Economie

La Bretagne en pointe dans la dégradation française

Eric Le Boucher, mis à jour le 19.10.2013 à 12 h 13

S'il est un échec de la régionalisation, c'est bien celui-là. Une agriculture bas de gamme, des industries en perte de vitesse, un enclavement pénalisant: les maux bretons étaient visibles. Ils n'ont pas été anticipés.

Une exploitation près de Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Une exploitation près de Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Les explosions sociales viennent toujours de l'inattendu. Pour tous ceux qui sont convaincus de l'extrême gravité de la situation économique, sociale, psychologique et politique française et qui redoutent qu'une étincelle suffise à mettre le feu aux poudres, il faut suivre de près la crise en Bretagne.

Cette région autrefois si pauvre, qui, depuis qu'elle a été tant choyée par le volontarisme du général de Gaulle, a su remonter la pente et s'en sortir mieux que d'autres, voit brutalement son avenir dramatiquement s'obscurcir. La Bretagne va souffrir plus que d'autres de la crise industrielle française, elle va subir la crise agricole qui commence et elle prend de plein fouet la politique gouvernementale assassine pour l'immobilier qui vient paralyser ce qui lui reste, le tourisme. La Bretagne est devenue, sans qu'on s'en rende compte, une pointe avancée de la France non pas vers l'ouest mais vers le bas.

Reprenons. Au premier regard, pas de panique. Le taux de chômage breton (9,5%) est inférieur à la moyenne française (10,5%). La région a perdu 20.000 emplois dans la crise financière, mais elle en avait regagné 10.000 depuis 2010. Son économie est diversifiée, elle bénéficie notamment d'une grande activité industrielle: 24% de ses emplois, le double de la moyenne française. Il y a en plus la terre, remembrée, et il y a la mer qu'on voit danser dans les golfes clairs. Tout pourrait laisser espérer prolonger les «sixties». A y regarder de plus près, hélas, tous ces moteurs d'hier s'étouffent en même temps et le sort de la région est alarmant.

S'il est un échec de la régionalisation, c'est celui-là: personne n'a vu venir cette crise totale. Pas plus à Rennes qu'à Paris: le manque criant de réflexion stratégique et de projection sur l'avenir de la France et de ses territoires fait là une cruelle démonstration.

L'industrie? La Bretagne est sur trois secteurs qui sont tous, pour des raisons différentes, en déclin. Les télécoms, développés autour de Lannion depuis la construction du radôme de Pleumeur-Bodou en 1962, représentent 65.000 emplois. Le secteur est pris mortellement en tenaille par la politique consumériste décidée à Bruxelles et à Paris, d'une part, et par l'échec des industriels dans l'innovation, notamment face à la Chine, d'autre part. Les espoirs de rebond sont franchement maigres. Dans l'automobile (10.000 emplois directs), si la France peut encore sauver ses constructeurs, la lucidité force à constater que leur avenir passe par la fermeture de sites.

L'erreur du positionnement bas de gamme

L'agroalimentaire (65.000 emplois) est à l'inverse promis en théorie à un grand développement dans le futur. Il faudra nourrir 7 milliards d'êtres humains, la France y a plein d'atouts. La Bretagne a pu profiter de la naissance de l'Europe. Mais alors que l'agriculture est désormais mondiale, y a-t-elle encore sa place? La terre est naturellement pauvre, la Bretagne n'est pas la Normandie. Son agriculture vit en conséquence à force d'engrais et elle a du mal à prendre le virage de la qualité. La grande distribution continue de pousser dans ce mauvais sens.

Ce positionnement bas de gamme a été suivi par trop de coopératives en aval: aujourd'hui le porc et le poulet bretons sont concurrencés par leurs congénères allemands (où les abattoirs pratiquent des salaires des pays de l'Est) et brésiliens.

L'augmentation tendancielle du prix des céréales et la modification de la politique agricole commune condamnent cette filière agroalimentaire bretonne. L'avenir agricole français n'est plus que dans les produits de haut de gamme, et la Bretagne n'est pas, objectivement, la mieux placée au départ dans cette transformation inéluctable et désormais rapide.

D'autant que ce qui était un avantage de transport (la région est la seule à bénéficier d'autoroutes gratuites) a caché l'isolement géographique de la région. Les manifestations contre la taxe poids lourds servent aujourd'hui de révélateur: la Bretagne n'a pas construit le réseau moderne adéquat vers Nantes, le seul port possible, la seule ville qui a les caractéristiques pour devenir la métropole économique de l'Ouest.

Reste le tourisme. La Bretagne peut viser l'économie des seniors. Elle peut concurrencer le Midi pour exploiter l'«or gris» des retraités. Mais, pour l'heure, la politique de la ministre Cécile Duflot a tué le marché immobilier alors que la gauche avait tout pour y créer beaucoup d'emplois (de l'épargne, des espaces et une forte demande). Le résultat est en Bretagne, comme ailleurs, une chute record des mises en chantier, de 18%. Ajoutons que la loi littoral a ses vertus, mais qu'elle est aussi un frein économique évident: les ports de plaisance sont coincés par un double malthusianisme, celui des seniors et celui des écolos.

Le gouvernement semble avoir, d'un coup, pris conscience de la gravité des maux agglutinés. Il a décidé de mesures d'urgence, mais sans avoir, comme dans les années 1960, de l'argent et du poids pour forcer les groupes à s'implanter dans l'Ouest et pour peser sur Bruxelles.

Ces mesurettes ne suffiront pas. Les manifestants réclament le maintien des aides et des défiscalisations qui ne sont ni à la hauteur ni justifiées. La Bretagne souffre, en mode aggravé des maux français, d'un coût du travail trop cher, d'un positionnement bas de gamme, de marges en conséquence dégradées, d'un arbitrage consommateur-producteur défavorable à l'industrie et, in fine, d'une politique du logement catastrophique.

Dans ces grands vents de face, la Bretagne retrouve ses handicaps naturels. Elle est loin. Sa capitale, trop petite. Sa terre ingrate. Sa mer mal exploitée. L'économie bretonne héritée des années 1960 est morte, elle ne renaîtra pas. Son avenir est complètement à réinventer.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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