Culture

Morrissey, mémoires et chansons

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 21.10.2013 à 17 h 57

Son enfance, les «meurtres de la lande», le végétarianisme, les maisons de disques, Thatcher... Dans son autobiographie, l'ex-chanteur des Smiths développe en détail des thèmes qu'il avait déjà abordés dans ses disques.

Détail de la couverture de l'autobiographie de Morrissey (Paul Spencer/Penguin Classics).

Détail de la couverture de l'autobiographie de Morrissey (Paul Spencer/Penguin Classics).

Un samedi matin du début des années 70, un adolescent de Manchester du nom de Steven Patrick Morrissey est recruté pour faire de la figuration dans une dramatique télévisée, The Stars Look Down. Quarante ans plus tard, dans son autobiographie publiée la semaine dernière en Grande-Bretagne (et dont aucune traduction française n'est pour l'instant prévue), l'ex-chanteur des Smiths résume ainsi sa participation dans un rôle de passant juché sur son vélo:

«A punctured bicycle on a hillside desolate.»

Les fans des Smiths auront bien sûr reconnu les premiers mots de This Charming Man, single fulgurant enregistré dix ans plus tard. Au fil des 460 pages de son livre, Morrissey sème ainsi, comme autant de petits cailloux, des citations échappées de ses propres chansons, sans en préciser la source. Comme si les mémoires de celui qui se plaignait, dans la chanson Panic, de la musique «qui ne dit rien à propos de la vie», faisaient office de très longues notes de pochettes de ses succès passés.

D'où l'idée, tel ce comédien qui a chanté les premières pages du livre sur l'air de William, It Was Really Nothing, d'un jeu de ping-pong entre dix chansons, enregistrées avec les Smiths ou en solo, et le livre. Ou comment Morrissey-le-songwriter et Morrissey-le-mémorialiste ont réussi à mettre un peu d'art dans leur vie, et de (leur) vie dans leur art.

The Headmaster Ritual

«Belligerent ghouls/Run Manchester schools/Spineless swines/Cemented minds/Sir leads the troops/Jealous of youth/Same old suit since 1962/He does the military two-step/Down the nape of my neck»
(sur l'album Meat is Murder, 1985)

Morrissey mentionne Dickens à plusieurs reprises dans son livre, et ses 150 formidables premières pages, toutes en sensibilité et en humour à froid, y ressemblent parfois un peu quand il raconte en détail son parcours scolaire. A l'école primaire St. Wilfrid puis au collège St. Mary de Manchester, ce ne sont que brimades, sadisme et punitions à coups de baguette, comme celles infligées par ce directeur (headmaster) dont il dresse ainsi le portrait:

«D'un âge plus que mûr, strict dans son costume gris et ses chaussures d'un noir étincelant, un rictus cruel sur le visage indiquant clairement son penchant incontrôlé pour la violence. Complètement fermé, incapable d'agir avec gentillesse ou humanité, car il ne possède ni l'une ni l'autre et qu'il n'y a évidemment rien pour l'humaniser.»

Suffer Little Children

«Lesley-Anne, with your pretty white beads/Oh John, you'll never be a man/And you'll never see your home again/Oh Manchester, so much to answer for»
(sur l'album The Smiths, 1984)

De 1963 à 1965 –Morrissey a alors six ans–, un couple, Ian Brady et Myra Hyndley, enlève plusieurs enfants, les tue et enterre leurs corps dans la lande près de Manchester. «Regarde les taudis et les clochards, lis des histoires d'enfants assassinés –là-bas, vers la lande désolée», écrit Morrissey, qui ne s'est jamais remis de ce fait divers teintant son enfance d'une «tristesse dickensienne». Vingt-cinq ans plus tard, lors d'un trajet en voiture sur cette même lande, il s'interroge:

«Se pourrait-il que ce sac dans le fossé contienne les restes de la sœur du petit garçon assassiné?»

Ian Brady et Myra Hindley (via Wikimedia Commons)

We Hate It When Our Friends Become Successful

«We hate it when our friends become successful/And if they're Northern, that makes it even worse/And if we can destroy them/You bet your life we will destroy them»
(sur l'album solo Your Arsenal, 1992)

Expatrié aux Etats-Unis depuis les années 90, Morrissey n'en éprouve pas pour autant une nostalgie tendre pour son pays natal: Autobiography est plein d'acrimonie envers une Angleterre qui n'a jamais réellement fait des Smiths les nouveaux Beatles qu'ils auraient pu être, pour une Manchester qui n'a jamais été indulgente envers ces enfants du pays qui ont réussi.

