Culture

Mort de Lou Reed: comment ma vie a été sauvée par le rock'n'roll

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 27.10.2013 à 22 h 33

L'histoire d'une fille qui s'appelait Séverine, d'une chanson à écouter dans le noir, d'un enterrement et d'un jeune homme qui a décidé d'apprendre la guitare.

Détail de la pochette du troisième album du Velvet Underground.

Détail de la pochette du troisième album du Velvet Underground.

Qu’est-ce que tu veux que ça me foute que tu sois mort, Lou? Sans déconner? On se connaissait même pas. Tu sais même pas où j’habite.

T’as jamais fait aucun effort. T’étais un sale con, d’ailleurs, un paquet de gens le savaient. Hautain, dédaigneux. Tu te prenais pas pour de la merde, Lou.

T’avais pas tort, remarque, mais t’aurais pu faire profil bas, tu vois, la jouer modeste, avec du recul, pondéré. Nan, j’déconne.

Alors, pour te raconter deux-trois trucs, quand même, maintenant que là où t’es, tu dois même pouvoir lire le français couramment, quand la première fille que j’ai vue nue m’a largué comme un malpropre, j’ai commencé par boire un ou deux whiskys bien tassés et puis j’ai couru chez mon ami Jean-Philippe, oui, tu sais maintenant que t’es mort, celui qui avait tous les disques du Velvet, sauf le live au Max’s Kansas City, que je lui offris l’année suivante.

Il fumait une cigarette. Il a dit: «Ah bon.» Il a dit: «Entre.» Et on s’est vautrés dans le salon de son père, et on a fumé et bu, et il a mis le premier album du Velvet.

Ca m’a fait un bien fou. Sauf au moment de Venus in Furs. Parce que figure-toi que la fille, elle s’appelait Séverine, comme dans la chanson. Mon copain était un peu embêté. Ca te fait marrer? Non? Je m’en fous. Moi non plus.

Tu faisais parler les filles

Paradoxalement, tu vois, c’est vers 1986, par VU, que je suis arrivé à toi, c’est le premier album qui m’est tombé dans les mains, parce que la plupart des groupes que j’aimais parlaient du Velvet Underground dans leurs interviews aux Inrocks.

Et puis, tu sais comment c’est, la culture musicale: on prend la disco par un bout, et de là on rayonne, on repart en arrière ou on remonte ou les deux. J’ai enquillé tous les disques du Velvet, mais j’avoue que j’ai eu plus de mal avec ta carrière solo en dents de scie (électrique –ça te fait pas marrer, toujours? Non? Tant pis).

Je ne compte plus les morceaux qui m’ont accompagnés, cette manie que tu avais de faire parler les filles, Lisa, Caroline, Stéphanie (ma préférée), ce qui était charmant car, né en 1970, figure-toi que j’en ai connu pas mal des trois modèles, et des pas vilaines. C’était plus sexy et plus immédiatement utilisable que Michelle, ma belle.

Et puis, tu le sais bien, mon salaud, quand on a dépassé les 18 ans, Perfect Day, c’est la chanson qu’on a tous envie d’écouter, dans le noir, quand la journée s’est écoulée avec celle ou celui qu’on aime, qu’on soit ou non allé nourrir les animaux au zoo.

Je sais pas à quoi tu pensais quand tu l’as écrite, sans doute pas à quelqu’un, car je te soupçonne de n’avoir jamais pensé qu’à ta gueule, mais vu le résultat, je ne te le reprocherai pas. Cette chanson devrait être l’hymne de tout le monde, bordel. Je crois qu’il n’y aurait plus jamais de guerres.

Tu produis des effets contrastés. Moi, quand j’écoute Rock n’roll, cette chanson qui parle des gens dont la vie fut sauvée par cette étrange musique, je peux pas m’empêcher de chialer. Ma copine Karine, elle, quand elle entendait les «pon pon pon pon pon pon pon» du refrain de Make Up, ça la faisait rire aux larmes.

T’as les boules, non? Quand ma grand-mère est morte, elle qui était si croyante, dans la bagnole qui m’amenait vers son enterrement, j’écoutais en boucle Jesus. Te fous pas de ma gueule, je l’ai presque vu.

Je pensais pouvoir faire aussi bien que toi

Je connais pas forcément grand chose de toi, de ta vie, quand bien même je l’ai dévoré, ce numéro spécial de 1990 des Inrockuptibles sur le Velvet. Mon copain Jean-Philippe m’a offert Between Thought and Expression, un recueil de tes textes, quand j’avais 18 ans («temporairement en rupture de stock» chez Amazon, on se demande bien pourquoi).

Je l’ai toujours, je le relis parfois, surtout quand dans la presque pénombre, j’agrippe ma guitare pour chanter tout seul The Bed, cette histoire de suicide, qui me touche hélas beaucoup trop, en ayant peur de me mélanger dans les paroles. C’est parce que la confusion règne dans mon cœur.

Ben ouais, ma vieille, t’es mort. Comme Sterling, comme Andy. Mais on s’en fout un peu, à dire vrai. Il reste tes disques et on pourra même les écouter plus tranquilles maintenant que tu seras plus là pour nous faire les gros yeux.

Je t’ai jamais vu, jamais rencontré et ça ne me manque pas, j’ai pas d’idoles. Et pour être bien clair avec toi, si j’ai commencé à écrire, si je me suis passionné pour la musique et si j’ai appris à jouer de la guitare, c’était évidemment parce que je pensais que je pouvais faire aussi bien que toi, parce que tu jouais comme un manche et que tes chansons tournaient bien souvent sur quatre accords.

Et là, je pense que tu dois vraiment te poiler.

T’as bien de la chance. Moi, tu vois, je vais aller écouter Who Loves the Sun et chialer comme un gamin, since you broke my heart.

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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