Le viol, c'est la faute du violeur, pas de l'alcool

Des jeunes femmes en spring break au Mexique, en 2009. REUTERS

Des jeunes femmes en spring break au Mexique, en 2009. REUTERS

L’article d’Emily Yoffe sur la prévention des viols dans les campus américains a suscité des réactions virulentes. Sa collègue Amanda Hess explique pourquoi ce n’est pas aux jeunes filles d’arrêter de boire mais aux autorités de considérer que tout viol est un crime.

Ma collègue Emily Yoffe a évoqué dans Slate l’alarmante fréquence à laquelle apparaît un triste article dans les journaux: «Une jeune femme, parfois une très jeune fille, est allée à une fête à l’issue de laquelle elle s’est fait violer.» Yoffe avance que les parents, les universités et les experts en prévention des agressions sexuelles peuvent contribuer à diminuer le nombre de ces incidents en disant aux jeunes femmes d’arrêter de tant boire. En tant que femme qui est allée à une fête à l’issue de laquelle elle s’est fait violer –même si ce n’est pas ma structure grammaticale préférée pour décrire ce qui est arrivé– je suis également investie dans la prévention de ce genre d’agressions. Or, l’approche d'Emily Yoffe me semble irréfléchie.

Le viol est un problème de société, pas une question de débrouillardise. Les parents peuvent bien dire à leurs filles de ne pas s’enivrer, et elles auront beau suivre leurs conseils, cela n’empêchera pas les autres filles d’autres parents de se mettre en danger. Ce qui aura comme unique conséquence de pousser les violeurs des campus qui s’appuient sur l’alcool pour perpétrer leurs crimes à trouver d’autres cibles.

Comme le note Emily Yoffe, la recherche effectuée par David Lisak suggère que la plupart des viols sont commis par un petit groupe de prédateurs qui cumulent à eux seuls un grand nombre de victimes. Nous pouvons empêcher la plupart des viols dans les campus américains en tâchant de trouver et de punir ces criminels, pas en conseillant à leurs innombrables victimes potentielles de s’enfuir à toutes jambes des soirées.

Peter Lake, directeur du Center for Excellence in Higher Education Law and Policy au Stetson University College of Law, a expliqué à Emily Yoffe «qu’il n’est pas réaliste d’espérer que les universités sauront un jour attraper et punir les prédateurs sexuels; ce n’est tout simplement pas leur mission principale. Les universités sont censées être des lieux où les jeunes gens apprennent à s’assumer».

Punir les violeurs n’est la «mission principale» d’aucune société mais c’est une pièce importante du puzzle. Et c’est d’autant plus vrai pour les universités, requises légalement par le Titre IX non seulement d’attraper et de punir les prédateurs qui sévissent au sein de leurs institutions, mais également d’entreprendre des démarches sérieuses visant à empêcher les étudiants de se persécuter entre eux. Echouer à remplir cette mission affecte directement la capacité de l’établissement à se concentrer sur le cursus.

L'article qui a provoqué cette réponse: Il y a un lien entre agression sexuelle et alcool: il faut le dire aux jeunes femmes et la réponse d'Emily Yoffe à ses détracteurs

Pour ne citer qu’une seule affaire ce genre: en 2007, l’University of Colorado at Boulder a été condamnée à verser près de 3 millions de dollars à deux femmes violées dans son campus après qu’un tribunal a déclaré que l’université «avait comme politique officielle de donner du “bon temps” aux étudiants footballeurs fraîchement recrutés lorsqu’ils visitaient le campus» et qu’elle n’avait pas surveillé «les joueurs qui leur faisaient les honneurs de la fac» alors qu’elle avait connaissance d’au moins une affaire antérieure d’étudiante agressée par les recrues de l’université. Ne rien faire pour combattre la culture qui a contribué à ces agressions relevait de «l’indifférence délibérée».

En outre, si un nombre saisissant d’agressions à l’université survient alors que la victime et l’agresseur sont tous deux alcoolisés, le viol servait communément d’instrument de soumission des femmes bien avant qu’elles n’aient rejoint la frénésie du «butt-chugging» [absorption d’alcool par le rectum, NdT]. Selon l’étude du ministère américain de la Justice sur les victimes de crimes –qui interroge des Américains à partir de 12 ans sur les agressions qu’ils ont subies, qu’ils les aient dénoncées à la police ou pas– le nombre de viols a beaucoup diminué aux Etats-Unis depuis 1979, alors même que la pratique du binge drinking des femmes a augmenté.

Les garçons riches, blancs, hétéros des fraternités

Cela laisse à penser que l’appétit des jeunes pour les Jägerbombs n’est pas la seule chose à s’être imposée dans ce pays –mais qu’aussi, les femmes ont fait des avancées significatives en termes de réalisations académiques, d’indépendance économique et d’autonomisation sexuelle depuis les années 1970. Comme le soulignent les chercheurs en politique publique Amy Farmer et Jill Tiefenthaler, la violence conjugale décline «à mesure que s’améliorent les alternatives disponibles pour les femmes en dehors de leur relation» et qu’elles «sont capables d’atteindre l’autosuffisance à long terme». Le fait d’interpréter le Titre IX pour qu’il inclue les violences sexuelles dans les campus comme forme de discrimination contre les femmes n’a pu avoir qu’un impact positif.