Ces sentiments de dédain, de jalousie, avaient déjà inspiré au chanteur, il y a vingt ans, la chanson We Hate It When Our Friends Become Successful, et lui même reconnaît les avoir éprouvés, peu avant la formation des Smiths, quand son ami Simon Topping a percé avec le groupe A Certain Ratio:

«Moi qui ai passé tellement de temps aux marches du palais, je n'arrive pas à y croire. […] J'ai collecté l'argent pour organiser leur tout premier concert et je n'arrive plus à comprendre pourquoi. […] Le groupe est fantastique, mais tout ce qui ne vient de pas de moi ne fonctionne pas pour moi.»

Meat is Murder

«And the flesh you so fancifully fry /Is not succulent, tasty or kind/It's death for no reason/And death for no reason is murder»
(sur l'album du même titre, 1985)

Morrissey se dit fier d'avoir été le premier, avec cette chanson, à avoir fait entrer dans «l'arène pop» la question de la souffrance animale. Cela nous vaut une scène succulente quand, prenant son petit déjeuner avec David Bowie au buffet d'un hôtel d'Hollywood au début des années 90, il l'empêche de se servir de charcuterie et l'entend répondre: «Mon Dieu, cela doit être L'ENFER de vivre avec toi.»

Mais aussi cette litanie nettement moins ragoûtante: «L'industrie de la viande offre à la race humaine un menu composé de cancers du colon, maladies cardiovasculaires, fièvre aphteuse, E. coli, salmonelle, ostéoporose, obésité, diabète, maladie de Crohn, maladie de la vache folle, listéria, intoxications, fièvre porcine, cancers de la langue, etc.» Bon appétit.

The Last of the Famous International Playboys

«Dear hero imprisoned/With all the new crimes that you are perfecting/Oh, I can't help quoting you/Because everything that you said rings true/[...] Reggie Kray, do you know my name?»
(single solo, 1989)

Morrissey est fasciné par les mauvais garçons et les petites frappes. Dans son livre, il revient ainsi sur son intérêt pour les jumeaux Ronnie et Reggie Kray, maîtres du crime organisé à Londres dans les années 50-60. Oui, ils étaient violents, mais cette violence illégale n'est pour lui pas pire que la violence légale, celle qui «à elle seule fait tourner le monde», celle des palais de justice où règne «la force brute et la cruauté». On lui proposera par la suite d'incarner au cinéma Charlie Richardson, un membre d'un gang rival.

Reggie et Ronnie Kray (David Bailey via Wikimedia Commons)

Margaret On The Guillotine

«The kind people/Have a wonderful dream/Margaret on the guillotine/Cause people like you/Make me feel so tired/When will you die?»
(sur l'album solo Viva Hate, 1988)

La mort de l'ancienne Première ministre britannique, il y a six mois, n'a pas adouci le dégoût de Morrissey pour celle dont il écrit qu'elle n'était «ni de fer, ni une dame». Et qui lui valut, en 1988, à cause d'une chanson assassine et d'une interview du même calibre, un interrogatoire des services de renseignement à l'issue duquel un officier lui demanda... un autographe.

«On ne peut pas nier que je trouvais l'égocentrisme de Thatcher insupportable, mais sa folie galopante allait finalement pousser son propre cabinet à l'évincer, écrit Morrissey. Si des gens qui n'avaient pas souffert dans leur chair de ses tocades réagissaient ainsi, comment s'attendait-on à ce que nous autres réagissions?»

Paint a Vulgar Picture

«At the record company meeting/On their hands, a dead star/And oh, the plans they weave/And oh, the sickening greed»
(sur l'album Strangeways, Here We Come, 1987)

S'il y a quelque chose que Morrissey déteste presque autant que les carnivores, ce sont les maisons de disques. Geoff Travis, le patron de son label historique Rough Trade? Un «historien lugubre», sans reconnaissance pour le groupe qui a «sauvé sa vie» et son label, et qui échoue à faire totalement exploser les Smiths dans les charts –rappelons que Travis est généralement réputé être le Mr. Shankly de la chanson Frankly, Mr Shankly, à qui Morrissey réclamait de lui «rendre l'argent».

