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Viol et alcool: Emily Yoffe répond à ses détracteurs

Emily Yoffe, mis à jour le 08.11.2013 à 14 h 15

L'article expliquant qu'il y a un lien entre agression sexuelle et alcool et qu'il faut le dire aux jeunes femme a suscité de très nombreuses réactions aux Etats-Unis. La journaliste revient sur les critiques.

REUTERS/David W Cerny

REUTERS/David W Cerny

J'ai écrit un article au message évident: dans les universités américaines, la culture de campus où l'alcool coule à flot est dévastatrice, et de nombreux violeurs s'attaquent à des jeunes femmes en état d'ébriété avancée. J'y disais que lorsque des femmes perdent la capacité d'être responsables de leurs actes, elles peuvent devenir la cible de prédateurs sexuels.

Ces observations ont beau être tout à fait banales, je savais que mon article allait susciter un déluge de réactions scandalisées. Déluge, il y a eu, et je voudrais donc aujourd'hui caractériser ces réactions et répondre à certains de mes nombreux détracteurs. Mais difficile de savoir quoi répondre quand, à propos de mon article déplorant les agressions sexuelles bien trop courantes dont sont victimes les femmes, Feministing y voit un «manifeste du déni de viol». Il y a aussi de quoi se décourager quand certains, et ils ont été nombreux, déforment mes propos à dessein. Je n'ai jamais dit dans mon article que les femmes ne devraient pas boire, simplement qu'elles ne devraient pas se saouler à en perdre connaissance. Il est donc assez déconcertant de voir le Daily Mail résumer mon propos par un «ne buvez pas si vous ne voulez pas être violée».

Dans leur immense majorité, mes contempteurs m'accusent de blâmer la victime et de faire la promotion de la «culture du viol». Que mon message sur la consommation d'alcool soit avant tout destiné aux femmes les a outrageusement scandalisés. Dans mon article, j'ai écrit: «La culture du binge drinking –dont le campus est le pinacle– ne fait pas uniquement du mal aux femmes», pour citer ensuite les préjudices dont souffrent jeunes hommes et jeunes femmes.

Ce n'est pas aux femmes de changer leur comportement

Pour autant, j'ai voulu mettre l'accent sur un danger affectant majoritairement les femmes: le viol. Du fait des preuves solides liant ivresse et agressions sexuelles, et montrant que certains prédateurs sexuels s'en prennent spécifiquement aux femmes ivres, j'ai surtout voulu mettre en garde les jeunes femmes et leur dire qu'éviter de perdre connaissance était un moyen d'assurer leur sécurité.

Mais l'idée que les femmes devraient modifier leurs comportements d'une manière ou d'une autre afin de se protéger a suscité une vague d'indignation. Le mail reçu d'une professeure d'université résume bien la chose:

«Ressusciter le vieil argument puritain voulant que les femmes soient obligées de restreindre et de modifier leurs comportements, quand ils concernent la recherche du plaisir, est un énorme retour en arrière.»

Visiblement, j'ai eu tort de penser que l'une des caractéristiques du passage à l'âge adulte consistait à identifier des dangers et à apprendre à mieux les éviter en restreignant certains comportements parfois liés à la recherche du plaisir, et que cela relevait du bon sens. 

Votre article devrait s'intéresser aux hommes, les violeurs

Beaucoup d'autres ont aussi affirmé que je n'aurais pas dû écrire un article mettant l'accent sur les femmes, mais sur les hommes, qui, après tout, sont les violeurs.

J'ai pourtant fait remarquer dans mon article l'importance de l'éducation au viol –en particulier en apprenant aux jeunes hommes et aux jeunes femmes ce que le consentement signifie et qu'une femme frôlant le coma éthylique n'est pas en mesure de le donner.

