Economie

Nucléaire: le compte à rebours a commencé

Gilles Bridier, mis à jour le 24.10.2013 à 16 h 51

La fermeture de Fessenheim est dans toutes les têtes mais, au-delà, les questions dans lesquelles se mêlent sûreté nucléaire, indépendance énergétique, compétitivité de l’économie, sauvegarde de l’environnement et financement de nouvelles capacités de production se bousculent toujours sans qu’un cap soit fixé.

La campagne alsacienne autour de Fessenheim. REUTERS/Vincent Kessler.

La campagne alsacienne autour de Fessenheim. REUTERS/Vincent Kessler.

Bien sûr, le débat sur le nucléaire se focalise actuellement sur le sort de la centrale de Fessenheim, qui semble toutefois scellé après les déclarations de François Hollande lors de la récente Conférence environnementale. «Je rappelle que la centrale de Fessenheim sera fermée d’ici fin 2016», a-t-il insisté.

Mais la fermeture de la plus ancienne centrale française actuellement en exploitation, mise en service en 1978, n’est qu’un élément de la réflexion sur l’avenir de la politique énergétique française. Pierre-Franck Chevet, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) vient de le rappeler en soulignant dans une interview au Monde que la prolongation de la durée de vie des centrales au-delà de 40 ans n’était pas acquise. Et au-delà de 50 ans, encore moins!

Or, le premier palier est presque atteint pour les plus anciennes centrales. Et dix ans de plus à l’échelle d’une transition énergétique, c’est déjà demain.

20% du parc nucléaire plus que trentenaire

L’ASN met en avant, depuis plusieurs mois, ses exigences par rapport au fonctionnement des réacteurs d’EDF après 40 ans. Car l’exploitation d’un réacteur au-delà de cette durée de vie constitue «une étape significative», indique l’Agence dans son sixième rapport national, publié en juillet dernier.

On attend pour la fin de l’année ses conclusions sur les orientations du programme d’études dédié au projet d’extension de la durée de fonctionnement des réacteurs, et ses consignes ne seront connues qu’en 2015. A travers son intervention, Pierre-Franck Chevet a rappelé ces échéances.

Or, 11 des 58 réacteurs exploités en France ont été mis en service avant 1981. Hormis Fessenheim, les centrales du Blayais et du Bugey, du Tricastin et de Gravelines sont concernées. La question de la prolongation à 40 ans va donc se poser pour près de 20% du parc nucléaire français dans les sept à huit prochaines années.

Les interrogations sont encore plus vives pour une prolongation au-delà de 50 ans (c'est-à-dire avant 2030 pour les réacteurs en service les plus anciens), puisqu’il n’existe pas de retour d’expérience sur la capacité de certains équipements à résister au vieillissement.

Les experts sont notamment attentifs aux cuves des réacteurs, dans la mesure où l’irradiation fragilise les matériaux au niveau du cœur. «La durée de vie de l'installation est en conséquence directement liée à la justification de l'aptitude à l'emploi de la cuve», souligne l’Institut de sûreté nucléaire (IRSN). Car la cuve ne peut être remplacée.

Autant dire que la France, dont les trois quarts de la production d’électricité sont d’origine nucléaire, pourrait subir le revers de sa dépendance au «tout nucléaire» avec des centrales construites dans un laps de temps réduit.  Et elle a déjà pris du retard dans l’établissement d’une politique énergétique qui assurerait une transition douce (à défaut de sereine) à cette situation. Car lorsqu’on considère les obstacles à la constitution d'un bouquet d’énergies mieux équilibré pour réduire cette dépendance, le risque d’un défaut d’approvisionnement —et donc de black-out— est bien réel au cas où certains réacteurs ne répondraient plus aux exigences de l’ASN.

Transition et plafonnement du nucléaire

En France, l’électricité d’origine renouvelable ne représente que 16,4% de l’ensemble de la production, l’hydraulique intervenant à elle seule pour près de 12%, selon le bilan dressé par Réseau de transport d’électricité (RTE). Et les centrales thermiques n’en fournissent que 8,5%.

Déjà, pour faire face aux pics de consommation, la France est obligée d’importer de l’électricité, notamment d’Allemagne, avec qui les interconnexions sont de plus en plus souvent saturées. Si une partie du parc venait à faire défaut, elle se trouverait dans une situation critique.

Une loi de programmation sur la transition énergétique doit être présentée au printemps pour en fixer le pilotage; elle sera discutée durant l’été et devra être conclue d’ici la fin de l’année 2014, a confirmé le président de la République pour faire taire les craintes après un report de six mois. Francis Rol-Tanguy, ex-médiateur pour la fermeture de Fessenheim, a intégré l’équipe du ministre de l’Ecologie Philippe Martin pour mener à bien l’an prochain ces travaux avec le Parlement.

Cette loi devrait notamment poser le principe d’un plafonnement de la capacité de production nucléaire à son niveau actuel; ce qui signera l’arrêt de réacteurs pour donner les marges de manœuvre nécessaires à la mise en service de l’EPR de Flamanville, le réacteur nucléaire de nouvelle génération. Fessenheim se présente comme la cible la plus probable. Reste à savoir si le calendrier de François Hollande n’est pas d’ores et déjà trop serré, comme le pense la députée européenne Corinne Lepage.

D’autant que les manifestations sur place au nom de l’emploi ne vont pas manquer de retarder le processus. Pourtant, la fermeture de la centrale ne signifiera pas l’arrêt immédiat de l’activité sur le site, loin s’en faut, car il faudra continuer d’assurer la sécurité des installations avant même de songer au démantèlement.

Malgré tout, entre les pouvoirs publics et la direction d’EDF, qui a maintenant partie liée avec les syndicats opposés à la fermeture du site, le dialogue est rompu et le médiateur est face à une porte close. Le torchon brûle, car l’électricien n’apprécie pas que l’Etat veuille redevenir le garant de la stratégique énergétique de la France et reprendre la main sur la diversification de la production d’électricité.

Certes, il n’appartient pas à EDF de dicter sa loi à l’Etat. Mais c’est pourtant la situation qui, dans les faits, a historiquement prévalu. Si l’Etat détient toujours 85% de l’entreprise, celle-ci est dotée depuis 2004 d’un statut de société anonyme qui lui confère des plages d’autonomie. En outre, elle conserve de puissants relais dans le monde politique pour défendre le nucléaire, jusqu’au sein du gouvernement avec un ministre comme Arnaud Montebourg.

50% de nucléaire en 2025, l’objectif inaccessible?

Cette loi devrait aussi consolider l’engagement de François Hollande de réduire à 50 % la part du nucléaire dans la production d’électricité à l’horizon 2025. Mais cet objectif apparaît d’ores et déjà quasiment hors de portée. A consommation stable (grâce aux économies d’énergie notamment dans le secteur résidentiel) et compte tenu d’une production aux trois quarts nucléaire aujourd’hui, il serait nécessaire de fermer environ le tiers des capacités actuelles des centrales en douze ans pour atteindre cet objectif. C’est mission impossible.  

D’aucuns répondront que l’enjeu n’est pas aussi important car, dans l’intervalle, la consommation pourrait progresser. Par exemple, le PDG d'EDF Henri Proglio considère que la demande augmentera de 20% d’ici à 2025, de sorte que l’objectif de 50% serait atteint sans fermer d’autres centrales que Fessenheim.

En fait, tout dépendra de l’évolution des modes de consommation, et donc de l’ampleur des mesures destinées à développer les économies d’énergie.

Mais surtout, combien des réacteurs entrés en exploitation avant 1980 seront, en 2025, encore autorisés à fonctionner ?

Si l’Etat veut reprendre la maîtrise de la transition, il doit clairement exprimer la part que doivent prendre les énergies renouvelables dans la production d’électricité face au nucléaire. Et la place qui doit être faite aux centrales au gaz pour faire notamment face aux pics de consommation, alors qu’aujourd’hui les conditions de marché poussent à la mise sous cocon des centrales par GDF Suez.

La fermeture de Fessenheim a été dictée avant tout par des considérations politiques pour donner des gages à l’électorat écologiste. Mais les questions dans lesquelles se mêlent la sûreté nucléaire, l’indépendance énergétique, la compétitivité de l’économie, la sauvegarde de l’environnement et le financement de nouvelles capacités de production se bousculent toujours sans qu’un cap soit encore fixé. Et ce ne sont pas les 50 mesures du Conseil national pour la transition écologique, agitées comme un épouvantail à la Conférence environnementale, qui auront apporté un début de réponse.

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte