France

Qui pour porter la voix des Roms?

Marianne Rigaux, mis à jour le 17.10.2013 à 9 h 47

Face aux médias et aux politiques qui tapent de façon cyclique sur les Roms ou les gens du voyage, les voix qui défendent ces populations sont dispersées et inaudibles.

A côté de Nantes, en juillet 2010. REUTERS/Stephane Mahe

A côté de Nantes, en juillet 2010. REUTERS/Stephane Mahe

Anina Ciuciu est une jeune femme rom de 23 ans. Vous l’avez sûrement vue ou entendue, car elle a été invitée à peu près partout. Au Grand Journal de Canal+, au journal d’Arte, sur iTélé, sur France Info, sur Europe1... Et l’on ne compte plus ses interviews dans la presse.

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Avec ses longs cheveux bouclés et son discours assuré, Anina répond à toutes les sollicitations des médias depuis plusieurs mois. Au début, c’était pour la promotion de son livre Je suis tzigane et je le reste: des camps de réfugiés roms à la Sorbonne, édité chez City en mars 2013.

Elle y raconte son parcours hors du commun, de son arrivée illégale en France en 1997 à l’âge de 7 ans, à ses études de droit aujourd’hui à la Sorbonne. Entre-temps, il y a eu la manche et les habitats précaires, l’apprentissage du français et un bac S avec mention. Elle a obtenu cet été la nationalité française, après avoir essuyé un refus il y a trois ans.

Les médias ont fait d’Anina une porte-parole de la communauté rom.

«On m’a mis dans ce rôle, pourtant je n’ai pas été élue par les Roms pour les représenter. J’accepte toutes les sollicitations, même si c’est parfois à contre-cœur, parce que ce serait pire de ne rien dire. Au final, je me retrouve plus souvent à commenter les propos des autres qu’à débattre sur les idées.»

Au Grand Journal, face au député UMP Eric Ciotti, très virulent envers les Roms, elle ne s’est pas laissée impressionner.

«J’avais refusé de débattre avec lui, je devais seulement raconter mon parcours. Mais Canal+ m’a mise devant le fait accompli en m’envoyant sur le plateau en même temps que lui.»

Anina, c’est la représentante que la télé a envie de voir. Elle incarne la réussite, le courage et l’intégration. Elle maîtrise la législation et les arguments. Inlassablement, elle répète que les Roms «ne sont pas un problème» et qu’elle n’est «pas une exception: beaucoup d’autres Roms ne demandent qu’à s’intégrer et étudier».

«On ne donne pas assez la parole aux Roms, qui sont pourtant les mieux placés pour expliquer leur situation et les solutions. Tous n’ont pas forcément envie de s’exprimer c’est sûr, et ce n’est pas parce qu’on réussit qu’on doit devenir porte-parole. Moi je sentais que j’avais ce devoir.»

Il faut être Rom pour parler au nom des Roms

Pour accomplir son devoir, Anina a rejoint La voix des Rroms, l’une des rares associations composée de militants d’origine rom. Son président, Saimir Mile, milite depuis 2005 pour que les Roms soient eux-mêmes acteurs des politiques qui les concernent. En clair, il faut être Rom pour parler au nom des Roms.

Installé en France depuis 1996, ce Rom d’origine albanaise enseigne le romani (langue rom) à l’Inalco et affiche un discours tranché qui plaît aux médias, comme ici sur RMC. Pour lui, la parole des Roms reste rarement entendue dans les médias pour les bonnes raisons.


« On manipule les Roms à des fins politiques... par rmc

«Nous ne sommes jamais sollicités juste pour parler de nous, pour dire au public qui nous sommes, quelle est notre place dans la société, mais toujours pour répliquer à ceux qui, à notre place, répondent de manière péremptoire et avec des stéréotypes et mensonges à ces questions.»

Est-ce si difficile de trouver des Roms à interviewer? La programmatrice d'une émission d'actualité confie: 

«On aimerait beaucoup inviter des Roms à la télé, mais on ne sait pas où chercher. Quand bien même on les contacte, ils ne parlent pas bien français, changent de téléphone, de campement...»

A défaut, elle invitera donc Anina Ciuciu, comme tous les autres.

Faire remonter à la parole

Pour faire entendre les Roms, le Mouvement européen antiraciste (Egam) et l'Union française des associations tsiganes (Ufat) ont créé la Roma pride, une «mobilisation pour la dignité des Roms et des gens du voyage» qui a lieu simultanément dans 15 pays européens.

«Le but de la Roma pride, c’est de donner la parole aux premiers concernés, qui constatent qu’on parle bien souvent à leur place. Et sur les Roms, on a l’impression qu’il est permis de tout dire en ce moment», explique Aline Le Bail-Kremer, au service presse de l’événement.

La troisième édition parisienne s’est tenue dimanche 6 octobre, place de la Bastille. Elle a réuni 200 personnes, des gens du voyage pour la plupart, et peu de Roms. Malgré le climat actuel, l’ambiance était festive, entre la musique gitane du groupe d’Yvan Le Bolloch' et les acrobaties du cirque tsigane Romanès. Quelques médias ont relayé l’événement.

