Monde

La France, écoutée par la NSA, doit demander des comptes

Daniel Vernet, mis à jour le 22.10.2013 à 10 h 38

Parce qu'Internet multiplie les possibilités de communication et les capacités d’interception, les Français, que ce soit l’opinion publique ou les hommes politiques, ne doivent pas réagir en vieux briscards blasés «qui en ont vu d’autres».

REUTERS/Pawel Kopczynski

REUTERS/Pawel Kopczynski

L’ambassadeur américain en France, Charles Rivkin, a été convoqué au ministère des affaires étrangères à la suite des révélations du Monde sur les pratiques d’espionnage de la NSA, l’Agence nationale de sécurité américaine. Le geste n’est pas anodin. Il est même exceptionnel entre deux pays alliés.

Bien sûr, le représentant de Barack Obama à Paris a ses entrées au Quai d’Orsay. Il rencontre régulièrement le ministre et ses collaborateurs pour s’informer sur les positions françaises et présenter les idées de son pays. Ces rendez-vous sont généralement entourés de la plus grande discrétion.

Il n’en va pas de même d’une «convocation» qui est pour le moins une manifestation de mécontentement de la part de celui qui convoque. Le ministre des affaires étrangères a donné une certaine publicité à cette démarche afin de montrer que les autorités françaises ne restaient passives face à des pratiques que Laurent Fabius a qualifiées «de totalement inacceptables».

Il n’a pas reçu lui-même Charles Rivkin parce qu’il était retenu par une réunion des ministres des affaires étrangères européens à Luxembourg. Il a chargé son directeur de cabinet de recevoir le diplomate américain. Mais il  s’est promis de soulever la question avec John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, de passage à Paris pour parler de la Syrie.

«Il faut aller plus loin»

Selon le Monde qui s’appuie sur les documents révélés par Edward Snowden, 70,3 millions de communications ont été enregistrées par la NSA entre le 10 décembre 2012 et le 8 janvier de cette année. Elles concernent aussi bien des activités antiterroristes –le prétexte le plus souvent évoqué par les autorités américaines pour justifier la surveillance– que des hommes politiques, des fonctionnaires ou des hommes d’affaires.

Les «grandes oreilles» américaines se seraient particulièrement intéressées pendant cette période à deux entreprises, Wanadoo, une ancienne filiale de France Télécom désormais intégrée à Orange et Alcatel-Lucent, une société franco-américaine.

Que peut faire la France? A elle seule pas grand-chose. Laurent Fabius a d’ailleurs déjà ouvert une porte de sortie aux Américains en déclarant que la première chose à faire est de vérifier que ces pratiques ont cessé. Est-ce à dire que la France se satisferait d’une déclaration dans ce sens? Sans doute pas.

Ce ne serait pas la première fois que Washington affirme que la NSA agit dans des limites étroites n’allant pas au-delà de la lutte commune contre le terrorisme. Une enquête a été ouverte en France depuis les révélations d’Edward Snowden au printemps. «Il faut aller plus loin», dit Laurent Fabius.

L'interception, une pratique ancienne à la puissance décuplée par les nouvelles technologies

Paris cherche à porter l’affaire au niveau européen. La négociation sur un partenariat transatlantique pour la création d’une vaste zone de libre-échange entre les deux rives de l’Atlantique est une bonne occasion. A la demande de la France, un groupe de travail a été créé pour la protection des données personnelles. Il s’est déjà réuni deux fois. Sans résultat tant les positions des deux parties sont éloignées.

Les Européens souhaitent réglementer non seulement les écoutes officielles mais aussi les pratiques des grands opérateurs américains d’internet qui stockent les données des internautes et coopèrent avec les autorités des Etats-Unis dans des conditions obscures.

Le fait que les Américains, secondés par certains de leurs alliés, interceptent, contrôlent, exploitent les communications internationales, y compris celles des leurs alliés, à des fins politiques ou commerciales, n’est pas nouveau. Dans les années 1980, le scandale du réseau Echelon, ce système d’écoutes avec des stations situées en Grande-Bretagne et en Allemagne, a défrayé la chronique.

Ce qui est nouveau, et ce qui fait la valeur des informations apportées par Edward Snowden, c’est que les nouvelles technologies ont décuplé les possibilités de communication et les capacités d’interception.

Edward Snowden a affirmé qu’il n’avait fourni aucune information secrète à la Chine, qui l’a laissé quitter Hong Kong où il s’était réfugié après avoir quitté les Etats-Unis, ni à la Russie qui lui a accordé l’asile pour un an au moins. On n’est pas obligé de le croire mais si cette affirmation est vraie, elle dissipe un malaise voire un soupçon. La Russie de Vladimir Poutine n’est pas le meilleur endroit en effet pour défendre les libertés individuelles et la garantie des données personnelles.

Toutefois le problème dépasse la personnalité de Snowden. Il porte sur le respect de la vie privée, de la correspondance, de la communication, un des principaux droits de l’homme garanti par les tous les textes internationaux, à l’âge du numérique.

Sa solution ne peut être laissée au pays ou aux sociétés privées les plus puissantes. Elle doit faire l’objet d’un accord négocié, à l’ONU par exemple. Les incompréhensions actuelles entre la France et les Etats-Unis peuvent servir d’aiguillon. A condition que les Français, que ce soit l’opinion publique ou les hommes politiques, ne réagissent pas en vieux briscards blasés «qui en ont vu d’autres».

Dans les démocraties vivantes, la presse fait son travail d’information et les élus demandent des comptes.

Daniel Vernet

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