France

Un procès pour rien?

Alexandre Lévy, mis à jour le 10.07.2009 à 19 h 19

Après les réquisitions de l'avocat général et les plaidoiries de la défense, les jurés se sont retirés, mercredi 8 juillet, pour délibérer. Ils devront prononcer les peines les «plus justes» à l'encontre des 27 accusés du rapt et de l'assassinat d'Ilan Halimi, ce jeune vendeur juif de téléphones portables à Paris. Le verdict est attendu vendredi dans la soirée ou samedi matin.

A l'encontre du principal accusé, Youssouf Fofana, l'avocat général a requis la peine maximale: l'emprisonnement à perpétuité avec 22 ans de sûreté. Pour les autres, les sanctions réclamées s'échelonnent entre 20 ans de prison pour les principaux lieutenants, une dizaine d'années pour les geôliers, et des peines plus légères pour les autres.

Pendant ces dix semaines de débats, nous nous sommes contentés de ramasser les miettes des débats qui se sont tenus à l'écart des regards extérieurs à cause des deux mineurs (au moment des faits) parmi les accusés.

C'est pour cela qu'il est d'autant plus difficile de tirer, à la veille du verdict, un premier bilan d'un procès pas comme les autres, un procès sur une affaire à la fois terriblement banale et exceptionnelle par sa fin tragique. Constatons seulement que :

1) En dix semaines d'audience, le débat à fonction «pédagogique» tant espéré par la famille d'Ilan Halimi sur cet nouvel antisémitisme des banlieues n'a pas eu lieu. Tant à cause du huis-clos que de la volonté de la plupart des avocats de la défense de réduire cette affaire aux agissements d'une bande de «petits voyous» qui se sont embarqués dans cette entreprise criminelle pour des motifs uniquement crapuleux.

A cela se sont ajoutées des manœuvres de diversion, visant notamment le travail de la police et celui de la presse, accusées tour à tour d'avoir fabriqué «l'affaire Ilan Halimi». Fidèle à sa réputation, l'avocat des parties civiles Me Francis Szpiner a bien tenté de porter le débat sur l'antisémitisme et l'omerta des banlieues à l'extérieur de la salle d'audience et il a été, parfois avec raison, vertement critiqué par ses pairs.

2) Le silence des banlieues, justement. Ce procès était aussi très attendu pour mettre un nom et une adresse aux deux complices de Jean-Christophe Soumbou, alias «Craps», qui l'auraient assisté dans les entreprises d'enlèvement commandités par Youssouf Fofana. Ces derniers n'ont jamais pu être identifiés par la police, et «Craps» qui s'est rendu de lui-même aux forces de l'ordre quelques semaines après la mort d'Ilan Halimi, s'est toujours refusé à les nommer. Trop dangereux, à la fois pour lui que pour sa famille, a-t-il expliqué.

Pendant le procès, il n'a pas bougé d'un iota, prenant le risqué d'être condamné à l'une des peines les plus lourdes (20 ans), plutôt que de livrer les noms de ces deux individus qui courent toujours. Or, selon certaines versions, leur rôle ne s'est peut-être pas limité à kidnapper Ilan Halimi...

Afin d'expliquer ce silence, ainsi que celui qui a accompagné les 24 jours de calvaire d'Ilan Halimi, certains avocats de la défense ont justement rappelé dans leur plaidoirie «la loi des cités selon laquelle on ne dénonce pas». Une loi contre laquelle la justice est restée impuissante.

3) Un procès d'assises, c'est aussi l'occasion pour les proches de la victime de se confronter aux accusés, de se replonger dans l'horreur des faits afin de comprendre ce qui s'est vraiment passé, dans les moindres détails fussent-ils les plus sordides. Un processus pénible et douloureux mais nécessaire pour commencer le travail de deuil et espérer trouver, un jour, la paix. Un procès d'assises, c'est aussi l'occasion d'entendre éventuellement des regrets et des excuses.

De ce point de vue-là, la famille d'Ilan Halimi ne peut être que terriblement déçue. Le principal accusé, fidèle à sa réputation, a multiplié les provocations et gagné le monopole de l'attention des médias. Que retiendra-t-on de ce procès dont les principaux points forts semblent correspondre aux facéties de Fofana? On dit de lui qu'il a «avoué» le meurtre d'Ilan Halimi, mais il ne s'agit, en fait, que d'une demie phrase prononcée du bout des lèvres après un mois de procès. «Oui, c'est moi que l'ai fait, vous savez bien que je l'ai fait». Une phrase qui exprimait davantage son agacement qu'autre chose. Et il a refusé de raconter ce qui s'est exactement passé la nuit du meurtre, un silence qui, ajouté à celui de «Craps», est un deuxième enfer pour les parties civiles.

Les autres prévenus ont, certes, exprimé à plusieurs reprises des regrets et des excuses à l'égard de la famille. Feints, sincères ou demandés par leurs avocats. Cela a-t-il pu soulager la douleur de la famille ? Plutôt que les regrets des deux mineurs, «Yalda» et «Zigo», respectivement l'appât et celui qui est accusé d'avoir le plus violenté l'otage «parce qu'il était juif», la mère d'Ilan Halimi aurait préféré qu'ils lèvent le huis-clos comme la loi les y autorise. Ils ont refusé.

4) Quelques jours avant le procès, Ruth Halimi avait expliqué qu'elle allait assister aux séances pour essayer de retrouver un peu «d'humanité» chez les ravisseurs de son fils. En grande partie grâce au travail de leurs défenseurs, c'est effectivement ce qui est le plus ressorti des rares comptes-rendus des audiences. Des jeunes gens paumés, à l'enfance difficile, malmenés par les flics, abandonnés par la société...

On s'est beaucoup attardé sur leurs conditions de détention, sur de possibles bavures policières, sur leur volonté de rompre avec le discours et l'attitude de leur caïd... Dans la foulée, certains des avocats ont demandé l'acquittement de leur client. En revanche, très peu a filtré sur l'étonnante facilité qu'ils avaient à commettre le mal et l'absence totale de remords, ou ne serait-ce que de questions, au moment des faits.

Alexandre Levy

(Photo: Les avocats de Fofana, devant le box des accusés, à l'ouverture du procès. Benoit Tessier / Reuters.)

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Alexandre Lévy
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