Monde

Shutdown: une victoire pour Obama, pas LA victoire

John Dickerson, mis à jour le 18.10.2013 à 7 h 41

Le président américain est entré en fonction en prêchant l’union bipartisane, mais son héritage sera marqué par les victoires de son camp.

Obama à la Maison Blanche, le 17 octobre. REUTERS/Jason Reed

Obama à la Maison Blanche, le 17 octobre. REUTERS/Jason Reed

L’accord sur la dette sera largement perçu comme une victoire d’Obama, pas comme la résultante d’un accord entre Républicains et Démocrates.

Le président Obama disait qu’il ne négocierait pas avec les Républicains sur les questions de l’augmentation du plafond de la dette et des finances publiques, et il n’a, de fait, pas eu besoin de décrocher son téléphone. L’accord conclu dans les deux chambres du Congrès ce mercredi lui a permis d’atteindre ces deux objectifs, contre de minuscules concessions du côté présidentiel.

Pour reprendre l’analogie des deux conducteurs de voiture faisant mine de se percuter de manière frontale, au dernier moment, ce sont les adversaires républicains du Président qui ont donné un coup de volant pour éviter le choc.

Au bout de 16 jours de «shutdown», le Parti républicain se trouve à son plus bas niveau historique dans les sondages d’opinion, le programme de santé du Président est sauvé et la guerre civile fait toujours rage au sein du GOP (le Grand Old Party, surnom du Parti républicain, NdT).

Tout cela était parfaitement visible sur les chaînes du câble, avec leur manie des duplex: tandis que chef républicain de la minorité sénatoriale, Mitch McConnell, annonçait l’accord bipartisan qui venait de permettre de sortir de l’impasse, le sénateur républicain Ted Cruz tenait une conférence de presse dans laquelle il montrait du doigt l’establishment du Sénat qui avait finalement cédé.

Une telle issue était prévisible, et ce dès le début du second mandat d’Obama. Le président, dégagé des problèmes d’une réélection, avait écarté l’idée de négocier avec les dirigeants du GOP. Lui et ses conseillers avaient décidé que les futures négociations du budget seraient menées sans concessions.

Son héritage, Obama entendait le peaufiner par la confrontation, pas par la conciliation. Dans la droite ligne de cette décision, le Président américain l’a donc emporté dans cette manche et a défendu la loi qui est devenue sa signature. Obama est devenu président en prêchant une nouvelle forme de politique bipartisane, mais sur le plan intérieur, son héritage sera marqué par des victoires partisanes: le Recovery Act et l’Affordable Care Act de 2009 et la victoire dans le bras-de-fer du shutdown de 2013.

Deux facteurs auraient pu mettre à mal la posture musclée choisie par Obama pour son second mandat. Il aurait pu perdre ses nerfs, comme les Démocrates ont affirmé qu’il l’avait fait au cours de la négociation sur le plafonnement de la dette en 2011. Mais dans la dispute de cet automne, il aurait pu accéder à certaines exigences des Républicains, afin de relever le plafond de la dette ou d’augmenter les finances du gouvernement, gardant en tête que c’est toujours aux Présidents que l’on finit par reprocher le mauvais état de l’économie.

Ces derniers sont toujours fortement poussés à négocier, quand bien même l’opinion publique ne leur reproche pas d’avoir provoqué la crise. Comme Dan Balz le rapporte dans son livre intitulé Collision 2012, l’équipe de campagne d’Obama a tiré de l’étude des sondages d’opinion et des groupes de travail la conclusion que si les électeurs attribuaient effectivement au GOP le mauvais état de l’économie, ils souhaitaient que ce soit Obama qui propose une solution de sortie de crise. C’est cette pression qui a contraint le président à s’écarter un peu de sa position d’opposition à la négociation –juste assez pour provoquer la petite ouverture qui a permis des négociations au Congrès.

L’autre défi posé à la posture agressive d’Obama était le comportement de ses adversaires républicains. Le refus du Président de négocier sur la question du plafonnement de la dette était très impopulaire. Selon un sondage réalisé il y a quelques semaines pour CBS et le New York Times, moins de 20% des Américains soutenaient sa position.

Si les Républicains avaient choisi d’attaquer sur ce terrain là, Obama aurait eu bien plus de fil à retordre. Au lieu de cela, ils ont choisi de se battre sur un terrain dans lequel ils étaient aussi impopulaires que lui. Les sondages publiés avant le shutdown montraient qu’une large portion de l’opinion publique était opposée au fait de conditionner une hausse des finances publiques à une baisse du financement de l’Obamacare.

Après le shutdown, les sondages sont devenus encore plus mauvais pour les Républicains. Dans un des derniers sondages en date, celui du Wall Street Journal, le soutien de l’opinion publique envers l’Obamacare a en fait augmenté.

