Life

Psychologie du clash sur Internet

Julien Rivet, mis à jour le 14.07.2009 à 14 h 18

Y a-t-il un surmoi numérique à l'heure du web social?

Je me souviens de mes premiers émois numériques. Lycéen au temps de la glorieuse époque du chat Caramail, j'explorais cette nouvelle manière d'appréhender la relation à l'autre sexe, cet échange dématérialisé où le contact ne se faisait pas à touche-touche mais à touches-touches (de clavier).

En discutant avec mes camarades, je découvrais des similarités dans nos usages du web, et je partageais rapidement leurs confessions intimes: untel avait rencontré une charmante jeune fille sur un chat, tel autre avait essayé les sites de rencontres en ligne. Et je découvrais simultanément ces amants de la toile qui s'embrasaient par claviers interposés, tiraient des plans sur la comète au moindre indice, et ouvraient leur cœur au tout-venant numérique quand il semblait qu'il leur était difficile de le faire IRL (in real life). Et souvent, quand le charme factice de l'écran se dissipait, la réalité distordue par le prisme du web apparaissait à leurs yeux dans toute sa vérité crue et sa complexité, parfois pour le meilleur, mais souvent pour le pire.

Nous avons tous, qui que nous soyons et quels que soient nos usages du web, expérimenté cette curieuse et parfois désagréable impression que le web agissait comme un véritable catalyseur d'émotions, un accélérateur de particules sentimentales. Habitués à un comportement social sans exubérances, le web a forcé notre nature et nos allants de manière abrupte. Tout s'est accéléré lors du basculement général de la France dans le haut-débit à l'aube du XXIe siècle: Internet n'était plus un usage parallèle et facultatif de nos vies, mais une extension de nous-mêmes, centrale et englobante dans notre écosystème social.

Depuis, la campagne référendaire de 2005 est passé par là, et nous avons vu à quoi pouvait ressembler la politique sur le web: du débat intense, certes, mais devant continûment lutter contre les récifs qui menacent de le faire sombrer dans les abymes de l'invective; ici, pas de monstre du Loch Ness, mais un point Godwin qui menace à chaque seconde de montrer le bout de son nez.

Sur le web, «on s'aime trop vite», chantait Calogero. On se fâche vite également: sur Twitter, l'arrivée des beaux jours semble avoir mis en ébullition plus qu'à l'accoutumée les blogueurs qui utilisent le service. «Twitter, superstar du clash?» C'est la question que pose le blog BienBienBien, en égrenant la liste de ces empoignades pour l'honneur où des bretteurs d'un nouveau genre ferraillent ensemble sous le regard goguenard de leurs «followers» (suiveurs) respectifs. Je m'empresse de la reformuler: comment se fait-il que l'amour, la haine, sentiments d'ordinaire si calfeutrés dans l'espace social, s'expriment avec autant de disproportion dans l'espace public numérique?

Un problème de surmoi numérique

Ils sont nombreux, les éminents psychologues, psychiatres, pédopsychiatres, pompiers de l'addiction qui pensent avoir pris le tournant de la culture numérique et pullulent sur les plateaux télé pour dispenser leurs diagnostics sur les pratiques du web. L'écran et le clavier seraient ainsi des refuges de l'émotion, une manière de se couper du monde social; le succès des sites de rencontres en ligne serait le signe d'une incapacité à affronter l'autre dans le jeu de la séduction, et l'adolescent qui veut une notoriété numérique par son blog ou son profil MySpace chercherait un échappatoire aux vraies relations sociales. Même si cette théorie est à côté de la plaque, elle repose sur un fondement scientifique assez intéressant: le rapport de soi au monde social sur le web.

Si les émotions s'y expriment brutes, c'est qu'il y a une totale absence de surmoi numérique. En psychanalyse, le surmoi, c'est le «moi social», l'une des trois instances de la personnalité théorisées par Sigmund Freud. Le surmoi est le lieu de l'intériorisation des principes du Bien et du Mal, construits pas à pas par les figures tutélaires du père, puis de l'école, et plus généralement par toutes les institutions éducatives (ajoutez-y l'Eglise pour les croyants). Il agit à la fois comme un régulateur de soi dans l'espace social et comme miroir policé renvoyant l'image «normée» à laquelle il faut se conformer, faute de ressentir la désagréable émotion sociale qu'est la honte. Lorsque cette pression du surmoi sur le moi est trop forte et empêche l'individu d'exprimer sa vraie personnalité, la névrose apparaît. Sur Internet, il n'y a pas de contrôle social, parce que l'on reste isolé derrière son écran. Personne n'est là pour juger positivement ou négativement les émotions que l'on exprime. Sans l'action de ce surmoi qui nivelle à un niveau médian les émotions et les sentiments exprimés dans l'espace social, tout y est sur le web plus intime, sincère et sensible, et au final toujours, peu ou prou, paroxystique.

L'anonymat conforte l'usager du web dans la conviction qu'il participe à un gigantesque bal masqué. En se cachant, il se montre, et la parole se fait plus libre. Pour les hommes politiques, la gestion de ce bal masqué est parfois compliquée, car la parole est libérée du poids de la pression sociale. Finalement, quand Denis Olivennes, le patron du Nouvel Observateur, se désole que le web soit devenu le «tout-à-l'égout de la démocratie», c'est le signe flagrant du chemin qu'il reste à parcourir par certains dans l'appréhension de ce territoire décomplexé qu'est devenu le web social.

Qu'en est-il aujourd'hui? Depuis environ 4 ou 5 ans, l'anonymat du web est battu en brèche jusqu'à n'être plus qu'une donnée relative, voire un mirage cruel. L'ascension des mastodontes Google et Facebook pose le délicat problème de l'archivage ad vitam aeternam de nos données numériques. Le nouveau réflexe des recruteurs de «googliser» le nom d'un potentiel candidat pour scruter sa présence sur le web et ainsi recueillir des informations masquées lors de l'entretien conduit de plus en plus les jeunes à censurer leurs profils Facebook, comme le montre une étude de l'université de Dayton.

Avec les blogs et les profils MySpace, l'anonymat a été secoué par le versant intime: chacun était libre de se montrer en se cachant. Avec Facebook et ses équivalents professionnels que sont Viadeo et LinkedIn, c'est bas les masques: le username (nom d'utilisateur) qu'on se choisissait aléatoirement sur les forums et les modules de chat a été remplacé par la transparence de l'état civil.

Personne n'a été forcé de se montrer impudemment. Mais beaucoup l'ont choisi aussi parce qu'ils vivent du web ou en sont des acteurs. La question de la gestion de réputation est alors devenue un enjeu indispensable. On ne peut pas tout faire ou tout dire en toute impunité dès lors que l'on a acquis une visibilité. Les récents déboires du blogueur Romain Libeau qui a triché un examen sous les yeux de Twitter ont fait rire, puis un peu peiné. Ils ont surtout rappelé que rien n'était gratuit sur les réseaux sociaux, ni anecdotique, ni insignifiant: si l'on peut y gagner de la notoriété, on peut tout aussi vite la perdre. S'il semble qu'il y ait cependant une grande capacité d'oubli (peut-être due à l'impressionnant débit d'informations), une réputation peut vite se ruiner.

Toutefois, y a-t-il vraiment une prophylaxie du clash? A l'heure où chacun sait qu'il est visible, exposé au regard de tous, y a-t-il des mécanismes de contrôle social sur le web? Même en dépit de cette constitution progressive d'un espace social numérique, il ne me semble pas qu'il y ait aujourd'hui un surmoi numérique capable de générer une censure en amont, inconsciente et intériorisée, dans les relations sociales sur le web. J'en tire deux hypothèses:

1. Ou bien le web touche à un horizon indépassable, celui de l'impossibilité de matérialiser des rapports sociaux, auquel cas la société numérique qui se solidifie aujourd'hui est une pâle copie artificielle de la «vraie» société. C'est l'hypothèse de ceux qui ne sont pas des natifs du web ou ne l'ont pas compris, et pensent le web à l'aune de la société «réelle» et par comparaison entre réel et virtuel (hypothèse pessimiste)

2. Ou bien le web organise un espace numérique différent de la société charnelle (qu'on préfèrera à «réelle»), en dissipant le surmoi social. On parvient alors à une société hybride où les individus s'expriment hors de tout contrôle social malgré un anonymat plus que relatif (et qui n'ira pas en s'arrangeant). Deux sociétés coexistent alors de manière complémentaire, sans être opposées, mais se répondant en écho: on vient exprimer une parole différente, un fonctionnement des rapports sociaux différents de ceux que l'on connaît dans l'espace charnel.

Nick Carraway

(Photo: illustration de la pochette de l'album London Calling des Clash)

Julien Rivet
Julien Rivet (2 articles)
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