Nous avons encore un long chemin à parcourir avant d’atteindre l’égalité des sexes. Les immenses avancées faites par les femmes en matière d’éducation au cours des dernières décennies –elles représentent aujourd’hui 57% des étudiants de licence aux Etats-Unis– ne se sont pas traduites par une prise de pouvoir sur la scène sociale du campus.

En 2012, Carolyn L. Hsu, maître de conférence en sociologie à Colgate University, a conduit une enquête sur le binge drinking dans les campus et découvert que la consommation excessive d’alcool «est un substitut symbolique du statut social à l’université» parce que c’est «ce que font les étudiants les plus puissants, les plus riches et les plus heureux du campus». Hsu identifie les groupes au «statut le plus élevé» des campus comme étant «des étudiants riches, masculins, blancs, hétérosexuels et appartenant à des fraternités».

Emily Yoffe écrit que «si les étudiantes commencent à modérer leur consommation d’alcool pour veiller à leur propre intérêt –ce qui devrait être un principe féministe de base– j’espère que leur retenue débordera un peu sur le comportement des hommes». Mais un élan «féministe» poussant les femmes à se protéger en restant sobres ne «débordera» jamais sur les garçons parce que ceux-ci sont hors d’atteinte, perchés tout en haut de l’échelle sociale. Si dans les campus l’alcool est peut-être un outil banal des hommes puissants, l’interdire ne leur enlèvera sûrement pas leur influence. Nous verrons de réels changements à la fac lorsque nous nous attacherons à démanteler les structures sociales qui donnent la priorité aux hommes blancs et hétéros et marginalisent tous les autres.

De l'influence de l'alcool sur les viols

Les universités peuvent commencer à modifier ces structures en refusant de faire porter aux victimes la responsabilité d’empêcher leur propre agression et en imposant à la place aux agresseurs d’assumer la responsabilité de leur crime –souvent commis sous l’emprise de l’alcool. La psychologue de la Wayne State University Antonia Abbey souligne qu’une étude menée sur des étudiants ayant violé des camarades révèle que 62% d’entre eux «avaient l’impression que leur consommation d’alcool les avait incités à commettre un viol». Ils «pensaient que leur ivresse les avait poussés à appréhender de façon erronée le degré d’intérêt sexuel manifesté par leur partenaire et ensuite leur avait permis d’avoir recours à la force sans se poser de question lorsque le refus de la femme leur était apparu clairement». Elément important, les violeurs «ne se voyaient pas comme de “vrais” criminels parce que les vrais criminels utilisent des armes pour agresser des inconnues».

Il n’y a pas que les auteurs d’agressions qui pensent cela; quand dans un tweet vous «avertissez les jeunes femmes que certains violeurs ont recours à l’alcool, et pas à la force» vous renforcez l’idée que le viol ne s’inscrit pas dans la catégorie des crimes violents si de l’alcool entre en jeu.

Il est essentiel d’éradiquer cette idée pour empêcher ces crimes. Antonia Abbey avance que dans les cas de viol où l’agresseur avait bu, l’alcool a pu l’encourager à faire passer son «excitation sexuelle immédiate et sa colère» avant le «risque potentiel d’être accusé d’agression sexuelle».

Certes, les universités pourraient dire aux hommes de ne pas boire autant mais là encore, tous les membres des associations d’étudiants qui s’adonnent à la boisson ne sont pas des violeurs. Les universités peuvent aider à mettre un frein aux agressions sexuelles, écrit Antonia Abbey, en augmentant les «risques» encourus par ceux qui passent à l’acte.

«Si le coût d’une agression sexuelle est évident, dissuasif et immédiat, alors les agressions sexuelles motivées par l’alcoolisation sont moins susceptibles de se produire car l’agresseur en puissance ne peut oublier les potentielles conséquences indésirables de son acte. Ce qui conduit à penser que les universités ont besoin de politiques fortes, consistantes et bien médiatisées que nul ne pourra ignorer

Je suis d’accord avec Emily Yoffe pour dire que la consommation excessive d’alcool est un problème dans les campus (comme partout), susceptible d’alimenter tout un éventail de maux sociaux: maladies, addictions, accidents, crimes et jusqu’à la mort.

Ce n'est pas la faute des femmes

Dans le cadre de l’éducation à l’alcool, il est contre-productif de ne s’intéresser qu’à un seul sexe chez les buveurs. Souvenons-nous que notre approche des agressions sexuelles sur les campus ne va pas seulement influencer le nombre de femmes agressées et la proportion d’agresseurs punis. Notre approche va également affecter la santé et le bien-être des victimes après les faits.

Le viol fait des dégâts physiques mais aussi psychologiques. Nous, les victimes, avons souvent tendance à internaliser le crime et à culpabiliser. Comme le dit Gina Tron dans son très fort essai Vice, écrit cette année:

«J’ai été violée, et ensuite mes problèmes ont commencé.»

Dire aux femmes qu’elles peuvent échapper au viol en ne buvant pas ne fait qu’exacerber le problème lorsqu’il survient, alors que ce n’est pas de leur faute. Une des victimes de viol sous l’emprise de l’alcool à qui Emily Yoffe a parlé lui a confié avoir été submergée par la «honte et la culpabilité» après l’agression, et n’avoir commencé à gérer ce qui lui était arrivé que lorsque «j’ai compris que ce n’était pas de ma faute». Cette prise de conscience lui a permis de s’extraire d’un «profond trou noir». Les victimes ne devraient jamais se retrouver dans ce genre de gouffre –quel que soit le nombre de verres qu’elles ont bu.

Amanda Hess

Traduit par Bérengère Viennot