Culture

La littérature n'est pas là pour rendre les gens meilleurs

Mark O'Connell, mis à jour le 16.11.2013 à 10 h 51

Des recherches viennent de conclure que la littérature fait de nous des gens bons. Cela n’a aucun intérêt.

Sur une plage d'Angleterre, le 7 avril 2007. REUTERS/Luke MacGregor

Sur une plage d'Angleterre, le 7 avril 2007. REUTERS/Luke MacGregor

Lire de la fiction vous rend-il meilleur et moins égocentrique? On lit parce qu’on est intéressé par le vaste éventail des expériences humaines, parce qu’on veut s’inviter dans l’étroit sanctuaire d’une altérité particulière –pour ressentir la témérité et le désespoir d’Anna Karénine ou connaître la forme et le poids de l’obsession du capitaine Ahab, et par conséquent une parcelle de l’humanité elle-même. Mais si vous voulez avancer dans votre roman, il vous faut vous octroyer à vous-même la permission de vous évader des affaires humaines, vous abstraire dans un lieu où vous serez à l’abri de l’exigeante présence des autres. Ouvrir un roman est peut-être une sorte d’exposition au monde au-delà de sa propre personne, mais qui implique nécessairement qu’on l’empêche de nous atteindre. Toute une vie passée à lire est, entre autres choses, une vie solitaire.

L’hypothèse selon laquelle la lecture est une activité éthiquement salutaire est d’autant plus attirante que l’on y consacre davantage de temps. Il y a au fond quelque chose de rassurant dans l’idée que l’on puisse être meilleur –pas juste intellectuellement, mais moralement aussi– parce qu’on a beaucoup lu.

Je viens juste de vivre un déménagement dont une partie non négligeable a été consacrée à la manipulation, au tri et au crapahutage de bouquins. En enlevant ces livres des étagères et en les mettant dans des cartons –et puis en les sortant des cartons pour les remettre sur les étagères d’une autre maison– je me suis retrouvé à penser à tout ce que ce temps passé à lire m’avait apporté au final.

J’ai presque tout oublié du contenu d’une grande partie de ces livres; tout ce qu’il me reste d’Oblomov, par exemple, c’est l’image d’un aristocrate russe potelé en robe de chambre (mais est-il seulement potelé?), et au fond mon seul souvenir du Libra de Don DeLillo c’est que c’est un livre génial qui parle de Lee Harvey Oswald.

Je me suis surpris à essayer de quantifier le reliquat de toutes ces lectures; qu’avaient-elles laissé derrière elles, avaient-elles changé qui j’étais, et dans quelle mesure? Il devait sûrement y avoir une sorte d’effet cumulatif, un angle sous lequel on pourrait dire que ça m’avait rendu meilleur ou plus sage. Mais tout ce que j’arrivais à me dire c’était: mon Dieu, si toutes ces lectures m’ont rendu meilleur ou plus sage, j’ai peur de penser au monstre que je serais si je n’avais pas lu.

Renforcer la Théorie de l'esprit

Au début du mois, le journal Science a publié une étude présentant des preuves que les relations sociales gagnent en qualité grâce à la lecture d’œuvres de fiction –et plus particulièrement à la littérature haut de gamme: les Russes du XIXe siècle, les modernistes européens, les noms contemporains les plus prestigieux.

Cette expérience, conduite par les psychologues Emanuele Castano et David Comer Kidd, révèle que les sujets qui lisent des extraits de romans et se soumettent immédiatement après à des tests mesurant le niveau d’empathie, la perception sociale et l’intelligence émotionnelle (où ils regardent des photos d’yeux et doivent deviner quel genre d’émotions ils traduisent) obtiennent de bien meilleurs résultats que d’autres sujets qui lisent des extraits de livres sérieux autres que des romans ou de la littérature de genre. Leur découverte fondamentale est que lire de la fiction littéraire, et uniquement de la fiction littéraire, renforce temporairement ce qu’on appelle la Théorie de l’esprit –cette capacité à imaginer et à comprendre l’état mental d’autrui.

