Monde

Bienvenue en vetocratie!

Moisés Naím, mis à jour le 27.10.2013 à 8 h 53

Après les psychodrames italiens, le «shutdown» américain a été une nouvelle illustration de la polarisation et de la fragmentation extrêmes des grandes démocraties occidentales. Ou quand ceux qui disent «non» peuvent verrouiller le jeu.

Just Say No / marc falardeau via Flickr CC License by

Just Say No / marc falardeau via Flickr CC License by

Tout semble indiquer que le plus récent de ces accidents de gouvernance qu'a été le shutdown ne sera pas le dernier que subira le géant américain. Ce n’est d’ailleurs pas le premier: entre 1976 et 1996, l’administration américaine s’est arrêtée de fonctionner 17 fois, toujours à cause d’un désaccord entre les deux partis.

Aucun de ces shutdowns n’a duré plus de trois semaines. Mais aucun n’avait eu lieu dans une ambiance politique aussi conflictuelle que le dernier en date.

On en connaît les causes: une minorité recueille les suffrages nécessaires pour être représentée au Congrès et, avec ça, le pouvoir de semer le trouble général, de reporter, de diluer, voire de contrecarrer les décisions du gouvernement. Ce qui intéresse ces personnes, ce n’est pas de gouverner, c’est de faire blocage.

Leur objectif est d’entraver, quel qu’en soit le prix, le succès de leurs adversaires, en particulier ceux qui sont au pouvoir. Et elles justifient les conséquences fâcheuses de leurs actes en les qualifiant de «dommages collatéraux» nécessaires au nom d’objectifs plus importants pour la nation.

Dans les faits, ces comportements ne servent souvent que les intérêts particuliers des leaders de ces groupes, qui brandissent la bannière du bien commun derrière laquelle se cache la réalité: eux et leurs affidés en sont les uniques bénéficiaires. Aujourd’hui, loin d'être l’apanage de l’Italie ou des Etats-Unis, ces accidents de gouvernance sont devenus un phénomène mondial.

Marges de plus en plus étroites

Les pays démocratiques du monde entier –les démocraties mûres et anciennes, comme les plus récentes et moins institutionnalisées– présentent des similitudes à cet égard. La plus flagrante est peut-être le fait que les élections se gagnent avec des marges de plus en plus étroites. Il est exceptionnel qu’un candidat à la présidentielle batte à plate couture ses adversaires.

Dans le monde moderne, l’électorat est éminemment polarisé et, la plupart du temps, très fragmenté. Les urnes ne confèrent pas de mandat clair ni de position dominante à un parti ou un candidat. On comprend aisément, dès lors, que tant de pays soient gouvernés par des coalitions complexes et tout à fait précaires, composées de groupes politiques qui ont peu en commun, pour ne pas dire rien du tout.

Dans 30 des 34 pays industrialisés qui font partie de l’OCDE, le gouvernement doit passer par une coalition au sein du Parlement pour gouverner. Dans les «démocraties électorales», les partis minoritaires n’ont cessé de gagner du terrain depuis la fin de la seconde Guerre mondiale: entre 1944 et 2008, ils ont conquis en moyenne plus de la moitié des sièges parlementaires. En 2008, ces formations, qui ne représentent pourtant pas la majorité des électeurs, occupaient 55% des sièges dans les divers parlements du monde.

Aux Etats-Unis, cela fait plusieurs dizaines d’années que les convictions politiques des citoyens s’opposent fortement et les études révèlent que la polarisation politique américaine a atteint des niveaux sans précédent. Selon Nate Silver, l’un des plus éminents analystes politiques des Etats-Unis, cette polarisation s’explique essentiellement par la radicalisation des Républicains, tandis que les Démocrates se sont tout juste décalés un peu à gauche.

Perte de pouvoir des dirigeants

Le plus édifiant dans tout cela, c’est peut-être cette fragmentation des deux grands partis qui fait que leurs dirigeants ne parviennent plus à imposer une prise de position commune à leurs militants, ni à conserver un minimum de discipline vis-à-vis de la ligne du parti. L’Histoire se rappellera toujours les scènes de John McCain et d’autres responsables républicains excédés lançant un appel télévisé à Ted Cruz et aux autres membres radicaux du Tea Party pour qu’ils renoncent à cet acharnement rebelle qui conduisait le parti républicain et le pays droit dans le mur.

Le professeur Francis Fukuyama a baptisé ce nouveau phénomène «vetocratie». Il s’agit, en somme, d’un système politique miné par des groupes ou individus en mesure d’opposer leur veto aux initiatives de leurs rivaux. Beaucoup d’acteurs ont la possibilité de verrouiller le jeu, et très peu réussissent à faire adopter leurs décisions ou à concrétiser leur action.

Les facteurs qui contribuent à l’apparition des vetocraties sont nombreux et divers: les crises qui diminuent le pouvoir d’achat et exaspèrent les électeurs; les scandales de corruption à répétition dans les cercles du pouvoir; la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication et les changements démographiques. Quoi qu’il en soit, ils engendrent un dysfonctionnement politique qui est désormais courant dans bien des pays et dont les conséquences nous affectent tous. Le pouvoir subit des mutations surprenantes et encore mal comprises.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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