France

L'heure H: le moment clé de François Hollande est arrivé

Eric Le Boucher, mis à jour le 29.10.2013 à 13 h 33

Hollande, comme De Gaulle en son temps, doit aller à l'encontre de ce pour quoi il a été élu. Sa tâche? Répondre enfin à la conversion du socialisme français à la social-démocratie. Il doit démarxiser la gauche.

Bruxelles, le 25 octobre 2013. REUTERS/Laurent Dubrule

Bruxelles, le 25 octobre 2013. REUTERS/Laurent Dubrule

Nous y sommes. C’est le moment clé du mouvement stratégique engagé par François Hollande. Il est sous les tirs croisés venus de son camp et de la droite. Peut-il s’en tirer?

Jean-Claude Casanova, le directeur de la revue Commentaire, compare dans son dernier numéro François Hollande et le général de Gaulle avec l’Algérie. En 1958, le héros de la Libération revient au pouvoir porté par les partisans de l’Algérie française. Il dira «je vous ai compris», mais fera le contraire. Celui qui a le sens de l’Histoire en majuscule et connaît l’art de la manœuvre se résoudra vite à la décolonisation, il donnera son «autodétermination», c’est-à-dire son indépendance, à l’Algérie. Il allumera une rage parmi ses partisans, une révolte d’une partie de l’armée et un début de guerre civile avec l’OAS.

Hollande n’est pas de Gaulle. Bien sûr! J’entends les cris offusqués de certains lecteurs... Mais la conversion est la même: le sixième successeur du Général doit exécuter la même manœuvre: aller à l’opposé de ce pour quoi l’ont élu ses partisans à lui.

Jean-Claude Casanova nomme le mouvement: l’«ambiguïté pédagogique». C’est une expression douce, conforme au président actuel. L’Histoire lui commande, en effet, d’emmener en douceur le peuple de gauche vers la démocratie-sociale. Comme François Mitterrand, dira-t-on: la gauche de gouvernement a toujours dû agir plus au centre que ne l’est sa doctrine. C’est vrai. Mais pour Mitterrand, dans les années 1980, c’était surtout un choix corolaire: le «socialisme» ou l’Europe. François Mitterrand, contemporain de la Guerre, a choisi l’Europe mais ce choix lui évitera de répondre à la question de la modernisation de la doctrine socialiste.

Le PS est reparti au XIXe siècle, il faut le ramener au XXIe

Peut-être que je le grandis, mais je crois que François Hollande a pour tâche de le faire, de répondre enfin à la conversion du socialisme français à la social-démocratie. Il doit démarxiser la gauche. Or, il hérite d’un parti qui, la faute en revient à tous les leaders socialistes –dont lui–, fait une analyse inverse de la crise: elle appelle au retour de la lutte des classes! Le travail «contre» le capital!  Le PS était parti non vers le XXIe siècle mais s’était réfugié dans le XIXe siècle. La question centrale est, pour lui, celle des inégalités: il faut taxer les riches. Hollande élu est encombré de conseillers et de ministres qui pensent cela. Il a un Parlement où nombre de députés pensent cela.

Candidat, il a compris que la crise était sans doute plus complexe que ces raisonnements paresseux. Il promet peu. Il ose dire que le début du quinquennat sera dur et que les fruits ne pourront être distribués qu’après, dans la seconde partie. Il est prudent, certains diront déjà hésitant.  

Le problème de François Hollande est qu’il n’est pas un intellectuel. C’est son drame fondamental. Il manque d’une vision. Comme il est réaliste et pragmatique, il comprend vite que le logiciel socialiste est mort. Mais il n’a rien à mettre à la place, que des tâtonnements et son goût des compromis. Il va au jugé des rapports de force. Homme des petites synthèses, il manque d’une grande Synthèse entre le socialisme et la modernité.

