Culture

Bob Dylan en concert, le débat sans fin

Anastasia Lévy, mis à jour le 14.11.2013 à 12 h 04

«Il fait ça pour l’argent», «Sa voix est enrouée», «Il ne joue aucune chanson qu’on connaît»: à la veille de trois dates parisiennes du «Never Ending Tour» au Grand Rex, notre dylanologue de choc tente de rassurer ceux qu'effraie toujours un concert de l'auteur de «Like a Rolling Stone».

Bob Dylan au 17th Annual Critics' Choice Movie Awards à Los Angeles, le 12 janvier 2012. REUTERS/Mario Anzuoni.

Bob Dylan au 17th Annual Critics' Choice Movie Awards à Los Angeles, le 12 janvier 2012. REUTERS/Mario Anzuoni.

«Mais ça vaut vraiment le coup d’aller voir Bob Dylan aujourd’hui?»

On m’a demandé ça presqu’autant de fois qu’on m’a dit: «Mais quand même, il a une voix nasillarde, tu trouves pas?» Depuis le temps que j’aime Bob Dylan, j’ai appris, d’abord à ne pas rentrer dans ce genre de débat («Non, je ne trouve pas», «Ah OK, parce que moi je trouve», «Très bien»). Puis à être totalement indifférente aux gens qui ne l’aiment pas.

Je veux dire, il fait partie de ma vie, de manière bien plus personnelle que la plupart des musiciens que j’aime, mais je ne me sens pas atteinte personnellement quand il est critiqué. J’en suis venue là de manière assez pragmatique: je n’ai pas le temps de contrer l’ensemble des trolls anti-Bob Dylan, ils sont légion et je ne suis qu’un soldat.

Mais me voici donnée l’occasion, alors qu'il arrive en France pour trois dates au Grand Rex à Paris, du 12 au 14 novembre, de répondre à cette question «Ça vaut vraiment le coup d’aller voir Bob Dylan en concert aujourd’hui?», et je vais m’y employer avec probablement autant d’honnêteté que de mauvaise foi.

1. «Il fait ça pour l’argent»

Non. Bob Dylan a assez d’argent comme ça, je vous le promets. Et contrairement à d’autres, il n’a pas reformé de groupe après vingt ou trente ans d’absence parce qu’il s’ennuyait et qu’il avait tout dépensé en vivant dans un hôtel cinq étoiles et en invitant tout le personnel à sniffer sa coke.

Le 7 juin 1988 (la veille de mon anniversaire, le filou), il a commencé ce qu’il appelle le «Never Ending Tour». Il aurait pu se reposer en famille, faire le tour du monde des meilleurs bars de plage, jouer au casino ou à la pétanque, se faire faire la plus grande paella du monde, construire la maison de sucre d’Hansel et Gretel, draguer des minettes dans des rades de Brooklyn ou même sniffer les cendres de son père.

Mais non, Bob, ce qu’il aime, c’est la musique, l’écrire, la chanter et la jouer. Même en parler, c’est trop pour lui, et franchement, il n’y a rien que de respectable là-dedans. Jouer ses chansons, et parfois celles des autres, devant son public, c’est ce qu’il fait 200 soirs par an depuis vingt-cinq ans. Le moment où il a arrêté le plus longtemps, ça a été trois mois en 1997, quand il a été hospitalisé.

Moi, je crois que si j’avais 72 ans et sa carrière, j’en profiterais un peu. Pour lui, profiter de la vie, c’est faire vivre la musique.

Enfin, en ce qui concerne l’argent à proprement parler, contrairement à d’autres, ses concerts sont loin d’être hors de prix. Je l’ai vu quatre fois, je n’ai jamais payé plus de 45 euros. C’est déjà une somme, certes, mais c’est loin des 130 euros demandés à certains concerts de Neil Young, voire 600 dollars pour les Stones (pour qui, je suis désolée de vous le dire, 10 euros seraient déjà de trop) afin d’éviter que les revendeurs se fassent cette marge.

Je ne rigole pas, c’est l’argument du promoteur de la tournée de leur cinquantième anniversaire: si on vend les billets 200 dollars, ils seront revendus 600 au marché noir, alors autant les vendre 600 nous-mêmes. On a atteint un point de cynisme dans le show-business à en dégouter les plus Pascal Négriers d’entre nous.