«C’est compliqué de faire remonter la parole des Roms. Pour ceux qui vivent en bidonville, s’organiser en structure audible n’est pas vraiment la priorité. Il y a des structures qui pensent savoir expliquer, mais d’autres, moins audibles, le feraient peut-être mieux.»

«A l’Ufat, nous sommes crédibles auprès des institutions, car les présidents des associations [l’Union en compte une trentaine] sont des gens du voyage. Nous sommes des gens de terrain, contrairement à d’autres associations qui sont là pour faire des plateaux télé», affirme son président Alain Daumas.

Capter l’attention des médias est la priorité.

«Depuis cinq ou six ans, on a du mal à se faire entendre des journalistes politiques, déplore sa vice-présidente Francine Jacob. On voit des ”représentants” sur les plateaux télé, c’est tout juste s’ils sont pas plus gitans que nous!»

A 57 ans, Francine est sédentarisée après avoir grandi dans une famille de gens du voyage. Elle a participé à l’émission Toute une histoire consacrée aux gens du voyage, diffusée le 13 septembre sur France 2. «On m’a interdit de parler de politique!», regrette-t-elle. Elle rêve d’un vrai débat télé, avec de «vrais gens» à une heure de grande écoute.

«Pas comme celui de Mots Croisés.»

Caution rom

Le 30 septembre, l’émission de France 2 affichait une brochette de politiques pour parler de la présence et de l’intégration des Roms: la ministre Marie-Arlette Carlotti, le député UMP Henri Guaino, la maire Europe Ecologie-Les Verts de Montreuil Dominique Voynet, le député apparenté FN Gilbert Collard, l’ancienne secrétaire d’Etat chargée des Droits de l’homme Rama Yade et enfin, Laurent El Ghozi, cofondateur du collectif RomEurope.

Saimir Mile constate:

«Laurent El Ghozi, comme Dominique Voynet, parlaient d'un sujet qu'ils connaissent. Ce n'était pas le cas de leurs contradicteurs, qui, totalement ignorants, ont dû utiliser des stéréotypes, des lieux communs et des histoires de café de commerce.»

Chirurgien de formation, conseiller municipal à Nanterre, Laurent El Ghozi était la caution rom de cette soirée, sans l’être pour autant. Après avoir créé RomEurope en 2000, il préside aujourd’hui la Fnasat (Fédération nationale des associations solidaires d'action avec les Tsiganes et les Gens du voyage), qui compte 80 associations. Il est un interlocuteur privilégié des médias sur le sujet des roms.

Les Roms ne sont pas un groupe homogène

Entre fin septembre et début octobre, «nous avons été sollicités par 38 médias en 10 jours!», constate Alexandre Le Clève, l’un des porte-paroles de RomEurope. En dehors des périodes d’emballement médiatique, c’est évidemment bien plus calme.

«Nous faisons beaucoup de pédagogie avec les journalistes, pour faire comprendre par exemple qu’il y a un “problème de bidonvilles” et non un “problème rom”. Mais l’urgence médiatique nous pousse souvent à la simplification.»

Pour RomEurope, les Roms ne constituent pas une communauté homogène. Dire «les Roms» n’est qu’une construction médiatique sans réalité ethnographique ou politique. D’où la difficulté de trouver des représentants issus de la communauté.

Alexandre Le Clève le constate tous les jours sur le terrain:

«Il n’est pas possible de mobiliser des Roms de Lille pour parler de la situation à Paris. Ils veulent parler de leur famille, de leur village d’origine, de ce qu’ils connaissent.»

Etienne Liebig, qui côtoit les populations tsiganes depuis 20 ans comme éducateur et qui a écrit sur eux, le constate aussi:

«S’il n’y a pas de représentant qui dirait ”Je représente les Roms”, c’est parce qu’il n’y a pas de groupe à représenter! C’est nous [médias et politiques] qui désignons des représentants, car ça nous rassure.»

Alexandre Romanès, poète à formules

Les médias se tournent très souvent vers Alexandre Romanès, patron du cirque tsigane Romanès qu’il a fondé en 1994 avec Délia, une tsigane de Roumanie. Né à Paris dans la grande famille Bouglione, il publie chez Gallimard des recueils de poème à ses heures perdues.

Alexandre, Délia et leurs cinq filles circassiennes ont paradé en tête de la Roma pride, comme chaque année. Délia:

«On reste modestes, on ne cherche pas à se proclamer porte-parole, pourtant il n’y a pas plus légitimes que nous: 22 ans qu’on défend la culture tsigane en France!»

La troupe vit et donne des représentations sur un terrain dans Paris, se déplace dans tout le pays et à l’étranger.

Comme Anina Ciuciu, les médias ont collé à Alexandre Romanès la casquette de porte-parole.

«Ce n’est pas obligatoire d’être Rom pour parler des Roms. Il y a des gens chez nous qui en parlent très mal et des gens qui ne le sont pas qui en parlent très bien. Nous sommes surtout très mal organisés pour nous faire entendre.»

Dans une communauté qui manque de militants et d’intellectuels pour porter les revendications, ce porte-parole-malgré-lui qui a le sens de la formule plaît aux médias. Qui bien souvent, n’en demandent pas plus.

Marianne Rigaux

Marianne Rigaux
Marianne Rigaux (11 articles)
Journaliste
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