C’est ce manque qui explique que, malgré son programme prudent, il soit parti dans deux mauvaises directions. Entouré par un appareil socialiste vociférant contre les inégalités, les banques et le CAC40, il n’a d’abord pas vu que le problème principal de la France était sa faible compétitivité. Les entreprises  gagnent non pas trop d’argent mais pas assez! 

Il a toutefois vite corrigé le tir, dès l’été 2013, avec le rapport Gallois. Le PS a fait glub! Beaucoup ne s’en sont pas remis qui voient encore dans cette «politique de l’offre», un «cadeau» au patronat. Ils accusent le social-traître Hollande d’avoir «cédé au lobby du Medef». Un vocabulaire XIXe siècle.   

L’autre erreur est budgétaire. Au départ, le même logiciel PS pousse à augmenter les impôts, ceux des riches, pour réduire le déficit. Taxer les riches, donnez aux autres et tout ira mieux! En outre, sur la réduction des dépenses, l’autre possibilité d’une politique de rigueur, le président est sur les freins. Socialiste, il ne veut pas affecter ses électeurs fonctionnaires. Et puis les économistes lui conseillent d’y aller mollo. Avec la croissance nulle en 2012, des considérations keynésiennes justifiées demandent de ne pas trop réduire les dépenses publiques. La France risquait, comme l’Italie, de plonger dans la récession. La demande d’un délai à Bruxelles pour revenir dans les clous de Maastricht était légitime, elle a d’ailleurs été acceptée.

Cette politique où se mélange un fond de parti-pris contre les riches, une idéologie keynésienne et de l’électoralisme a donné le «choc fiscal» de 2012: 30 milliards d’impôts. Mais dans un pays record de taxes et de prélèvements, la mèche d’une révolte fiscale est allumée. En 2013, un tiers de l’effort a porté sur une réduction des dépenses, mais deux tiers restent du prélèvement et, cette fois, plus seulement sur les riches mais bien sur tout le monde, y compris la classe moyenne.

En 2014, le gouvernement espère que la reprise sera là, les considérations keynésiennes seront moins lourdes, et 80% de l’effort sera porté sur les économies, 20% sur les impôts. En 2015, a promis Hollande, 100% de la rigueur budgétaire sera sur la dépense.

Pourquoi attendre?

Le virage aura été total en trois ans, c’est trop long.

François Hollande va aboutir finalement sur une ligne de politique économique saine: la compétitivité et les réductions structurelles de dépenses. Mais l’«ambiguïté» aura été trop longue et la «pédagogie» absente. Nous avons d’un côté une majorité qui renâcle et peste matin et soir sur les TV contre un président social-démocrate, et de l’autre un climat de ras-le-bol fiscal qui frise l’insurrection.

Que peut faire François Hollande? Regagner une année et exiger que la «pause» soit pour 2014, comme il l’avait dit, avant d’être incroyablement démenti par son Premier ministre. Quitte à avoir pris à revers le PS et sa majorité, il devrait accélérer dans la direction nouvellement prise. La compétitivité française n’est pas rétablie, loin de là, il faut aller plus loin. La réduction des dépenses devrait être l’occasion de faire des gains d’efficacité dans les services publics. 

Il voulait être social-démocrate? Qu’il le soit franchement.

Une ligne économique claire (et sécuritaire, car l’affaire Leonarda provoque le même schisme entre le réalisme et le gauchisme)  a pour conséquence de demander un éclaircissement politique. François Hollande doit faire taire les oppositions permanentes qui maintiennent l’ambiguïté et font désordre.

Il est temps de donner des consignes fermes à cette trentaine de jeunes députés socialistes qui font les malins devant les caméras. Idem pour les élus écologistes qui ne doivent leur siège qu’à la grâce de Martine Aubry. Enfin, un gouvernement plus serré et idéologiquement uni bouclerait le dispositif.

François Hollande doit-il agir après les élections municipales? Pourquoi attendre? Le corps politique et le corps contribuable sont à vif.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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