Sports

Lance Armstrong, du maillot jaune à la Maison Blanche

Bill Gifford, mis à jour le 12.07.2009 à 11 h 19

Lance Armstrong est aussi instable, aussi ambitieux que Sarah Palin

Lance Armstrong fera-t-il bientôt de la politique? Si vous l'aviez vu lors du prologue du Tour de Californie, en février dernier, vous pourriez le penser. Il fallait voir les milliers de fans pressés contre les barrières pour assister à cette étape de 3,9 kilomètres disputée autour du parc du Capitole, près de Sacramento; la première course du champion sur le sol américain depuis presque quatre ans. Ils hurlaient et agitaient de singulières pancartes (distribuées par... l'équipe d'Armstrong elle-même). D'un côté, le visage d'Armstrong, de l'autre, un slogan: «Hopes Rides Again» («L'espoir roule à nouveau»). Le long de la route, des employés de LiveStrong (tous affublés de t-shirts jaunes) distribuaient des boites de craies (jaunes), pour que les fans puissent gribouiller «leurs propres messages d'espoir». Une foule immense s'amassait autour de la caravane du cycliste; les fans jouaient des coudes, animés par l'espoir d'entrapercevoir le casque jaune et noir de leur champion. Oubliés, les Etats rouges (républicains) et bleus (démocrates) de la carte électorale : Armstrong venait de faire de la Californie le premier Etat... jaune.

Pour la mise en place d'une CMU

Armstrong, champion autoproclamé de l'espoir, profitait de son come-back pour lancer une «campagne mondiale contre le cancer» qui devait s'achever lors d'un meeting triomphal à Paris, dès la fin du Tour de France. Chaque course d'envergure serait le théâtre d'événements spéciaux cherchant à promouvoir cette cause (et à promouvoir Lance Armstrong lui-même, bien évidemment). Il s'engageait personnellement a faire du lobbying auprès des membres du gouvernement pour exiger plus de fonds pour la lutte contre le cancer, des mesures antitabac plus efficaces et un meilleur accès aux soins. En janvier, lors du Tour Down Under, il fit ami-ami avec le premier ministre Australien, Kevin Rudd, qui annonça immédiatement une hausse du budget alloué à lutte contre le cancer. Armstrong a soutenu le programme SCHIP (sécurité sociale des enfants) sur son blog, et a laissé entendre qu'il souhaitait la mise en place d'une couverture médicale universelle; une prise de position symbolique, lui qui s'était vu privé de son assurance maladie alors que son cancer venait d'être diagnostiqué.

Tout cela aurait dû suffire à éloigner la presse à sensation (l'été dernier, sa surconsommation d'eau et ses histoires de cœur avaient fait les choux gras des tabloïds). Son retour en grande pompe sur la scène du cyclisme lui ouvre toutes les portes: il pourrait devenir gouverneur du Texas en 2010, par exemple, ou peut-être plutôt en 2014; il sera alors un jeune retraité de 43 ans. Une perspective plus intéressante encore: remplacer Kay Bailey Hutchison au Sénat si elle abandonne son poste pour tenter de devenir gouverneure. Dans une interview accordée à Mark McKinnon, du Daily Beast (ce journaliste est le gourou politique et médiatique du champion), Armstrong s'explique: «si vous sentez que vous pourriez faire mieux que l'équipe politique en place, que vous pouvez vraiment changer les choses, plus moyen de revenir en arrière: il faut s'engager.»

Les faux-pas

Cinq mois ont passé  depuis le come-back d'Armstrong, et sa carrière va bien: sur le Tour, il n'est qu'à quelques fractions de secondes du maillot jaune. L'ennui, c'est que dès qu'il descend du vélo, son comportement bizarre et outrancier n'est pas en phase avec une éventuelle ambition politique. C'est là un point commun avec Sarah Palin; un point commun de plus. Ils sont tous deux très susceptibles. Ils diabolisent leurs ennemis et sont doués pour le mélodrame, ce qui a pour vertu d'attirer la presse. Et même si ils annoncent leur départ en fanfare, nous savons bien qu'ils ne sont pas près d'abandonner la course...

Le retour d'Armstrong ne s'est pas fait en douceur. Dès le Tour de Californie, il a, littéralement commencé à perdre les pédales. Deux jours, deux chutes: après avoir glissé sur une route trempée, il entra en collision avec la moto de son photographe personnel. Puis il causa la chute de Levi Leipheimer, leader de son équipe. Le lendemain, il agrippa par l'épaule un supporter qui brandissait une seringue géante puis le poussa dans un tas de neige. Son comportement imprévisible et nerveux a effrayé les autres coureurs. « On l'a pris pour un néo-pro », confia un coureur espagnol à la presse (un « néo-pro » est un cycliste débutant). Puis il fut victime d'une fracture de la clavicule lors du Tour de Castille et Léon, une blessure assez courante dans le cyclisme, à laquelle il était miraculeusement parvenu à échapper jusqu'ici.

