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La ruée vers l’art contemporain, un visage de la mondialisation

Une oeuvre de Barbara Kruger exposée à la FIAC. REUTERS/Benoit Tessier.

Une oeuvre de Barbara Kruger exposée à la FIAC. REUTERS/Benoit Tessier.

Le marché de l’art, plus particulièrement celui des œuvres contemporaines, est devenu un immense casino. Des méga-artistes vendent toujours plus cher des pièces fabriquées à la chaîne à des méga-collectionneurs toujours plus riches via des méga-galeries qui font tourner une industrie planétaire. Où est passée la valeur artistique?

Le phénomène a vu le jour au milieu des années 1990 et s’est accéléré au cours de la dernière décennie. Il concerne tout particulièrement le marché de l’art contemporain, celui qui brasse le plus d’argent, celui qui attire le plus l’attention, celui dont la démesure est devenue planétaire. Il suffit de regarder l'écho dans les médias de la Foire Internationale d’Art Contemporain (Fiac) de Paris, qui ferme ses portes dimanche 27 octobre.

Ce phénomène, c’est l’apparition du «méga»: le méga-artiste exposant pour une méga-galerie et dont les œuvres sont souvent vendues à des méga-collectionneurs à des méga-prix. Est-ce que cela donne du méga-art?

Le marché de l‘art semble aujourd’hui voué au triomphe quasi-exclusif de l'art contemporain, tout est fait pour alimenter la «machine»: des «estimations» qui dopent les prix lors de ventes biannuelles des grandes maisons d’enchères aux expositions calibrées pour des créateurs qui ne font parfois qu’apposer leur nom à un travail réalisé par une armée d’assistants, en passant par la multiplication des foires comme la Fiac. On en compte presque 190 dans le monde aujourd'hui. Il n’y en avait pas 70 en 2005!

Le jeu a changé de dimensions

Le marché de l’art a évidemment toujours eu, par nature, un côté irrationnel. La spéculation fait partie du jeu.

Mais avec son internationalisation, ce jeu a totalement changé de dimensions. Depuis quinze ans, la hausse des prix est massive et continue. De nouveaux marchés se sont ouverts à l’est, du Moyen-Orient à l’Extrême-Orient, et l’art contemporain est devenu la chasse gardée d’une super classe de très riches collectionneurs. Amasser des œuvres d’art contemporain et spéculer sur leur valeur est devenu pour eux une sorte de sport... en plus lucratif. Et pour alimenter une demande toujours plus forte, la production d’art contemporain a atteint des niveaux jamais connus auparavant. On peut presque parler d’un travail à la chaîne.

Entre juin 2012 et juin 2013, les ventes d’art contemporain ont ainsi encore augmenté en valeur de 15%, selon une étude Artprice rendue public au début du mois. Un succès qui contraste avec des performances plutôt en baisse pour le marché de l’art dans son ensemble (-2,4%). Les ventes d’art contemporain ont représenté plus d’un milliard d'euros.

Une augmentation que le président d’Artprice, Thierry Ehrmann, explique par l’ouverture de nouveaux musées à travers le monde et par le rôle du secteur contemporain, qualifié de «miroir de notre époque». S’adressant à un public plus large, «il est plus accessible, moins élitiste que l'art moderne». Même constat chez  Christie's, la première maison d’enchères au monde, dont les ventes d’art contemporain ont progressé de 16% au premier semestre de 2013 tandis que les ventes d'œuvres impressionnistes et modernes baissaient.

Pour donner une idée de l’envolée des prix depuis quinze ans, en mai 2013, une toile grand format Domplatz, Mailand, de l’artiste allemand Gerhard Richter a été vendu 37 millions de dollars à Sotheby’s New York. Le même tableau avait été acheté en 1998 pour 3.6 millions de dollars!

Ce n'est pas une bulle

Beaucoup ont cru que la crise financière de 2008 allait marquer un vrai tournant pour l’art contemporain. Certains espéraient même, secrètement, son effondrement, et une remise à plat du marché. Il n’en a rien été. Après une légère et courte pause, le marché est reparti de plus belle…

Comment l’expliquer? En fait, contrairement à la description simpliste qui en est souvent faite, le marché de l’art n’est pas une bulle spéculative. En tout cas, pas au même titre que, par exemple, la bulle immobilière qui a éclaté aux Etats-Unis en milieu des années 2000.

