Partager cet article

Pourquoi les djihadistes souhaitent-ils restaurer le califat?

Un homme lit le Coran dans la Mosquée du Prophète, à Médine, en janvier 2013. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Un homme lit le Coran dans la Mosquée du Prophète, à Médine, en janvier 2013. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Ils veulent revenir à un «âge d'or» fantasmé de l'islam conquérant.

«Instaurer un califat», tel est l'objectif affiché des djihadistes qui se battent pour renverser le pouvoir en place en Syrie. De Damas à Tombouctou, les membres de la nébuleuse d'al-Qaida souhaitent revenir au temps des califes. Qu'est-ce qui explique une telle détermination?

L'âge d'or des califats: «le grand soir djihadiste»

A la mort de Mahomet en 632, la succession s'ouvre aux compagnons du prophète, l'ère des «califes bien guidés» commence. C'est la naissance du califat régi selon les règles islamiques, la charia. C'est cette période des califes bien guidés qui est tenue comme idéale auprès des mouvements djihadistes parce que directement contiguë à la vie du Prophète et au temps de la révélation coranique. En outre, c’est une époque glorieuse de victoires militaires, de propagation de la foi, et d’essor de la civilisation arabo-islamique.

Une fascination qui s'explique, selon Baudouin Dupret, islamologue et directeur du centre de recherches Jacques Berque à Rabat, car «le propre de toutes les utopies est de vouloir instaurer un monde idéal, soit à construire, soit associé à un âge d’or. Dans ce cas, c’est l’âge d’or (rêvé plus qu’attesté historiquement) du califat arabe ayant fait suite au Prophète Mahomet».

Cela implique que les djihadistes respectent les règles de vie et les croyances de l'islam des premiers temps et tournent le dos à toute innovation. «Aujourd'hui, les djihadistes pensent que la société est dénaturée, pervertie par l'Occident, ils veulent revenir au modèle social et politique du VIIe siècle, au message authentique de l'islam livré par le prophète», souligne Dominique Thomas, chercheur spécialiste des mouvements islamistes à l'EHESS.

Néanmoins, pour l'islamologue Mathieu Guidère, l'époque des califats leur servirait plus de source spirituelle d'inspiration que de modèle de vie pratique. En effet, aucun djihadiste ne pense réellement à revenir au VIIe siècle. Comme l'observe le spécialiste dans son livre Le Printemps islamiste, «ils savent qu'ils seront immédiatement rejetés par le reste de la communauté musulmane et marginalisés sur la scène politique car la majorité du peuple n'est pas de leur côté et leurs soutiens sont comptés».

La nostalgie du passé

Pour bien comprendre les enjeux de la restauration du califat, il faut remonter à la mort du prophète. A cette époque-là, la fonction des quatre premiers califes Abu Bakr, Omar, Othman et Ali consiste à poursuivre l'action de Mahomet, par l'expansion de l'islam et l'application des prescriptions révélées.

Par la suite, le calife devient un chef de guerre et commence à décider en matière de droit pénal, d'héritage et d'organisation financière de l'Etat islamique. Avec l'apparition des grands califats, les fonctions du calife se précisent. Le califat omeyyade (661-750) fixe des aspects du pouvoir: le principe de la succession héréditaire, l'obéissance inconditionnelle au calife investi, la supériorité des arabes sur les croyants non arabes.

Plus tard, l'arrivée des abbassides (750-1517) porte un premier coup aux califes dont les fonctions judiciaires, gouvernementales et militaires avaient été déléguées aux vizirs. Au IXe siècle, leur autorité s'affaiblit de nouveau avec la venue des chefs turcs. La dislocation s'accentue, et même si les califes se succèdent de 1260 à 1516, ils n'ont plus qu'un rôle d'apparat. Et ce n'est qu'en 1924 que le premier président de la République de la Turquie, Mustafa Kemal prononce l'abolition définitive du califat, devenu une institution sans réalité.

Vers une renaissance

Pour autant, l'idée de restaurer le califat n'a jamais disparu. Et aujourd'hui, les djihadistes comptent bien faire renaître cette institution. Mais sous quelle forme?

Pour Baudouin Dupret, si un jour, un califat devait être instauré par les djihadistes ou les islamistes radicaux, «il ressemblerait certainement à un Etat révolutionnaire, fondé sur une utopie radicale, qui ressemblerait à certaines expériences du communisme comme au Cambodge. Il prétendrait se démarquer de l’Etat d’inspiration occidentale». Le plus important pour les djihadistes, selon Dominique Thomas, n'est pas le mode de gouvernement.

«Un tyran peut gouverner, pour eux cela n'a aucune importance. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est l'instauration d'une société islamiste.»

La restauration d'un califat avait déjà été envisagée par le Conseil national du renseignement américain qui avait rédigé en 2004 un rapport non-classifié intitulé «Mapping the Globale Future». Ce document présente en outre quatre «scénarios». Des écrits fictionnels qui rendent compte du monde de quatre façons différentes.

L'un d'entre eux évoque la création d'une union musulmane qui constituerait une véritable puissance mondiale capable de rivaliser avec les puissances occidentales. Un tel scénario serait-il envisageable? Pour l'instant, les djihadistes n'en sont qu'à la première étape de la restauration du califat: l'instauration des émirats islamiques comme dans la province d'Abyan au Yémen ou encore il y a quelques temps au Nord du Mali. Ces émirs sont choisis ou auto-proclamés et appliquent la charia.

Néanmoins, pour arriver à leur fin, les djihadistes doivent étendre un émirat sur un territoire entier et casser les frontières pour créer un califat. Un objectif difficilement atteignable, pour Dominique Thomas, qui considère que leur rêve s'est évanoui au terme de la colonisation, quand les Etats nationaux ont été mis en place. «Ce moment a sonné la fin des califats. Maintenant pour qu'un système califal soit restauré, il faudrait qu'un Etat tout entier bascule, ce qui aujourd'hui n'est pas le cas.»

Stéphanie Plasse

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte