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Education: et si on appliquait le modèle allemand, en payant mieux les profs?

Angela Merkel, août 2013, à Berlin. REUTERS/Odd Andersen/Pool

Angela Merkel, août 2013, à Berlin. REUTERS/Odd Andersen/Pool

En France, on n'est pas prof pour le salaire. C'est même à cela que l'on mesure la vocation. De l'autre côté du Rhin, on gagne beaucoup plus. Mais ce n'est pas le seul point qui diffère, et pas sûr que cela plaise aux Français.

Ah l’Allemagne! Une balance commerciale et un taux de chômage à côté desquels les chiffres français font pâle figure; des loyers qui font rêver les Parisiens; le cauchemar des mini jobs…

La France adore se comparer à son voisin et au fameux «modèle allemand». Et le domaine éducatif ne fait pas exception. Surtout qu’en la matière, nous nous différencions d’une manière tout à fait remarquable: question salaire, il vaut largement mieux être prof au pays de Goethe qu’au pays de Molière.

Des chiffres? Voici ceux que nous communique Estelle Herbaut, spécialiste de la question à l’OCDE:

«Quel que soit le niveau, les enseignants français en début de carrière touchent en moyenne seulement la moitié du salaire de leurs collègues allemands: 25.646 USD contre 47.488 USD par exemple pour le primaire.»

L'OCDE fournit des chiffres en dollar car elle compare ces données au niveau mondial des salaires. Mais, si l'on s'exprime en euros, ça donne respectivement 18.968 euros pour les Français et 34.763 euros pour les Allemands. Toujours selon l’OCDE, cet écart se réduit significativement au cours du temps, mais ne s’efface pas: en fin de carrière, les enseignants français touchent toujours 25% de moins que les enseignants allemands.

La comparaison est très impressionnante pour le primaire, car les enseignants français passent tout de même 130 heures de plus par an que leurs collègues allemands à faire cours.

Le constat est différent au secondaire où les enseignants allemand doivent enseigner 70 heures (premier cycle du secondaire) et 100 heures (deuxième cycle du secondaire) de plus par an que leurs collègues français.

Il faut par ailleurs préciser que la France ne réussit pas mieux que l’Allemagne sur le plan éducatif, les deux nations se classant respectivement, et c’est vraiment médiocre, 22e et 20e en 2009 de l’étude Pisa (toujours l’OCDE) qui évalue le niveau scolaire des élèves de 15 ans dans 65 pays.

Ces faits sont largement connus, mais il est assez instructif d’en parler avec des enseignants. Ainsi Adrien et Alexandra, un couple franco-allemand, ne s’en étonne presque plus: Monsieur, agrégé, qui enseigne dans le secondaire en France touche des revenus équivalents à ceux de Madame, professeur des écoles au ¾ temps en Allemagne. Une instit’ bien payée, en voilà une situation exotique pour des yeux français!

Les salaires en France

D’autant que le niveau des revenus est un sujet d'inquiétude important pour la profession, à tous les niveaux. Il a beaucoup baissé depuis quarante ans. Pour les professeurs des écoles, le syndicat SNUipp-FSU parle d’une perte de pouvoir d’achat de 13% rien que depuis 2000. Pour ceux des collèges et des lycées, le Snes sort aussi des chiffres: dans les années 1970, le salaire d’un enseignant certifié débutant équivalait à environ le double d’un smic, aujourd’hui, c'est 1,2 fois le salaire minimum.

En cause, la désindexation du point d’indice de l’inflation en 1982. Avant cela, le calcul du salaire des enseignants, comme le nombre de leurs heures de cours, était fixé par un décret datant de... 1950. Ce décret, toiletté en 2007, reste en vigueur. Vincent Peillon doit mener des discussions cet automne sur le statut des enseignants avec l’ensemble de leurs syndicats. La question du salaire sera évidemment sur la table des négociations.

L’un des arguments les plus utilisés pour expliquer la baisse relative des revenus de la profession, est, tenez-vous bien, la féminisation du métier.

Il en va ainsi dans ce bas monde, un métier féminisé, c’est presque toujours un métier plus mal payé ou qui s’exerce dans des conditions plus difficiles. Il est vrai aussi qu’historiquement les syndicats enseignants se sont plus attachés à défendre le nombre de postes que les salaires. Un exemple: Luc Chatel avait relevé le salaire des enseignants débutants tout en supprimant des postes dans l’Education nationale. Ce sont surtout les suppressions de postes qui ont marqué les esprits.

Vincent Peillon rappelle parfois que, même s’il est conscient du problème, le salaire n’est pas la motivation première pour choisir ce métier. Pour Xavier Marand du Snes, cet argument, souvent entendu, n’a aucun sens:

«Dans ce cas, on peut également nous dire qu’on doit être bénévole!»

Le syndicaliste souligne aussi que le pouvoir d’achat des profs, surtout des jeunes, est en baisse et que ces même jeunes doivent faire face avec le coût des loyers actuels, par exemple en Ile-de-France, où ils sont justement très nombreux à commencer leur carrière.

Le coût de l'école

Mais quand des économistes libéraux, ou quand un «think tank» indépendant comme l’Institut Thomas More comparent la différence entre les systèmes éducatifs allemands et français, ils retiennent surtout la différence de coût total entre les deux pays. Car, si les profs sont mieux payés, l’école coûte globalement moins cher en Allemagne.

Les frais de fonctionnement y sont moindres, puisque jusqu’au milieu de secondaire, il n’y a pas d’école l’après-midi. Cela repose aussi sur le fait qu’en Allemagne, ce sont les familles –enfin, les mères– qui sont censées s’occuper principalement des enfants (d’où le taux de natalité problématique de ce pays, mais c’est là une autre histoire).

Mais levons un peu le nez des statistiques et regardons la situation dans son ensemble, au-delà des chiffres.

L’école allemande ne ressemble pas à notre institution. La vie scolaire occupe une place plus modeste dans la vie des jeunes Allemands, notamment parce que la prise en charge des enfants par la collectivité est, à tous les âges, moins globale: par exemple il n’y a pas d’infirmerie dans les collèges et les lycées. Très peu ou pas de surveillants aussi. Pas de gardien qui reste à la porte de l’établissement pour surveiller les entrées et les sorties, pas ou peu de cantines. Inimaginable en France.

Et pour revenir au métier d’enseignant, les Français doivent-ils envier leurs collègues allemands? Sûrement pour le premier degré, mais pas forcément dans le secondaire.

En Allemagne, tous les profs sont, passez-moi l’expression, bi-matières. Une idée qui donne de l’urticaire aux principaux syndicats français du secondaire, très attachés à l’idée de discipline. En Allemagne, pour devenir prof, on étudie la pédagogie à partir de Bac+1 ou +2, on veut devenir enseignant avant de devenir prof de quelque chose. Après, on peut être prof de maths-sport, Histoire-musique... Oui, évidemment, cela paraît bizarroïde vu de chez nous.

Pourtant c’est bien ce qui a été proposé l’année dernière pour les classes de 6e et 5e dans le rapport qui a suivi la concertation pour la «refondation de l’école de la République», proposition retoquée lors des négociations du ministre avec les syndicats, et qui a disparu des débats sur la loi. Jörg Stadler, proviseur adjoint d’un lycée allemand, me faisait remarquer qu’enseigner deux matières permet une certaine souplesse dans l’organisation du travail et évite d’avoir à travailler dans plusieurs établissements. Une vraie galère réservée en général aux profs débutants.

En Allemagne, les salaires enseignants sont moins sujets à des variations. Il n’existe pas de primes pour la fonction de professeur principal par exemple, et, plus surprenant encore, si un collègue est absent, un enseignant de l’établissement disponible doit le remplacer au pied levé, sans contrepartie et ce jusqu’à trois heures dans la semaine.

Des enseignants plus respectés

Autre différence: la liberté pédagogique. Une valeur cardinale pour les enseignants français. L’enseignant est maître dans sa classe, il décide par exemple comment noter ses élèves, sur 10, sur 20, et en se fondant sur les critères de son choix. Comment imaginer, comme en Allemagne, d’avoir à communiquer à sa hiérarchie une copie de tous les contrôles donnés aux élèves? Une hiérarchie qui se penche de très près sur les réalités du métier: en Allemagne les proviseurs et les proviseurs adjoints enseignent. Jörg Stadler, par exemple, s’y colle douze heures par semaine.

Enfin, ces enseignants bénéficient-ils d'une meilleure image au sein de la société allemande? Du point de vue de notre couple franco-allemand, c’est certain:

«Oui, les enseignants sont davantage respectés.»

Et d’abord parce qu’ils vivent bien de leur métier, puisqu’on n’a pas forcément besoin d’un deuxième salaire dans la famille quand un parent est enseignant en Allemagne. En France, c’est plutôt l’inverse. Adrien va plus loin:

«En Allemagne, un prof est perçu comme quelqu’un qui a réussi, ce n’est pas le cas en France. Dans ma famille c’est le “titre” d’agrégé qui a forcé le respect, sans cela ce serait plus dur.»

L’historien Jakob Vogel, qui enseigne l’Histoire culturelle de l’Europe à Science Po, distingue en France comme en Allemagne plusieurs catégories d’enseignants. En Allemagne, «ceux qui enseignent au lycée sont plus valorisés, un peu comme les agrégés en France». Enseigner dans un lycée classique, le Gymnasium, c’est mieux que d’enseigner dans l’équivalent du collège.

Enfin, pour notre couple bi-national, les médias français donneraient aussi une vision plus négative du métier. Une mauvaise image qui finit par contaminer toute la société (à moins que ce ne soit l’inverse?!).

Comparer les systèmes français et allemand, c'est un peu comparer des pommes et des poires, mais cela donne à réfléchir: certes enseigner en Allemagne est un exercice plus contraint mais en définitive, il s’agit d’une toute autre culture professionnelle, que l’on regarde du côté de la gestion du personnel, de l’usage du temps ou des contraintes pédagogiques.

Mais dans le même temps, les enseignants semblent y conserver deux bien précieux, points douloureux chez nous: un salaire correct et une bonne image d'eux-mêmes.

Par ailleurs, si les salaires restent hauts en Allemagne, c’est aussi parce que, comme en France, on y manque de professeurs, nous fait remarquer Jakob Vogel. Le débat éducatif allemand tourne aussi en ce moment autour des difficultés de recrutement des jeunes enseignants et de leur niveau –des débats que nous connaissons bien chez nous. 

Comme on n’a rien à proposer de mirifique en France côté salaire, le ministère de l’Education nationale lance des campagnes de communication pour susciter les vocations, comme celle-ci, en janvier dernier:

Une pub qui avait d’ailleurs donné lieu à des détournements comiques, une parodie imaginée par un enseignant blogueur, Loys Bonod:

Mais si vous êtes enseignant et si cela vous tente, voici un lien pour enseigner en Allemagne! Et si c’est le salaire qui vous intéresse, la vraie bonne idée, c’est de s’exporter tout aussi près, au Luxembourg, c’est là que les profs sont le mieux payés de toute l’Europe.

Louise Tourret

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