Doutes sur son éthique sportive

Il y eu bien d'autres faux-pas. Armstrong avait annoncé, lors de son retour, qu'il se soumettrait au « programme antidopage le plus perfectionné au monde », une suite de tests rigoureux dont les résultats seraient communiqués en ligne, accessibles à tous. Le champion se voulait rassurant, mais il a fini par l'admettre: le programme a été abandonné avant même d'avoir commencé, jugé trop cher et trop compliqué. De nombreuses personnes doutent encore de son éthique de sportif. Loin de tout faire pour dissiper les soupçons, il poste des commentaires sarcastiques sur son Twitter après chaque contrôle, et sous-entend que l'Agence Antidopage fait tout pour le persécuter. C'est bien évidemment faux: le monde du cyclisme contrôle de plus en plus l'ensemble de ses sportifs de haut niveau (pas seulement ceux dont le nom commence par «Lance»).

De plus, il a utilisé son cancer pour éluder les questions portant sur les sponsors louches et le passé douteux de son équipe, Astana (de sérieux soupçons de dopage pèsent d'ailleurs toujours sur l'un de ses coéquipiers). Lorsque Paul Kimmage, journaliste sportif respecté, demanda à Armstrong pourquoi il soutenait Ivan Basso et Floyd Landis, cyclistes reconnus coupables de dopage, il se contenta de grogner : «Si je suis ici, c'est pour combattre cette maladie», avant d'ajouter: «Vous n'êtes même pas digne de la chaise sur laquelle vous êtes assis». (Vous pouvez voir la vidéo ici)

Les Français, croquemitaines de service

En avril, un conflit éclata entre Armstrong et un agent du contrôle antidopage devant le domicile de ce dernier. Les règles de l'Agence Mondiale Antidopage sont strictes: un athlète n'a pas le droit de sortir du champ de vision du contrôleur. C'est pourtant ce qu'Armstrong a fait: il rentra chez lui et pris une douche de... 20 minutes. Après cette affaire (qu'Armstrong appelle le «Showergate»), une étrange vidéo fit son apparition sur le site Internet du champion. Celui-ci y disait, en substance, «qu'ils [les Français] l'empêcheront peut-être de faire le Tour» (Les Français font généralement de bons croquemitaines de service; dans une interview précédente, il confiait déjà sa peur de voir des supporters français l'agresser sur le Tour).

Rétrospectivement, toutes ces polémiques auraient pu être considérées comme d'insignifiants incidents de parcours. Mais il y eut cette extraordinaire campagne de publicité Nike, lancée à la veille du Tour de France.


Un air de piano sinistre. Images en noir et blanc. Des docteurs près d'une table d'opération, des patients en blouses d'hôpital, un homme chauve branché sur un respirateur artificiel, un unijambiste sur un tapis roulant d'exercice. Tout cela entrecoupé de prises de vue d'Armstrong sur son vélo. «Ceux qui me critiquent disent que je suis arrogant, nous dit Armstrong. Que je suis un dopé. Un déchet. Un imposteur. Ils disent que je devrais abandonner.» Une pause. Puis: «Ils peuvent dire ce qu'ils veulent. Je ne suis pas revenu pour eux.»

C'est étrange, mélodramatique et mémorable (ce qui n'est pas un compliment). Qu'une multinationale du sport choisisse ce thème pour vendre ses produits est étonnant en soi; mais cette publicité nous révèle bien plus de chose sur Armstrong lui-même que sur Nike. A première vue, elle ne fait que confirmer ce que nous savons déjà: Lance soutient la lutte contre le cancer, une maladie qui lui a presque coûté la vie. C'est indiscutable. Mais elle sous-entend également qu'Armstrong est une sorte de sauveur. Prenons les deux chiffres qui apparaissent sur ses vélos (créés par Shepard Fairey). Le premier, 1274, fait référence au nombre de jours de la retraite d'Armstrong (entre sa dernière course il y a quatre ans et son actuel come-back). Le second, 27,2, représente le nombre de millions de personnes mortes du cancer durant la même période. Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'il y a un lien de cause à effet entre le départ à la retraite du champion et la mort de ces personnes? Que l'on meurt moins du cancer lorsque Lance est sur son vélo?

Armstrong-Palin-Ben Laden

La publicité sous-entend autre chose, quelque chose de plus dérangeant encore: selon le cycliste, «ceux qui [le] critiquent» (ce qui semble inclure chaque personne ayant osé penser qu'il était arrogant) sont comparables au cancer. Chevaucher son vélo et soutenir la médecine n'étaient clairement pas suffisant: il fallait absolument qu'il s'en prenne à ses détracteurs. Vous pensez que Sarah Palin divise l'opinion? Attendez de voir Armstrong à l'œuvre.