Pour ce nouveau passage en Europe, les billets sont plus chers que d’habitude (70 euros à Paris, donc encore huit fois moins cher que pour voir papy Jagger se déhancher de manière aussi gênante que quand tata Bernadette a perdu son dentier en éternuant trop fort à Noël dernier) car il a décidé de jouer dans des plus petites salles: le Grand Rex, par exemple, a une capacité de 2.700 places. Mais il tourne tellement qu’on peut aussi s’en passer cette fois-ci (une larme vient de couler sur ma joue de fan en écrivant ça).

Et je suis la première à dire que franchement, Bobby, payer 70 balles pour t’écouter chanter sur les hobos et ousiders de ce monde, je trouve ça un peu ironique (ça vaut pour vous aussi, Neil Young et Bruce Springsteen).

2. «Il ne passe que dans des salles gigantesques et sans âme»

Je viens un peu de répondre à cette question, mais une précision cependant. Alors, c’est vrai, il est plus habitué à des Bercy/Zénith/O2, mais il lui arrive tout de même de jouer dans des lieux qui sont plus adaptés au plaisir du spectateur et ce, sans augmenter forcément les prix des billets.

Je l’ai vu l’an dernier dans une citadelle à Berlin. Je ne trouve pas les chiffres exacts, mais à vu d’œil, nous étions moins de 3.000 dans cette forteresse de la Renaissance. Et c’était fabuleux.

3. «Sa voix est éraillée/enrouée/rauque/bref, ça m’étonne parce que quand il chantait au Newport Folk Festival, c’était quand même autre chose»

Bon, ça c’est un débat un peu particulier. Si vous écoutez Bob Dylan en 2013 et que vous avez miraculeusement échappé à sa voix des trente ou quarante dernières années, ça peut faire un choc.

Mais bon, je vous demande de me trouver quelqu’un qui a la même voix à 20 ans et à 70, et on pourra comparer Blowin' in the Wind à Tempest. Et si vous étiez vraiment au Newport Folk Festival, appelez-moi, j’ai deux mots à vous dire.

Visiblement, vous n’êtes pas les seuls à avoir remarqué le changement, mais ça ne fait pas de vous des auditeurs moins étourdis. Déjà, en 1989 (il y a 24 ans, donc), à la sortie de Oh Mercy, il avait cette voix éraillée, il en avait conscience et s’en servait pour ajouter un grain un peu americana à ses chansons.

Et entre nous, l’argument «C’était mieux avant» n’est JAMAIS un argument valable. «Ah, tu habites à Berlin? Ouais, moi j’y allais il y a dix ans, maintenant y’a trop de hipsters.» «T’aimes bien les Black Keys? Moi je les aimais quand ils jouaient du blues dans des rades pourris devant vingt personnes, maintenant je trouve qu’ils sont trop commerciaux.» «Tarantino? Je me souviens du choc quand j’ai vu Reservoir Dogs à Sundance en 92, maintenant il ne crée plus rien, il copie.»

Je vous demande de vous arrêter. Le monde vous demande de vous arrêter. Être blasé de tout, c’était mieux en 1998, aujourd’hui c’est ridicule.

4. «Il chante faux»

Certaines personnes pensent que Bob Dylan chante faux, et a toujours chanté faux. Malheureusement, certaines personnes n’ont pas d’oreille, et on peut difficilement leur en vouloir.

5. «Il ne joue aucune chanson qu’on connaît»

Probablement l’argument le plus irritant.

L’été dernier, Bob Dylan a joué aux Vieilles Charrues. Pas forcément le public le plus connaisseur, festival oblige, mais bon, pourquoi pas. Le lendemain, la presse se plaignait qu’il n’ait pas dit «Bonsoir» (merci l’Express pour cette analyse musicale passionnante –et non, je ne sors pas ces mots de leur contexte, toute la chronique est du même acabit), des spectateurs (sur France 3 Bretagne) qu’on ne voyait ni n’entendait rien (visiblement, ni les organisateurs du festival ni les ingénieurs du son n’étaient responsables) et enfin, le Télégramme ou Ouest-France regrettaient l’absence de «tubes».