Pour autant, je suis d'accord sur le fait que l'éducation des hommes est une question primordiale, et j'aurais dû davantage y insister. Cependant, l'argument est allé un peu plus loin en disant qu'en termes d'agressions sexuelles, le comportement des femmes est un sujet proscrit et que les hommes sont la seule question méritant d'être débattue. D'aucuns ont avancé que les étudiantes n'avaient pas à modifier leur consommation d'alcool –que ce qu'il fallait changer, c'était une culture typiquement masculine qui se croit tout permis en matière sexuelle.

Il ne fait aucun doute que cette culture doit changer, mais au mieux, cette évolution se fera lentement et de manière fragmentaire. En attendant, le week-end prochain, plusieurs jeunes femmes se soûleront à tomber par terre et se réveilleront dans le lit de types avec qui elles n'avaient absolument aucune envie de coucher au départ. A mon avis, cela vaut donc la peine d'aborder le fait qu'une consommation d'alcool limitée est susceptible de permettre à des jeunes femmes d’éviter ce genre de situations.

Le seul message qui vaille: les hommes ne doivent pas violer

Par douzaines, mes détracteurs ont aussi estimé que mon article aurait dû se limiter à un seul et utopique message. «Les hommes ne doivent PAS VIOLER. Point. Final», ai-je pu ainsi lire dans un mail représentatif.

A Slate.com, l'argument de ma collègue Amanda Hess s'est fait un peu plus sophistiqué. Elle écrit:

«Nous pouvons empêcher la plupart des viols dans les campus en tâchant de trouver et de punir ces criminels, pas en conseillant à leurs innombrables victimes potentielles de s’enfuir à toutes jambes des soirées.»

Je pense évidemment que des ressources devraient être investies pour retrouver et punir les violeurs, mais les procureurs –dont le boulot consiste, en cas de crime; à faire que les gens soient reconnus coupables– ont beaucoup de mal à monter des dossiers admissibles devant la justice quand les agressions ont eu lieu sous l'empire de l'alcool.

Par ailleurs, bon nombre de victimes ne portent pas plainte auprès de la police, mais s'adressent à la hiérarchie universitaire. Et il est assez improbable que l'administration académique s'en sorte mieux que le système judiciaire quand il s'agit de s'occuper de ces affaires.

J'ai donc toujours beaucoup de mal à comprendre pourquoi tant de gens m'ont attaquée pour avoir voulu trouver des moyens de réduire le nombre de victimes. Et vu que j'en appelle à une consommation d'alcool responsable dans mon article, Amanda Hess déforme tout simplement mes propos en disant que je conseille aux femmes de «tirer un trait sur les soirées».

Selon Amanda Hess, je cause du tort aux étudiantes en leur disant que ne pas se saouler diminuera leurs risques d'être violées. Elle le justifie par le traumatisme psychologique dont souffrent les femmes violées, qui se sentent souvent coupables de ce qui leur est arrivé.

Les femmes se sentent coupables

Ce qui est tristement vrai, et je veux que le violeur soit absolument le seul à être blâmé. Mais après un événement dramatique, il en va d'une réaction humaine et naturelle que de se dire, rétrospectivement, comment il aurait été possible de l'éviter. 

L'argument voulant que, pour empêcher les victimes d'être accablées par ce genre de sentiments, il ne faut pas armer les femmes d'informations pouvant leur éviter de devenir des victimes, semble contre-productif. J'ai voulu mettre en garde les femmes sur le fait que certains violeurs usent de l'alcool, et non pas de la violence, pour commettre leurs crimes.

En réaction, Hess affirme que j'essaye de répandre l'idée qu'un viol n'est pas un crime violent s'il implique de l'alcool. Qu'on me comprenne bien. Je décrivais un type de prédateur –qui n'est pas suffisamment connu du public et surtout des jeunes femmes– qui ne brandit pas d'arme ni ne tort de bras pour assujettir sa victime. Sa victime, elle est déjà assujettie par l'ivresse, et il n'a souvent plus qu'à la conduire chez elle pour commettre son agression.