Tony Wilson, star de Manchester à la tête du label Factory? «Un général couvert de médailles, mais qui n'a jamais vu de bataille lui-même.» Seymour Stein, le patron de Sire, le label américain des Smiths? Incapable de promouvoir le groupe aux Etats-Unis. Pour être juste, reconnaissons que Morrissey se critique aussi sur un point: lui et le guitariste des Smiths Johnny Marr ont signé des contrats sans les lire, tels deux «idiots du village».

Une interview des Smiths par Tony Wilson en 1985

Journalists Who Lie

«They're only trying to make their name/By spreading sickening lies/About the ones who've made their name/Mate, give us the knife/Give us the knife»
(face B du single solo Our Frank, 1991)

Si les maisons de disques se font allumer dans le livre, la presse et ses «entreprises de démolissage» ne sont pas en reste. Les quotidiens nationaux et locaux prennent un ou deux taquets, mais ce sont bien sûr les journalistes musicaux qui sont le plus dans le viseur du Mozzer.

Citons notamment Nick Kent (coupable de l'avoir critiqué dans un article après lui avoir proposé de remplacer Johnny Marr à la guitare après son départ des Smiths), le Melody Maker (qui, en 1986, lui fait dire qu'il a passé sa jeunesse à traîner autour des toilettes publiques de Manchester) ou le New Musical Express (surnommé New Morrissey Express dans les années 80 pour sa couverture du groupe, et que le chanteur accuse d'avoir voulu «se payer Morrissey» dans les années 90 en l'accusant de racisme). Même le sanctifié John Peel, décrit comme un «pilier de sagesse sermonneuse», mais qui n'a pas été gêné d'être décoré par la Reine, y a droit.

Une couverture du New Musical Express de 1992 reprochant à Morrissey d'être monté sur scène avec le drapeau anglais

(I'm) The End Of The Family Line

«With no complications/Fifteen generations (of mine)/All honouring nature/Until I arrive (with incredible style)/I'm the end of the line/The end of the family line/The end of the line»
(sur l'album solo Kill Uncle, 1991)

Autobiography est un livre scandé, année après année, par les morts –famille, amis, collaborateurs. Mais ce qui est peut-être son passage le plus poignant parle de naissances, quand Morrissey, qui pose avec un bébé sur la pochette de son dernier album, dresse la liste des enfants nés dans sa famille proche et ajoute:

«Voici ma famille en expansion constante, dont l'harmonie et le sens de la mesure sont seulement perturbés, voire déchirés, quand arrive sur le tapis, pour des débats acharnés, la tristesse de ma situation de fin de lignée.»

Notoirement discret sur sa vie privée, le chanteur révèle dans le livre (pour le plus grand intérêt de la presse anglaise) avoir entretenu une relation pendant deux ans avec un homme, Jake Owen Walters, dans les années 90:

«Pour la première fois de ma vie, l'éternel "je" devient un "nous" et, enfin, je peux m'accorder avec quelqu'un.»

Puis, dans les années 2000, avec une jeune Américaine d'origine iranienne, Tina Dehghani, avec qui il discute à un moment «de l'idée impensable de produire un petit monstre pleurnichant». Deux jours après la sortie du livre, le chanteur a publié un communiqué laconique:

«Malheureusement, je ne suis pas homosexuel. Techniquement, je suis humasexuel. Je suis attiré par les humains. Mais, bien sûr, peu d'entre eux.»

Sorrow Will Come In The End

«A court of justice/With no use for truth/Lawyer... liar/Lawyer ...liar/You pleaded and squealed/And you think you've won/But sorrow will come/To you in the end»
(sur l'album solo Maladjusted, 1997)

Au milieu des années 90, le batteur des Smiths Mike Joyce attaque en justice Morrissey et Marr en réclamant un quart des revenus du groupe... et gagne. Un épisode dont Morrissey avait tiré une chanson dans un album solo publié l'année suivante (expurgée néanmoins de la version anglaise du disque) et sur lequel il revient dans son livre sur près de cinquante (!) pages: pour situer les proportions, les cinq années de carrière des Smiths en occupent environ quatre-vingts...

Inutile de dire que ces passages acrimonieux et ultra-détaillés ne forment pas la meilleure partie du livre. Comme sa carrière, dont le dernier chef-d'oeuvre (Vauxhall & I) remonte à 1994, l'autobiographie de Morrissey commence donc superbement et finit de manière un peu plus inégale. I Started Something I Couldn't Finish?

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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