De tous les duels budgétaires –le débat sur le plafonnement de 2011, le quasi shutdown de 2011, le mur fiscal du début 2013 – le dernier en date restera dans les annales. Mais la posture du Président dans ces négociations lui sera-t-elle profitable pour la suite? C’est bien difficile à prédire. 

Le président et ses amis Démocrates sont pour une large part sortis gagnants de ce match parce qu’ils étaient unis. Les Républicains ne l’étaient pas et ils ne le seront pas davantage au cours des prochaines négociations qui s’annoncent. Mais ces futurs débats –qui porteront essentiellement sur les questions des impôts et des programmes sociaux –offriront au moins aux Républicains la possibilité d’avancer en ordre serré.

Ces débats porteront en effet sur le noyau de la doctrine des Républicains et chacun sait à quoi s’en tenir. Malgré les luttes qui agitent actuellement leurs rangs, un fort désir d’unité existe au sein du parti. La question est donc celle de la posture qu’adoptera le Président lorsque les négociations vont s’enrayer, comme elles vont immanquablement le faire en décembre.

Si Obama opte à nouveau pour une ligne dure, va-t-il l’emporter comme la première fois? Il dispose actuellement d’une côte de popularité de 43% dans les sondages et 51% des Américains désapprouvent son action. L’opinion publique sera-t-elle aussi encline à le soutenir si les Républicains font front commun et soutiennent une position, plus populaire, d’opposition à l’augmentation des impôts et des dépenses?

Certes, il n’est pas encore certain que les Républicains seront unis. Le sénateur Cruz et ses amis au sein de la Chambre ne se sont nullement déclarés vaincus. Cruz continuait d’hausser le ton au moment même où l’accord était annoncé. «Malheureusement, le Sénat a choisi de ne pas suivre la Chambre des représentants et nous avons pu constater de réelles oppositions entre les Républicains du Sénat, avec une conséquence malheureuse. Je voudrais rappeler que si les Républicains du Sénat s’était unis et avaient soutenu les Républicains de la Chambre, l’issue aurait été, je le crois, très, très différente. »

La défaite étant consommée, l’intervention de Cruz est apparue délirante à ses détracteurs –non, le pays ne se rallie pas massivement à sa cause. Mais Cruz peut tirer quelques conclusions rassurantes de la victoire du Président. Comme Cruz, Obama s’est accroché à son principe en défendant son plan de santé publique, malgré l’opposition d’une large partie de l’opinion.

Certes, la manœuvre choisie par Cruz était plus impopulaire encore – tant chez ses collègues qu’au sein de l’opinion publique – mais voilà qui ne risque guère d’ébranler le jeune sénateur du Texas, car les manœuvres politiques les plus réussies apparaissent souvent promise à l’échec avant d’aboutir favorablement. Et la meilleure preuve de cet axiome est encore une fois offerte par Obama: voyez ce qui s’est passé en Syrie.

Si Cruz nous a finalement montré comment l’impréparation finit par conduire au désastre, Obama a bien failli le devancer dans sa démonstration avec sa politique syrienne. La menace hautement impopulaire brandie par Obama de frappes militaires, frappes qui risquaient d’être rejetées par le Congrès, fut finalement écartée à la 23e heure par une intervention surprise des Russes qui poussa les Syriens à accepter un démantèlement de leur arsenal.

Le Président n’avait rien vu venir, mais il avait malgré tout maintenu son cap. Si l’on suit cette même logique, il est possible d’envisager un scénario dans lequel les efforts continus de Cruz pour retarder l’Obamacare pourraient finalement porter leurs fruits au vu du lancement calamiteux du site healthcare.gov, qui semble confirmer les doutes de tous les Républicains quant à la pertinence d’une mise en place aussi rapide de ce programme.

Le fait que la campagne de Cruz était clairement vouée à l’échec n’a guère d’importance. Pour des hommes ambitieux et aux convictions bien ancrées, le succès ou l’échec total ne font guère de différence quand on se trouve au cœur du combat, poussé par la certitude de livrer bataille pour une cause juste. «Vous savez, je ne pense pas que votre côte de popularité puisse être très élevée quand vous livrez bataille», dit ainsi le Républicain Paul Labrador, chef du Tea Party au sein de la Chambre des représentants. «Si ce qui guide votre décision, c’est la peur de voir votre côte de popularité chuter, c’est que vous n’avez pas bien compris le fonctionnement de la politique américaine. »

Cruz et ses alliés risquent donc de se montrer aussi agités lors du prochain débat et le Président, auréolé de son succès, n’aura que peu de raison de changer de tactique. La suite risque fort de ne pas être belle à voir.

John Dickerson

Traduit par Antoine Bourguilleau

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