Quand le marché de l’immobilier s’est emballé, il a touché un nombre croissant de personnes qui s’endettaient pour pouvoir acheter, pariant sur la hausse des prix pour revendre et rembourser leurs dettes. Rien de tel avec l’art contemporain.

La folie spéculative ne concerne en fait qu’une toute petite frange de la population mondiale, la plus riche, le fameux 1%. Si une correction intervient, ces collectionneurs n’auront pas besoin de vendre en catastrophe pour continuer à pouvoir remplir leur réfrigérateur...

Une étude de l’Université de Yale, reprise par l’artiste Andrea Fraser dans son essai sur la Biennale du Whitney Museum en 2012, montre qu’«une augmentation d'un point de pourcentage de la part du revenu total gagné par les 0,1% les plus riches provoque une augmentation des prix de l’art d'environ 14%».

Un star system créé par Andy Warhol

Qui sont ces artistes qui trustent les grandes ventes, qui font travailler des dizaines d’assistants, qui exposent sur les cinq continents dans des galeries et musées, et sont achetés par des collectionneurs qui ont parfois mis leur noms sur une liste d’attente? Les trois plus grands noms d’un véritable star system appliqué à l’art contemporain sont Damien Hirst, Takashi Murakami et Jeff Koons. Derrière ce trio, quelques autres émergent: Maurizio Cattelan, Anselm Reyle, Barbara Kruger, Richard Prince ou Thomas Struth.

Une autre preuve, si nécessaire, que ce marché a perdu tout sens des réalités: une pièce de Damien Hirst coûte aujourd’hui plus cher que la plupart des toiles signées de maîtres anciens tels que El Greco, Rubens, Caneletto ou Courbet, Delacroix et Ingres pour n'en citer que cela.

Il faut remonter presque 40 ans en arrière pour voir naître ce système qui a mis l’offre et la demande au centre du marché de l’art. Le précurseur, c’est Andy Warhol, la première mégastar de l’art contemporain. Il avait l’habitude de dire: «Etre bon en affaires est l’art le plus fascinant. Gagner de l'argent est un art, et travail est un art et  faire de bonnes affaires est le meilleur des arts.»  Et c’est presque en écho que Damien Hirst lui répondait dans les colonnes de The Observer en 2009:

«Warhol a vraiment apporté l'argent dans l'équation. Il  a rendu acceptable pour les artistes de penser à l'argent. Dans le monde où nous vivons aujourd'hui, l'argent est une question importante. C’est aussi nécessaire que l'amour, peut-être encore plus important.»

Andy Warhol venait du monde de la publicité.  Il avait compris avant tout le monde comment l’argent pouvait donner à son art une dimension inattendue. Il avait aussi compris que la célébrité pouvait être extrêmement lucrative, encore fallait-il dépasser les quinze minutes accordées selon lui à chacun !

Il était fasciné par les stars de cinéma. Il a été le premier à incorporer dans son art les célébrités de la culture populaire. Il a fait sa première Marilyn Monroe en 1962, juste après son suicide, Elizabeth Taylor alors que l’actrice  était tellement malade que tous la croyaient mourante, ou Jackie Kennedy juste après l’assassinat de JFK en 1964. 

A partir des années 80, d’autres artistes ont connus un succès quasi immédiat, Keith Haring, Jean-Michel Basquiat ou Julian Schnabel. Et c’est vers le milieu des années 90 que l’art et l’argent se sont vraiment mariés, pour le meilleur et surtout pour le pire. La «valeur artistique» a commencé à suivre étroitement la courbe des prix: à ce jeu là, les meilleurs vendeurs sont devenus les «meilleurs» artistes. Déjà, en 2006, Tobias Meyer, qui dirige le département d’art contemporain de Sotheby’s, lâchait dans les colonnes d’Artforum:

«Le meilleur de l'art est le plus cher, parce que le marché de l'art est si intelligent.»

La boucle s'est bouclée symboliquement le 15 septembre 2008: le jour où Lehman Brothers est déclaré en faillite, à Londres, Damien Hirst organise avec Sotheby’s sa première vente consacrée… à lui-même. En mettant aux enchères 223 pièces, l’artiste devient vendeur, et surtout spéculateur, de son propre art.

Le résultat est allé au-delà de toute attente. La vente a rapporté 200 millions de dollars, du jamais vu pour un artiste vivant. La dernière vente consacrée à un seul artiste en 1993, déjà par Sotheby’s, était organisée vingt ans après le décès de Pablo Picasso. Elle avait rapporté 20 millions de dollars…

Les méga galeries, le chaînon indispensable

A New York, au début des années 1970, on comptait un peu moins de 80 galeries. Aujourd’hui, leur nombre oscille entre 900 et 1000. Chaque jour, dans tous les quartiers de la ville, de nouvelles galeries se créent tandis que d’autres ferment… dans l’anonymat. A côté de ce foisonnement, il y a l’industrie lourde: les méga galeries. Celles qui exposent les artistes les plus connus, celles qui font parler d’elle en permanence, celles qui gagnent des fortunes.

La première est dirigée par Larry Gagosian, un ancien vendeur de posters, qui a ouvert sa première galerie en 1979 à los Angeles et en possède désormais quatorze à travers le monde. Il est suivi par les Pace Gallery fondées par Arne Glimcher, avec sept emplacements. Viennent ensuite les galeries suisses Hauser & Wirth, au nombre de cinq, suivies par les quatre galeries de David Zwirner.

D’autres galeries ont ouvert des espaces «satellites»: Marian Goodman, après New York et Paris, entend s’installer à  Londres. Quelques galeries parisiennes tentent aussi de suivre le mouvement. Emmanuel Perrotin, installé à Paris dans le Marais, après un essai à Miami, s’est tourné depuis peu vers New York et Hong Kong. Daniel Templon vient d’ouvrir à Bruxelles, la Galerie Magda Danysz est déjà présente depuis plusieurs années à Shanghai et la Galerie Zurcher à New York.

Les galeries n’ont en fait pas le choix: si elles veulent conserver leurs artistes les plus lucratifs, elles doivent s’internationaliser, c’est une question de survie. Il leur faut être au plus proche des clients et exposer et faire connaître le plus largement possible ces artistes les plus importants.

La singularité des mégagaleries, c’est qu’au lieu de travailler dans la durée, à un rythme qui leur permette de suivre un artiste, de l’aider et le soutenir pour porter son art à maturation, elles «débauchent» les artistes déjà reconnus par le marché et représentés par d’autres galeries. Elles enchaînent les coups médiatiques, organisent de véritables spectacles et événements pour attirer l’attention en permanence. Elles lancent des expositions comme des produits nouveaux pour séduire et retenir les grands collectionneurs  spéculateurs. En 2012, ainsi, les onze galeries que possédait alors Larry Gagosian ont exposé simultanément des dots (points) multicolores de Damien Hirst, exécutés par une armée de petites mains.

En septembre, l’inauguration à New York de la galerie Perrotin ressemblait plus à un art show circus qu’à un vernissage bien policé. Peu importait que les ours en peluches bariolés de l’artiste Paola Pivi soient appréciés (ou non) par quelques initiés. Non, ce qui a vraiment marqué, c’était l’ambiance entre fête kitsch et rock'n'roll: d’ailleurs, parmi les invités, le rappeur/producteur/artiste/créateur de mode Swizz Beatz ne s’y est pas trompé, considérant que le monde de l'art est «le nouveau monde de la musique».

L'ego de la super classe mondiale

Toute cette «industrie» n’existerait évidemment pas sans les richissimes collectionneurs qui cherchent à montrer leur réussite et obtenir la reconnaissance sociale et médiatique que leur confère leur statut de collectionneurs, et parfois de mécènes. Peu importe que certains de ces collectionneurs ne connaissent pas grand chose en art, ou pire encore, avouent ne pas l’aimer, comme le Georgien Bidzina Ivanishvili. Là n’est même plus la question. L’essentiel est qu’ils payent et qu’ils continuent à jouer.

De toute façon, le prix d’un objet d’art n’a pas de valeur objective. Il ne se détermine pas en faisant un calcul savant, en multipliant le temps nécessaire pour le réaliser par le salaire horaire de l'artiste et en ajoutant le prix des matières premières. Le prix d'une œuvre est celui auquel  le vendeur est prêt à laisser partir la pièce et ce que l’acheteur est prêt à mettre pour la posséder.

Dans le prix que le méga collectionneur est prêt à mettre, on trouve une bonne dose d’ego et la confirmation qu’il appartient à un monde à part, un club d’ultra initiés. Il est prêt à dépenser énormément d'argent juste pour pouvoir accoler son nom à celui d’un artiste star.

Dans cette course à l’étiquette la plus chère, on trouve Steven Cohen, un manager de hedge fund basé dans le Connecticut, qui a acheté Le rêve de Picasso pour 155 millions de dollars en mars de cette année, après l’avoir raté en 2006. Il s’est offert une compensation après avoir conclu un accord pour payer une amende record de 600 millions de dollars au gendarme de la bourse américaine, la SEC.

Dans la finance, on peut aussi citer Adam Sender, ancien associé du précédent, qui a désormais son propre hedge fund. Avec plus de 1.000 pièces dont des Richard Prince, Cindy Sherman et Rashid Johnson, sa collection nécessite une conservatrice. La famille Mugrabi, menée par le patriarche José, 74 ans, et ses deux fils qui ont fait fortune dans le textile, est elle obsédée par Andy Warhol. Ils détiennent près de 800 de ses œuvres!

Au Royaume-Uni, Charles Saatchi a commencé sa carrière comme cofondateur de l'agence de publicité qui porte son nom avant d’ouvrir une galerie d’art contemporain en 1985. Il possède une des collections les plus controversées, intimement liée à l’explosion jugée parfois très «fabriquée» des artistes britanniques comme Damien Hirst et Marc Quinn.

En France, François Pinault, qui détient la maison d’enchères Christie’s, est le plus en vue. Il a commencé à collectionner uniquement l’art contemporain il y a une trentaine d’années. Le Wall Street Journal estime sa collection à 1 milliard de dollars et l’a même qualifié de «plus puissant collectionneur d’art au monde».

La soeur de l'émir du Qatar fausse-t-elle le marché?

Mais il n’y a pas que les milliardaires américains ou européens. L’arrivée la plus spectaculaire parmi les méga collectionneurs est celle de la Sheika al Mayassa, la jeune sœur du nouvel émir du Qatar. Elle consacre 1 milliard de dollars  par an à sa collection...

Pour mettre ce chiffre en perspective, le Met de New York a dépensé, pour l’année fiscale 2012, 39 millions de dollars pour acquérir de nouvelles pièces, et le MoMA, toujours à New York, 32 millions de dollars pour l’année 2011-12, soit en gros 25 fois moins. Ces sommes sont atteintes parce que les musées américains vendent des pièces pour en racheter de nouvelles. Quant au Musée du Louvre, son budget d'acquisition, constitué pour 20% du prix de vente du billet d'entrée au musée, était en 2012 de 8,713 millions d'euros.

En  2011, lors d’une vente privée, Mayassa a acheté pour 250 millions de dollars Les joueurs de cartes de Paul Cézanne. C’est à ce jour le prix le plus élevé jamais payé pour une seule toile. Ce n’est pas son premier record. En 2007, elle avait acheté un Rothko, White Center, 72, 8 millions de dollars, trois fois plus que le précédent record de l'artiste.

Son attitude «sans limite» et les montants faramineux payés sont dénoncés: elle est accusée de biaiser et de pervertir le marché de l’art en surpayant les pièces convoitées. Pour être prise au sérieux, Mayassa a engagé l’ancien président de la maison d’enchères Christie’s, Edward Dolman.

On trouve aussi de vrais amateurs d’art comme Leon Black, légendaire investisseur et membre de plusieurs conseil d’administration de musées, comme le MET et le MoMA, qui a acheté le Cri de Edvard Munch pour 120 millions de dollars à New York ou encore un dessin signé Raphael pour 47,9 millions de dollars à Londres.

On peut classer dans la même catégorie l’ancien promoteur Eli Broad, fondateur du Eli and Edythe Broad Art Museum à l’université de l’état du Michigan et administrateur du Musée d’Art Contemporain de Los Angeles ainsi que du MET. Sa collection est un heureux et judicieux mélange d’art classique et contemporain.

La diversité et la créativité en souffrent

Mais la raison et le sens artistique sont devenus rares. La démesure est la règle. On assiste parfois maintenant dans certaines écoles d’art à une course aux projets les plus rentables. On encourage exactement le genre de création qui va plaire et entretenir l’engouement pour  les «provocations» de l’art contemporain.

Aujourd'hui, chaque exposition dans une galerie doit être financièrement autosuffisante. Les artistes doivent «produire» des travaux qui sont dans la tendance du moment.

Les collectionneurs et les galeristes arpentent les écoles, achètent des projets en offrant parfois aux étudiants des sommes démesurées. La diversité et la créativité en souffrent déjà. Les étudiants produisent un art «vendable», privilégiant de fausses transgressions pour être repérés au plus tôt et pouvoir entrer dans l’arène.

Anne de Coninck

Si vous voulez prolonger sur art et mondialisation, un colloque est organisé sur ce sujet à Paris les 14 et 15 novembre par les musées Pompidou et du Quai Branly.

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