La réaction a été considérable et, comme on pouvait s’y attendre, enthousiaste à une écrasante majorité. Louise Erdrich, dont le roman Dans le silence du vent a été utilisé comme exemple de fiction littéraire dans cette expérience, est citée dans le reportage du New York Times évoquant ces travaux. «C’est pour ça que j’adore la science», dit-elle; les psychologues ont «trouvé une manière de prouver la véracité des intangibles bénéfices de la fiction littéraire».

Enfin, la science vient de valider l’une des idées les plus chères au cœur du monde littéraire sur la valeur de la littérature. Même si l’étude n’a fait que mesurer des bénéfices à très court terme de l’exposition à de petites doses de fiction, elle a largement été comprise comme illustrant une vérité plus large sur les effets moralement édifiants de la chose, la notion que lire fait de vous une personne meilleure et plus encline à l’empathie. 

Le matériel brut du sentiment moral

Et de toute évidence, cela n’a rien de nouveau. Si le roman, depuis ses débuts, a souvent fait l’objet d’une sorte d’angoisse auto-ironique sur les dangers d’un investissement excessif dans la fiction (cf Don QuichotteL'abbaye de Northanger et cette pauvre vieille Emma Bovary pour plus de détails), le consensus prévalant parmi les écrivains est généralement que nous projeter dans des esprits et des vies fictionnelles rehausse nos facultés morales –pratique qui renforce nos capacités à l’empathie envers les esprits et les vies d’autres humains existant réellement. Notre concept moderne d’empathie vient de l’allemand einfühlung, qui exprime une projection de ses propres émotions chez l’autre, et il est tout à fait logique que nous associions cette qualité aux capacités littéraires de projection affective.

De tout temps, les romanciers ont eu tendance à cultiver l’idée que l’art narratif peut nous extraire de notre suffisance égoïste pour nous plonger dans un sentiment plus profond des expériences et des souffrances d’autrui. George Eliot, dans un essai sur le réalisme allemand, a écrit que «le plus grand bénéfice que nous devions à l’artiste, qu’il soit peintre, poète ou romancier, c’est le prolongement de nos sympathies. Les appels fondés sur des généralisations et des statistiques requièrent une sympathie toute faite, un sentiment moral déjà en activité; mais une image de la vie humaine telle qu’un grand artiste peut la dépeindre surprend même le superficiel et l’égoïste et éveille cette attention pour ce qui est distinct d’eux, que l’on pourrait appeler le matériel brut du sentiment moral».

David Foster Wallace dit quelque chose d'assez comparable, bien que plus pessimiste, sur le degré auquel une authentique connexion est possible:

«Nous souffrons tous seuls dans le vrai monde. L’empathie réelle est impossible. Mais si une fiction peut nous permettre grâce à notre imagination de nous identifier à la souffrance d’un personnage, alors nous pouvons aussi plus facilement concevoir que d’autres s’identifient à la nôtre. C’est nourrissant, rédempteur; nous devenons moins seuls à l’intérieur. C’est peut-être aussi simple que ça.»

L'instrumentalisation de la littérature

Cette recherche est donc, dans un sens, la répétition assez banale d’une chose depuis longtemps considérée comme un article de foi par de nombreuses personnes pour qui la littérature est davantage qu’un simple moyen de fuir la réalité. L’importante différence ici, évidemment, c’est que c’est la science qui nous dit cela de la littérature et pas la littérature elle-même –par conséquent cette idée paraît davantage, à tort ou à raison, une donnée digne de confiance.

Mais bien que je croie que la littérature est un aspect immense et indispensable de notre humanité –que les livres sont, comme le dit Susan Sontag, rien moins que «un moyen d’être complètement humain»– j’ai senti qu’il y avait quelque chose de bizarrement réducteur, et peut-être même d’absurde, dans l’idée de faire ainsi rendre des comptes à la littérature. À faire asseoir des gens et à leur donner un bout de Tchékhov à avaler, avant de mesurer l’augmentation à court terme de leur capacité à lire les expressions faciales des autres (d’ailleurs la faculté de lire correctement des émotions sur des images de visages se traduit-elle réellement par une vraie empathie? Je peux reconnaître que vous souffrez sans pour autant sentir cette reconnaissance exercer la moindre force en moi, encore moins me pousser à faire quoi que ce soit pour modifier cet état de chose).

Se demander si la lecture de fiction littéraire fait vraiment de vous quelqu’un de meilleur me dérange –pas seulement à cause de la réponse mais simplement parce qu’il n’est peut-être pas pertinent du tout de poser la question. Cela implique une légitimation assez étroite et réductrice de la lecture. On court le risque quelque part d’instrumentaliser moralement la littérature, en estimant que sa valeur se mesure en termes de capacité à faire de nous des gens meilleurs.

Lire: un entraînement sportif

Il y a par exemple une qualité étrangement révélatrice dans le vocabulaire utilisé par le journal Atlantic Wire lors de son reportage sur le même genre de recherche conduite aux Pays-Bas au début de cette année.

«Les lecteurs qui se plongent émotionnellement pendant des semaines entières dans des fictions écrites, décrit David Wagner, peuvent aider à augmenter leurs capacités d’empathie (...) Lorsqu’on mesure les facultés d’empathie et les émotions que les participants déclarent éprouver avant et après ce genre de séances de lecture, on trouve que les lecteurs de fiction ont bénéficié d’un plus grand entraînement émotionnel que les lecteurs de non-fiction.»

Il est peut-être injuste de trop insister sur le choix sémantique d’un seul auteur pour donner un cadre au débat (surtout sur une quatrième de couverture), mais on ne peut manquer l’allusion à une certaine vision de la littérature, implicite dans cette façon d’y réfléchir: la littérature envisagée comme un entraînement sportif intensif pour l’esprit, comme un parcours cardio pour cœurs sensibles.

Il me semble que la place de la littérature dans notre monde, l’utilité de lire de la fiction suscitent chez nous une certaine angoisse. Si nous pouvons répondre à la question pourquoi lisons nous? par l’affirmation empiriquement vérifiable que cela nous rend plus à l’écoute socialement, alors la littérature semble avoir un rôle identifiable, une fonction utile dans nos vies. Peut-être est-ce le cas; peut-être lire Kafka ou Woolf ou Naipaul fait-il réellement de nous des humains meilleurs et plus empathiques (et pourtant dans ce cas comment situer nos misanthropes littéraires fanatiques, nos Bernhard, nos Houellebecq, nos Céline? Y a-t-il quelque chose à gagner en termes d’aptitudes morales lorsqu’on lit ces épouvantables salauds, et si non, est-ce que nous perdons notre temps en les lisant quand même?)

Mais même si ce n’était pas le cas, même si la lecture faisait de vous quelqu’un de moins bon –si vous étiez tellement captivé par la lecture de Karl Ove Knausgaard que vous en omettiez d’emmener vos pauvres enfants morts d’ennui au parc– la lecture n’en serait pas une activité moins vitale pour autant.

J’ignore si tous ces cartons de livres ont fait de moi quelqu’un de meilleur; je ne sais pas si je suis grâce à eux plus gentil et plus réceptif, ou s’il m’ont rendu plus introspectif, détaché et égocentrique. C’est plus probablement un ensemble de toutes ces caractéristiques, qui, allez savoir, s’annulent peut-être même entre elles. Mais ce que je sais, c’est que je ne voudrais pas ne pas posséder ces livres ou ne pas les avoir lus, et que l’importance qu’ils revêtent à mes yeux n’a à peu près rien à voir avec leur éventuelle capacité à faire de moi quelqu’un d’attentionné. En tout cas, c’est ce que j’envisage de dire à ma femme la prochaine fois qu’elle se plaindra que je l’empêche de dormir en lisant trop tard.

Mark O'Connell

Traduit par Bérengère Viennot

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