Monde

G8: climat colonial dans les Abruzzes

Sylvain Kahn, mis à jour le 13.07.2009 à 23 h 07

Derrière les oppositions classiques nord/sud, se cachent de nouveaux phénomènes coloniaux.

En même temps qu'il témoigne d'un degré inédit de délibération mondiale, le registre du changement climatique est un nouveau terrain de compétition dans l'espace mondial. De Rio (1992) à Copenhague (en décembre 2009) en passant par Kyoto (1997) et Bali (2008), les Sommets de la Terre et sur le changement climatique sont un des éléments de modification de la hiérarchie internationale qui se déploie depuis la fin de la Guerre froide. L'Union européenne, par exemple, a su faire de la lutte contre le changement climatique une opportunité pour chercher à affirmer son soft power sur la scène mondiale. De façon plus inattendue, les négociations sur le changement climatique témoignent aussi de la nouvelle jeunesse de l'opposition «nord/sud». Faut-il y croire?

Comme les discussions d'Aquila le mettent en scène, les discussions sont très serrées depuis plusieurs années entre les pays développés (ceux du G8 et, plus largement, de l'OCDE, dont la Russie ne fait pas partie) d'un côté et les grands pays «émergents» (Chine, Inde, Brésil, et, plus largement, ceux du G5 - ces trois plus l'Afrique du sud et le Mexique - ou encore les neuf émergents du G20 - Le G5 plus l'Arabie saoudite, l'Argentine, l'Indonésie et la Turquie.

Le lourd poids du passé sur le débat des émissions de gaz à effet de serre

Les premiers demandent aux seconds de contribuer proportionnellement autant qu'eux à la réduction des émissions de gaz à effets de serre (GES) en prenant pour base de calcul les émissions actuelles — c'est l'un des principaux enjeux du Sommet de Copenhague de décembre 2009. Les seconds considèrent cette exigence illégitime et injuste: ils ne s'estiment pas comptables des révolutions industrielles qui, depuis, le début du 19e siècle, ont accru les émissions de GES. Selon ce raisonnement, c'est aux pays anciennement industrialisés de lutter contre le réchauffement à proportion de leurs émissions passées et cumulées.

Pire, argumentent-ils, l'exploitation ou le pillage de leurs ressources par l'impérialisme et la colonisation ont largement facilité la croissance économique des pays du «Nord», tout en privant les pays du «Sud» des bénéfices des Révolutions industrielles. Et de rappeler que, dans le sous-continent indien, l'essor précoce d'une industrie textile locale à vocation mondiale fut bridé puis cassé par la colonisation britannique au profit du Royaume-Uni. Pour les dirigeants chinois, indiens et brésiliens, leur demander aujourd'hui de contribuer proportionnellement autant que les anciens pays industrialisés à la réduction des émissions de GES serait une nouvelle ruse des anciennes puissances coloniales pour freiner la sortie du sous-développement et le décollage économique des puissances émergentes.

Inévitablement, ce type d'argumentation s'articule avec les revendications de modifications de la répartition des voix au sein des grandes instances où se discutent la régulation du système international. Depuis le sommet d'avril 2009 à Londres, les dirigeants brésiliens demandent à voie haute la transformation complète du G8 en G20.

Rééquilibrage au sein des institutions internationales

Les grands pays émergents sont en position de force pour obtenir un rééquilibrage significatif des droits de votes au sein du conseil d'administration du FMI. Celui-ci a été laborieusement entamé en avril 2008. La répartition de ceux-ci n'est toujours pas proportionnelle au poids économique des Etats - le Brésil, par exemple, a moins de voix que la Belgique. Les USA y disposent toujours d'un droit de veto de fait. Le G20 de Londres s'est engagé à mener cette redistribution du pouvoir au sein du FMI d'ici à janvier 2011. Si cette exigence des neuf pays émergents membres du G20 n'était pas entendue, ils ne donneraient pas leur accord au renforcement du rôle de vigie et de contrôle, par le FMI, des économies mondiale et nationales.

Ce n'est pas un hasard si les dirigeants du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) se sont réunis au sommet, pour la première fois, le 16 juin 2009 à Ekaterinbourg (Russie). Après des déclarations informelles sur l'éventualité de ne plus utiliser le dollar comme monnaie dans les échanges internationaux, ils y ont explicitement appelé à une réforme du système monétaire international. La communication déployée lors de ce sommet mit en exergue des additions: à l'échelle mondiale, les BRIC «pèsent» près de 15% du PIB, un quart du territoire et plus de 40% de la population. Mais, et quand bien même grand nombre de leurs ressortissants ne partageraient pas ce diagnostic auquel toute mise en perspective historique ne peut qu'aboutir, cette communication n'a dit mot de cette réalité: deux d'entre eux, la Russie et la Chine, sont des empires coloniaux.

Rhétorique tiers-mondiste

La revendication exprimée depuis plusieurs années par les pays du «Sud» d'un élargissement du nombre de membres permanents au Conseil de sécurité de l'ONU ne peut qu'être renforcée par les négociations sur le changement climatique et le poids économique et financier des pays émergents que traduit la transformation du G8 en G20. Pour fédérer les Etats du «Sud», les grands pays émergents  re-jouent la rhétorique tiers-mondiste: ce qui fait scandale n'est pas tant l'exclusion de certains Etats que la sous représentation et la marginalisation de toutes les nations des régions du monde les plus peuplées et les plus vastes.

Rappelons-nous: avant de déboucher sur le mouvement des non alignés, la conférence d'avril 1955 à Bandoeng, en Indonésie, s'intitulait «Conférence afro-asiatique». Alors que la lutte pour les indépendances et la décolonisation battait son plein, la déclaration finale condamnait «le colonialisme dans toutes ses manifestations». 29 pays des deux continents y participèrent, dont la Chine, le Japon, le Laos, l'Indonésie, l'Inde, le Pakistan, l'Iran, la quasi-totalité des pays arabes, la Turquie, le Soudan. Ils regroupaient 57% de la population mondiale, 12% du PIB mondial, 28% des sièges de l'ONU (17 sur 60), et 0% de ceux des membres permanents du Conseil de sécurité.

En ce début de 21e siècle, l'invocation de l'avenir de la planète et de son climat masquerait-il le rajeunissement du phénomène colonial? Les heurts entre Hans devenus majoritaires et Ouigours devenus minoritaire (résultante des politiques de peuplement du gouvernement central), la répression militaire qui s'en suit sous nos yeux, sont un témoignage d'actualité hélas classique d'une emprise territoriale centre/périphérie de type coloniale: en Chine comme en Russie, il y en a eu d'autres et il y en aura d'autres. De façon plus inattendue, l'accès aux ressources, aux matières premières et aux terres agricoles illustrent singulièrement comment des pays émergents peuvent reprendre à leur compte des méthodes impérialistes ou de domination coloniale qu'ils ont du combattre durement tout au long des 19e et 20e siècles.

Sécurité alimentaire

L'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et l'ONG Grain ont alerté sur les récentes et gigantesques acquisitions de terres agricoles par la Corée du sud, la Chine, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, au nom de leur sécurité alimentaire, dans la foulée de la flambée des prix agricoles de 2007 à l'été 2008. Les principaux Etats vendeurs sont l'Indonésie, le Congo (RDC), Madagascar, les Philippines, le Pakistan, le Soudan et le Laos. Selon l'ONU, jusqu'à l'équivalent des terres arables françaises (20 millions d'hectares) auraient été rachetées depuis 2006, principalement en Afrique. Dans une déclaration qui associe le G5, des pays d'Afrique sub-saharienne, la Corée du sud et l'Australie, l'actuel sommet du G8 « + » à géométrie variable reconnaît la nécessité d'augmenter l'investissement agricole dans les pays pauvres. La question de la propriété et des mutations foncières, des expropriations et de l'accès à la terre et aux ressources n'est pourtant pas soluble dans le financement du développement agricole.

Les réponses aux crises financière et économique ne signent pas le retour des égoïsmes nationaux au détriment de la délibération et de la coopération dans l'espace mondial. On ne peut que s'en réjouir. Pour autant, derrière l'écran des négociations climatiques nord/sud, serrées et bien-pensantes, de nouveaux phénomènes coloniaux, accompagnent au sein des «Suds», cette consolidation sélective du multilatéralisme.

Sylvain Kahn

Image de une: Dans l'entrée de l'Africa Development Bank de Shanghaï, en 2007. Aly Song/REUTERS.

Sur le G8 en Italie, lire aussi l'analyse d'Eric Le Boucher: L'Europe en ruines.

Sylvain Kahn
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Professeur à Sciences Po
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