Culture

Sorj Chalandon: «Voler deux heures à la guerre»

Gilles Bridier, mis à jour le 24.10.2013 à 10 h 19

Dans «le quatrième mur», nouveau roman de Sorj Chalandon, un réalisateur de théâtre espère créer une trêve poétique dans le Liban en guerre des années 80. En réalité, le journaliste qui a couvert de nombreux conflits pour Libération, cherche à en finir avec ses propres douleurs accumulées sur les terrains d’opérations.

Sorj Chalandon. Ancien journaliste à  Libération, prix Albert-Londres en 1988, prix Médicis en 2006, Grand Prix du Roman de l'Académie française 2011. Roberto Frankenberg-Grasset

Sorj Chalandon. Ancien journaliste à Libération, prix Albert-Londres en 1988, prix Médicis en 2006, Grand Prix du Roman de l'Académie française 2011. Roberto Frankenberg-Grasset

Sorj Chalandon est un journaliste «à l’ancienne», comme il dit. «Pas un journaliste du savoir, mais du regard». Qui, dans ses reportages, livre au lecteur des faits et des éléments d’analyse et s’efface derrière son sujet sans ajouter de commentaires personnels ni jamais écrire à la première personne.

Dans ses romans, il n’est pas non plus un journaliste qui se met en scène. Il est derrière ses personnages dans des fictions dont il ignore au départ, comme dans Le Quatrième Mur (éditions Grasset), où elles le mèneront. «Georges, le personnage principal, je l’ai vu de dos pendant toute l’écriture du roman», explique-t-il. Un roman entre Paris et Beyrouth entamé il y a deux ans, avant le début des affrontements en Syrie et qui, trente ans après les massacres de Sabra et Chatila en 1982, retrouve une étonnante et tragique actualité.

Le Quatrième mur qui figure sur la deuxième liste du prix Goncourt, campe un metteur en scène de théâtre, politiquement engagé en France, dans le Liban en guerre du début des années 80. Il va tenter d’y monter l’Antigone de Jean Anouilh avec des acteurs provenant des tous les camps impliqués dans le conflit. Pour «voler deux heures à la guerre» et tenir la promesse faite à un ami. En l’occurrence, juif et pacifiste.

Même s’il a couvert, pour Libération, le théâtre des opérations libanais comme il l’a fait en Irlande du nord, Sorj Chalandon ne livre pas de nouveaux témoignages des atrocités et des massacres. En revanche, à travers ses personnages, il se libère de démons qui s’emparent des correspondants de guerre et les éloignent des modes de vie des temps de paix. Il entraîne le lecteur dans le labyrinthe de ses propres fêlures, à travers le projet gratuit d’une trêve improbable qui renvoie chacun de nous à ses propres choix et contradictions face une violence sans borne. Il explique, ici, sa démarche d’écrivain.

Le journaliste et le romancier

«Je ne fais pas de roman sur des situations, mais j’utilise ce que j’ai ressenti en vivant des situations. Je ne suis pas un journaliste qui crée une fiction sur ce qu’il a vécu. Mon travail consiste à montrer les larmes des autres, pas les miennes. Je suis témoin, pas acteur. En revanche, c’est bien grâce au journalisme que j’ai été amené à connaître des situations que je n’aurais pas vécues autrement.

Dans un roman, je mets en scène ce qui ne transparait pas dans mon travail. Lorsque je suis en reportage, je prends des notes sur les pages de droite d’un carnet; c’est pour mon travail. Sur la page de gauche, j’inscris ce que je ressens au fond de moi, mes sensations, mes douleurs, mes tristesses. Mes romans sont la somme de mes pages de gauche.

Pour Le Quatrième Mur, je portais le sujet depuis longtemps. Pour en finir avec la guerre.  J’ai gardé mes douleurs pour moi toutes ces années-là. Tous les monstres étaient là, dedans; j’étais empoisonné de l’intérieur. Mon idée n’était pas de mettre en scène mon travail, mais ce qui était caché. En créant une fiction avec un homme – un artiste – qui au départ n’a rien à voir avec la guerre. Il ne s’agissait pas d’essayer de faire la paix au Liban –ça n’existe pas– mais de faire une trêve poétique.»

L’écrivain et son style

«Des lycéens m’ont demandé si, pour décrire la guerre, il fallait utiliser une écriture hachée, brutale, sans fard, pour rendre compte de la violence des situations. En fait, je suis un ancien bègue et à ce titre, les mots sont mes ennemis. J’ai fait un pacte avec eux. J’essaie de les employer à bon escient et ils me laissent tranquille. C’est pourquoi je me suis toujours efforcé d’aller à l’essentiel.

En plus dans “le quatrième mur”, lorsqu’on décrit quelqu’un qui court devant les balles, il faut se mettre hors d’haleine et aller de point en point en se mettant à couvert. 

Pour moi, chaque point dans un texte écrit est une mise à couvert.

Le correspondant et la guerre

«Lorsqu’on couvre un conflit, il y a un moment où la guerre devient plus précieuse que la paix. C’est que la barbarie te gagne. Quand tu retournes vers la paix, tu t’ennuies. Je me suis aperçu comme Georges que certaines choses de la vie en paix ne m’intéressaient plus. Alors, je me suis arrêté. Après toutes ces années de reportage, je suis rentré. Et je me suis aperçu qu’il y avait une partie de moi qui ne rentrait pas.

C’est Georges qui est resté là-bas. Et je l’ai envoyé exprès au plus loin de ce que j’aurais pu devenir. Mais je ne voulais pas qu’il se transforme en un combattant pour les uns ou pour les autres. Georges ne veut pas devenir palestinien. Il veut devenir la guerre. Le vrai pays de ce livre, c’est la guerre, pas le Liban. Et la guerre se nourrit de ce que nous sommes.

Il y a deux ans, quand j’ai commencé à écrire ce roman, on ne parlait pas de chars syriens. Maintenant, ils sont l’actualité. C’est comme si la guerre nous rattrapait. Tout est resté en place de la même façon et les gens se réarment.»

L’auteur et Antigone

«J’étais amoureux d’Antigone lorsque j’étais enfant. Elle a été ma première figure de résistance et je me voyais en Hémon. Mais surtout, l’Antigone de Jean Anouilh (jouée à Paris en 1944 au théâtre de l’Atelier) n’est pas une pièce, c’est un malentendu. Une pièce autorisée sous l’Occupation par la censure nazie, avec des spectateurs debout en larmes. Des occupants qui voient en Créon un chef qui fait respecter l’ordre, et la résistance qui voit le refus d’Antigone de se soumettre. 

Techniquement, j’ai cherché une pièce qui soit complexe à lire et délivre des messages différents selon sa culture et sa propre appréciation de la résistance. Si les nazis et les Parisiens ont lu cette pièce de deux façon différentes, je me suis dit que les chrétiens, les shiites, les sunnites, les Druzes et les Palestiniens pouvaient aussi avoir chacun leur lecture.

Je voulais aussi une pièce qui parle de terre. Et en un acte, avec peu d’acteurs. Mais pour espérer voler deux heures à la guerre, il fallait que tous les acteurs de cette guerre soient représentés dans Antigone. Aujourd’hui, il y aurait les mêmes acteurs. Et si je suis le metteur en scène de Georges, lui est le metteur en scène d’Antigone. Mais ce que je n’avais pas compris, c’est que la guerre est celle qui nous met en scène, tous.»

Recueilli par Gilles Bridier

Gilles Bridier
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Journaliste
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