Economie

En Bretagne, l’emploi est sous pression allemande

Gilles Bridier, mis à jour le 16.10.2013 à 18 h 29

L’agroalimentaire en Bretagne pâtit de la concurrence allemande qui, grâce au dumping salarial, profite d’une compétitivité inaccessible dans le Finistère.

Récolte du maïs près de Nantes en octobre 2013. REUTERS/Stephane Mahe

Récolte du maïs près de Nantes en octobre 2013. REUTERS/Stephane Mahe

Début 2013, le Commissaire général à l’investissement Louis Gallois pointait du doigt une aberration économique: que le cresson cultivé en Pays de Loire traverse la France par camion pour être conditionné en Allemagne avant de se retrouver sur les étals des magasins de l’Hexagone, ou que les bœufs du Charolais soient envoyés dans les abattoirs allemands pour revenir sous forme d’entrecôte, rumsteck et faux-filet dans des barquettes plastifiées.

Dans le rapport qu’il remettait alors au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, il soulignait que «l’Allemagne a fait des efforts significatifs sur les coûts, notamment par le transfert d’une partie des charges sociales sur la fiscalité et une politique de modération salariale au long de la décennie», ajoutant que les entreprises outre-Rhin «offrent des salaires très bas qui participent à la compétitivité globale mais seraient, à juste titre, jugés inacceptables en France». Des salaires à 4 ou 5 euros de l’heure alors que le smic horaire en France est deux fois plus élevé (9,4 euros de l’heure).

Comme pour les Pays de Loire ou le Charolais, c’est là tout le problème de la Bretagne aujourd’hui, notamment dans l’agroalimentaire et particulièrement l’industrie de la viande. Après les problèmes du secteur de la volaille et du groupe Doux, la suppression de 900 emplois à l’abattoir de découpe de porc Gad de Lampaul-Guimiliau, dans le Finistère, s’inscrit dans ce contexte de perte de compétitivité.

Avec 11% des emplois selon l’Insee, l’agriculture et les industries agroalimentaires pèsent dans la région deux fois plus lourd que la moyenne nationale. Ce qui explique que toute la Bretagne s’enflamme lorsque les entreprises du secteur sont menacées. En quarante ans, toutefois, la région a perdu les deux tiers des emplois dans ces secteurs. En 2011, les industries agroalimentaires employaient 68.250 personnes. Face à cette évolution, la Bretagne n’en est que plus déterminée à défendre les débouchés qui subsistent.

Mais même située à l’extrême ouest de l’Europe continentale, elle subit la concurrence de l’Europe centrale et la pression de l’Allemagne qui a fait le choix d’une agriculture plus productiviste qu’en France et n’hésite pas à jouer la carte du dumping salarial en utilisant la main d’œuvre bon marché de pays d’Europe de l’est.

Un secteur pourtant porteur en France

Les industries agroalimentaires composent pourtant un secteur d’activité où la France, en deuxième position aujourd’hui après avoir été longtemps en haut du podium, enregistre de bons résultats: 159 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2011, et un bénéfice global de 6,7 milliards. Point fort du commerce extérieur, il dégage un excédent de plus de 7 milliards d’euros dans la balance commerciale.

Mais certaines spécialités enregistrent des résultats moins bons que l’ensemble de la branche. C’est notamment le cas pour la transformation de la viande et du poisson, secteurs pour lesquels les soldes commerciaux sont déficitaires, de 750 millions d’euros pour la viande en 2012 et 2,6 milliards pour le poisson. Ainsi, la France importe plus de viande qu’elle n’en exporte.

Pourtant, le savoir-faire existe, notamment en Bretagne. Mais la compétitivité s’est érodée: avec des salaires qui, pour les ouvriers, tournent entre 11 et 13 euros de l’heure en fonction de leur qualification, difficile de tenir la dragée haute aux concurrents allemands qui vont chercher leurs salariés dans les pays d’Europe centrale comme la Roumanie. Il n’existe pas de salaire minimum en Allemagne, c’est toute la différence.

Mal breton, mal français

Evoquera-ton les coûts de transport, qui pénalisent forcément les producteurs bretons et les entreprises pour accéder aux marchés de consommation? Le paramètre n’est pas à négliger, mais ces coûts ont toujours existé compte tenu de la situation géographique de la Bretagne, ce qui n’a pas empêché la région de marquer des points par le passé.

Pointe-t-on le surcoût généré l’écotaxe à laquelle les camions vont être assujettis? Pas encore appliquée, elle n’intervient pas dans l’actuelle perte de compétitivité de la Bretagne. En outre, pour compenser le handicap des régions les plus excentrées de l’Hexagone et donc plus dépendantes des transports, la Bretagne comme l’Aquitaine et Midi-Pyrénées verront le poids de cette taxe allégée de 25%.

Insiste-t-on sur l’échec de la SNCF à mettre en place des trains de fret ou des services de transport combiné pour desservir la Bretagne? C’est vrai, mais le fret ferroviaire n’est pas forcément compétitif en France comme le prouve son recul inexorable; ce n’est donc pas dans cette voie que la Bretagne doit rechercher son salut.

Le problème est plus profond, et il n’est pas circonscrit à la Bretagne. «La France recule dans le classement mondial des pays exportateurs sur le secteur agroalimentaire, passant de la première place, au coude-à-coude avec les États-Unis, au début des années 2000 à la quatrième aujourd’hui après les Etats-Unis, les Pays-Bas et l’Allemagne», indique le ministère de l’Agriculture dans le Panorama des industries alimentaires de 2012.

Le mal breton est aujourd’hui l’expression de ce recul français. L’an dernier, quand la France a exporté pour 44 milliards d’euros de produits agroalimentaires, l’Allemagne a affiché 64 milliards au compteur.

Pour autant, la Bretagne aurait tort de monter au créneau contre l’Europe après avoir beaucoup profité de la politique agricole commune. La France est, dans l’Union, le principal pays bénéficiaire de la PAC, et on peut estimer à environ 6,5% de la dotation française (9,5 milliards d’euros en 2011) le montant des aides dont profite la Bretagne chaque année.

En revanche, elle est la victime de l’absence d’harmonisation sociale en Europe qui confère un avantage économique aux pays qui pratiquent le dumping salarial pour accroître leur compétitivité. Ainsi, ce n’est pas l’Europe qui pénalise la Bretagne, mais le manque d’Europe telle qu’elle avait été projetée à l’origine. Une situation que l’Aquitaine et Midi-Pyrénées ont déjà connue dans les fruits et légumes avec la concurrence espagnole.

Gilles Bridier

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