Très bien. Revenons donc sur la setlist: sur les quinze chansons jouées ce soir-là, sept sont sorties dans les années 60. Si je voulais chipoter, je dirais que huit, donc plus de la moitié, ont été écrites dans les années 60, mais This Wheel’s on Fire n’est sortie qu’en 1975, huit ans après son enregistrement. Donc, dans la setlist des Vieilles Charrues, on trouve Blowin' in the Wind, All Along the Watchtower, Like a Rolling Stone, Highway 61 Revisited et A Hard Rain’s Gonna Fall. Quels tubes fallait-il de plus? Lay Lady Lay aurait-elle suffi?

Ce qui nous amène au problème suivant: peut-être qu’il n’est pas toujours aisé de reconnaître ses vieilles chansons, mais en l’occurrence, c’est tout de même un peu impardonnable pour un journaliste dont c’est le métier (je veux dire, même si vous n’avez pas reconnu, ses setlists se trouvent sur internet une heure après la fin de ses concerts).

6. «On ne reconnaît plus ses chansons»

Bon. D’accord, ça n’est pas forcément simple. La première fois que j’ai vu Bob en concert, je connaissais certes beaucoup moins bien sa discographie qu’aujourd’hui, mais il m’arrivait aussi de mettre trois ou quatre strophes à reconnaître celles que je connaissais.

Il tourne depuis des années avec un groupe avec lequel il a sensiblement réarrangé toutes ses chansons en vue de leurs performances live. Des performances qui doivent aussi pouvoir s’adapter à la forme du bonhomme (de 72 ans, quand même).

A savoir: s’il reste derrière son piano/clavier pendant tout le concert, il est probablement fatigué. Plus il prend sa guitare et son harmonica, plus il est en forme. Mais vous ne le verrez jamais seul à la guitare/harmonica, il ne fait plus ça depuis les années 60.

C’est aussi ce que j’aime chez Bob Dylan: il a décidé, il y a bien longtemps, qu’il ne ferait pas ce qu’on attendait de lui. Car on attend trop de lui. Tu peux bien l’appeler «Judas», aujourd’hui, il ne répondra pas «I don’t believe you…you’re a liar!», mais l’idée est toujours là. On est trop nombreux à satisfaire, et on ne le sera jamais tous en même temps. Alors, autant faire ce qui lui plaît.

7. «Ses concerts sont trop calibrés, ils ne laissent aucune place à la surprise»

Oui, ses concerts sont calibrés. Je l’ai dit, il a 72 ans et fait 200 concerts par an, ceci explique cela. Cela dit, vous n’êtes plus tout jeune non plus et, avouez-le, ça n’est pas désagréable quand un concert commence à l’heure et vous permet de rentrer à temps pour Faut pas rêver (Internet m’informe que Faut pas rêver passe désormais en prime time, ça risque d’être un peu limite, du coup; mais surtout, je me demande, qu’ont-ils fait de Thalassa?).

Et si, vous serez surpris, car il change ses setlists tous les soirs.

8. «Ouais OK, mais t’as pas vraiment répondu à la question de départ»

Certes. En réalité, je ne conseille que rarement aux gens d’aller le voir en concert. Ça peut être une énorme déception car oui, il est loin d’être toujours au top.

Mais il y a, même dans ses plus mauvais concerts, des moments de grâce. Et pour ceux-là, je ne regrette jamais d’y être allée. J’en ai vu des bons, comme des limites gênants, jusqu’à ce que…il se passe quelque chose. Sur une, sur deux, sur cinq chansons. Et là, si vous l’aimez, vous prendrez une claque émotionnelle. Vous serez par terre, éblouis, vous vous souviendrez de ce moment toute votre vie. Et vous l’aimerez encore plus.

A l’O2 de Berlin en 2011 (le plus mauvais concert que j’ai vu de lui), un douloureux début (merci Mark Knopfler) a laissé place à une sublime version de Nettie Moore, épurée, mais aussi pleine de l’humour et de la malice de vieux crooner qui le caractérisent. Ces moments peuvent se faire attendre ou s’égréner tout au long de la performance (comme au concert de la citadelle).

Si vous y allez, approchez-vous, vous verrez tout ce qui se passe dans ses yeux, ses sourires et ses tics: il est content d’être là et il ne se prend pas au sérieux. C’est peut-être ça, le problème: tout le monde le prend bien plus au sérieux que lui-même.

Et par pitié, si vous y allez, allez-y pour ce que c’est: un concert de Bob Dylan en 2013.

Anastasia Lévy

Anastasia Lévy
Anastasia Lévy (29 articles)
liverockfolkmusiquesalles
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte