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Dans les crématoriums, une symbolique architecturale

Gilles Bridier, mis à jour le 02.11.2013 à 9 h 32

Confrontés à l’essor de la crémation en France, les maires se penchent de plus en plus sur les conditions d’accueil dans les crématoriums. Et sur la rénovation des sites. Une architecture générale se dégage.

Colombarium-Crématorium du Père Lachaise / Pierre-Yves Beaudouin via Wikimedia Commons

Colombarium-Crématorium du Père Lachaise / Pierre-Yves Beaudouin via Wikimedia Commons

Aujourd’hui, en France, la crémation est pratiquée dans un cas sur trois (32% en 2011). Dans certaines agglomérations comme à Paris, on approche même la proportion d’un sur deux.

Le phénomène est récent: à la fin des années 1970, cette pratique ne concernait que 1% des obsèques et le territoire ne comptait que sept crématoriums. Même si la pratique est légale en France depuis 1887, c’est presque dans la clandestinité que les familles accompagnaient la dépouille de la personne décédée dans un lieu reculé où les installations étaient réduites au strict minimum. Quarante ans plus tard, on compte donc trente fois plus de crémations en France.

Pour les maires –les communes sont compétentes en matière funéraire–, plus question de se comporter comme lorsque la crémation était totalement marginale. Elle fait partie intégrante du service public dont ils ont la charge, quel que soit le mode de gestion des sites, en régie ou en service délégué. Les municipalités ont donc accompagné cette évolution sociétale, non seulement en créant de nouveaux sites (l’Hexagone comptait 153 crématoriums fin 2011) mais aussi en offrant aux familles un cadre digne et propice au recueillement et à l’hommage. Ce fut l’élément déclencheur d’un renouveau architectural.

Mais dans quel esprit? Dès l’origine, la crémation a été défendue par la franc-maçonnerie et les anticléricaux de tous poils. Ils manifestaient ainsi leur opposition à la religion catholique qui n’autorisa cette pratique qu’en 1963, au concile Vatican II. Il était dans ces conditions hors de question que les crématoriums puissent se transformer peu ou prou en lieux consacrés, surtout dans une République qui instaura par voie législative en 1905 la séparation des Eglises et de l’Etat. Les lieux de crémation devaient donc témoigner du caractère laïc de cette République en respectant toutes les options spirituelles, aussi bien l’athéisme que les diverses confessions religieuses.

Des lieux culturellement lisses et pourtant ouverts à toutes les symboliques: voilà une contrainte de base du cahier des charges pour les architectes.

L’intégration à l’environnement naturel est devenue une constante. C’est d’autant plus facile que les agglomérations et communautés de communes repoussent en grande périphérie les nouveaux crématoriums pour ne pas prêter le flanc aux critiques d’éventuelle pollution. Les installations se font discrètes au sein d’espaces paysagers comme à Nantes où on accède au crématorium à pied par un chemin au milieu des chênes et des cyprès. Rennes a choisi de mettre en valeur la nature brute relevée par des compositions de granit local au milieu desquelles le site émerge à peine. A Lille-Wattrelos, les locaux, dont le toit est végétalisé, sont adossés à une «forêt du silence». A Caen, les structures émergent d’un monticule de terre planté de gazon. A Aix-les-Milles comme à Béziers, les constructions se fondent dans les oliviers.

Voilà pour le cadre, ce qui distingue les sites les plus récents des anciens crématoriums dont les styles plus massifs sont caractéristiques de leur époque, comme à Paris au cimetière du Père Lachaise (1889) ou à Lyon (1911).

La quête de sérénité se traduit aussi dans le style des constructions, volontairement fluide et épuré. C’est une constante dans les installations modernes. Dans ces espaces laïcs, la fluidité des lignes devient elle-même une religion, note Philippe Trétiack, écrivain et architecte de formation, commentant les travaux du collectif d’architectes Plan01 pour la réalisation du site de Rennes.

Les thèmes de l’eau et de la lumière naturelle sont développés dans la plupart des cas. Ils sont mis en valeur par l’utilisation de fontaines intérieures et de puits de lumière ou de verrières dans les salons d’accueil, et de larges baies vitrées dans les salles de rassemblement. On ne s’en étonnera pas. L’eau symbolise le passage, la lumière exprime la transparence... des éléments d’autant plus important dans la structuration des lieux que l’aménagement des espaces intérieurs est, partout, particulièrement sobre.

Ainsi la fluidité des lignes est-elle préservée pour introduire un peu d’apaisement et de sérénité dans des lieux plutôt marqués par la douleur. Le crématorium de Bastia, le premier dont se dote la Corse et opérationnel depuis cette année, exprime cette application d’un style épuré. Le crématorium d’Annecy a été réaménagé dans cet esprit, tout comme le site historique de Strasbourg.

La fonction et le symbole

Ainsi, le cadre et la conception des crématoriums contribuent-ils à modifier la fonction même des bâtiments. De lieux techniques, ils se transforment en espaces de cérémonies dans lesquels les proches peuvent se réunir selon des rituels choisis en fonction de l’hommage qu’ils souhaitent rendre aux défunts. De sorte que l’architecture doit rendre compte de cette universalité du service public, sans renvoyer à aucune culture spécifique pour respecter les athées, agnostiques et autres francs maçons comme les familles religieuses –protestants, catholiques, hindouistes ou autres.

Hormis les contraintes techniques, les architectes doivent aussi intégrer l’utilisation des technologies modernes dans les cérémonies organisées sur place par les proches. Des dispositifs de sonorisation et de projection d’images –photos ou films– sont maintenant partout installés. On voit aussi apparaître des circuits internes de vidéo pour que la même cérémonie puisse être suivie depuis plusieurs salles.

En plus, certains sites comme à Rennes se sont penchés, à l’initiative des sociétés gestionnaires, sur la possibilité de retransmettre ces derniers hommages sur internet afin que des membres éloignés d’une famille puissent suivre une cérémonie à distance. La réflexion n’est pas encore totalement aboutie compte tenu des questions éthiques soulevées par ce projet. Mais comme les choix architecturaux, elle traduit une nouvelle approche qui intègre maintenant la crémation dans son environnement social et culturel –ce qui en France, à la différence des pays d’Europe centrale ou du nord, est un phénomène nouveau.

Gilles Bridier

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Journaliste
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