«Ceux qui me critiquent»... qui sont ces personnes, au juste? J'en ai identifié au moins une: Andrew Hogg, un Anglais. En avril, Hogg a remarqué qu'Armstrong avait accidentellement laissé son adresse email personnelle sur Twitter. Incapable de résister à la tentation, Hogg coucha quelques pensées bien senties dans un email (qui commençait par les mots «Johnny Pharmstrong: il est l'idole des femmes, mais a-t-il menti aux fans?») et cliqua sur «envoi». Quelques heures plus tard, Armstrong lui avait répondu: pas par mail, mais par vidéo, sur son site Internet Livestrong.com. Le cycliste y lisait quelques citations tirées de l'email d'origine, puis donna l'adresse personnelle de Hogg, proposant à ses 700 000 «followers» (suiveurs) sur Twitter d'alors de l'utiliser à leur convenance. J'ai essayé de contacter Hogg pour qu'il me donne un aperçu de la suite de l'histoire; mon mail m'est directement revenu, sans réponse. Apparemment, Hogg est toujours poursuivi par l'armée d'Armstrong et préfère se cacher.

Guerre avec la presse

En mai dernier, Armstrong s'en est pris à l'ensemble des médias. La presse transalpine l'avait critiqué pour avoir mené une action d'éclat contre la dangerosité d'une étape du Tour d'Italie; Armstrong décida alors de boycotter la presse. Il alla même jusqu'à interdire à quelques journalistes l'accès à son compte Twitter. Oubliée, la campagne mondiale de Livestrong; oublié, son projet de remonter sur un vélo pour donner plus de visibilité à la lutte contre le cancer. A ce stade, son seul lien avec le monde extérieur était ses vidéos artisanales diffusées sur le site Livestrong.com (le bras commercial de son empire LiveStrong). Ce qui poussa une partie de la presse européenne à le surnommer «Ben Laden».

Armstrong a fait un bon Tour d'Italie, terminant 12e malgré sa récente fracture. Mais ses autres performances sont moins brillantes, si l'on prend en compte le fait qu'il n'a concouru que dans des courses américaines, comme le Tour du Gila, au Nouveau Mexique; une compétition de seconde zone (techniquement, son équipe n'avait même pas le droit d'y participer). Malgré ces résultats peu reluisants, le champion pense qu'il a des chances de remporter le Tour de France. Il ne fait pas mystère de ses ambitions, ce qui a le don d'agacer les prétendants au titre... et ses propres coéquipiers, comme Alberto Contador, un Espagnol de 26 ans aux traits poupins, qui a gagné le Tour en 2007 (ainsi que les Tours d'Italie et d'Espagne l'an dernier). Contador, qui était le leader incontesté de l'équipe Astana avant le retour d'Armstrong, est considéré par tous comme le meilleur cycliste du monde. Enfin, par tous sauf Armstrong, évidemment. «Contador a encore beaucoup à apprendre», confia Armstrong au journal L'Equipe en mars dernier, alors que son coéquipier venait de rater une course. (Armstrong finit tout de même par dire que Contador était «le meilleur», avant d'ajouter: «son seul défaut, et je le dis avec beaucoup de respect, c'est qu'il est trop nerveux»).

Parachever la légende

Lorsqu'il était au sommet de sa gloire, Armstrong exigeait de ses coéquipiers une loyauté et soumission sans faille. A présent, Contador est numéro 1 de son équipe, mais il n'inspire clairement pas ce genre de respect à Lance. Prenons l'étape du lundi 6 juillet: sentant venir la bordure, Armstrong ordonne à ses coéquipiers de se protéger du vent, ce qui condamne Contador à rester à la traîne. La tactique, qui avait pour but premier de faire comprendre à l'Espagnol qui était vraiment le patron, permit presque à Armstrong d'endosser le maillot jaune. Rafler ce dernier (aux dépens de son coéquipier, certes, mais qu'importe) aurait sublimé son comeback; un moyen de boucler la boucle, en somme; de parachever sa propre légende. Car sans légende personnelle, pas de carrière politique de haut vol...

En quelques mois, la cible favorite des tabloïds s'est transformée en un messie plus fort que le cancer. Il vient de passer une année à combattre la presse, à diaboliser ses ennemis, et à désamorcer des scandales. Aussi, une chose est sûre: si Lance Armstrong finit par se lancer dans la politique, il ne sera pas dépaysé.

Bill Gifford (article traduit par Jean-Clément Nau)

(Photo: Lance Armstrong sur les routes du Tour de France le 9 juillet 2009/Reuters/Bogdan Cristel)

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