Dans mon article expliquant aux jeunes femmes la nécessité de se protéger, je cite Anne Coughlin, professeure de droit à l'université de Virginie. Après la publication de l'article, une jeune femme lui a écrit pour lui faire part de son inquiétude quant à ce type de message. Voici ce que Coughlin lui a répondu.

«Viol et consommation excessive d'alcool vont main dans la main. La corrélation est extrêmement forte, bien trop significative pour être ignorée. Et les femmes violées en souffrent –très, très durement–, j'ai donc été amenée à croire, quand les gens viennent me poser la question, qu'il me fallait donner certains conseils pratiques. (…) Au fil des ans, j'ai rencontré des étudiantes qui m'ont dit que les féministes ne leur rendaient pas service en ne soulevant pas de telles questions. Une fois, une étudiante m'a expliqué qu'on lui avait dit que nous vivions dans le meilleur des monde pour les femmes, qu'elles pouvaient boire autant qu'elles voulaient et qu'elles seraient toujours en sécurité. Mais à l'instar de ses amies, l'expérience lui a montré que la loi –et les opinions féministes– étaient incapables de créer ce genre de monde. Elle regrettait aujourd'hui ne pas avoir reçu un message plus subtil, plus nuancé, sur la manière d'évoluer dans une culture en transition.» 

Les réactions positives

Mais la levée de boucliers contre mon article en a suscité une autre. Désormais, je commence à entendre de plus en plus de gens qui sont d'accord avec moi. J'ai ainsi reçu le courrier d'une mère:

«Au départ, ma première réaction a été de hurler que vous vous en preniez aux victimes, puis j'ai lu votre article. Maintenant, je le garde pour mes filles, quand elles auront l'âge d'entrer à l'université.»

Une autre femme m'a remercié et m'a expliqué qu'elle devait se montrer discrète sur sa réaction. Elle défend des victimes de viol et travaille souvent avec des femmes qui étaient dans un état d'ébriété avancé au moment de leur agression. Elle voudrait mettre les jeunes femmes en garde contre les risques d'une consommation excessive d'alcool, mais ne sait comment dire aux étudiantes «ce genre de comportements à risque peut t'attirer des problèmes». Elle poursuit:

«Ce message ne devrait pourtant rien avoir de polémique, et cela me dérange vraiment beaucoup. C'est un sujet tellement lourd d'appréhension, il met tellement les gens sur la défensive, que j'ai l'impression de marcher mentalement sur des œufs.»

Si cette femme disait publiquement le fond de sa pensée, elle serait accusée de participer à la «culture du viol» –un autre de ces termes élastiques servant de matraque pour que les gens se la ferment. Mais quand une femme qui travaille aux côtés de victimes de viol ne se sent pas libre de donner des conseils pratiques à des jeunes femmes et de leur parler des effets bénéfiques qu'il y a à être en pleine possession de ses moyens, là nous sommes, réellement, devant un problème de culture. 

Vous ne pouvez pas écrire ça, point

Enfin, la nécessité de taire certains discours quand ils portent sur des sujets difficiles a été une autre réaction fréquente à mon papier. C'est un article critique de Jezebel qui résume cela le mieux:

«Déjà, n'écrivez PAS des articles expliquant “comment ne pas être violée”»

Il est malheureux qu'au lieu de vouloir débattre de sujets complexes et sensibles, une collègue journaliste préfère édicter que seuls certains points de vues sont idéologiquement acceptables. Pendant la rédaction de mon article, mes amis ont été nombreux à me conseiller de ne pas le terminer. Parler de trucs que pourraient faire les femmes pour éviter d'être violées, c'est comme vouloir mettre ses doigts dans une prise de courant, m'ont-ils dit.

Mais à quoi bon être journaliste si vous n'êtes pas disposé à creuser des sujets difficiles et à rendre compte de vos conclusions? Mon article a brassé son lot d'indignation, mais je reste optimiste sur le fait qu'il puisse susciter le débat et, au moins, éviter un certain nombre d'agressions sexuelles.

Emily Yoffe 

Traduit par Peggy Sastre

Emily Yoffe
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