Life

Vers un monde sans tabac

Jean-Yves Nau, mis à jour le 16.10.2013 à 9 h 24

L’Europe ne transformera pas les cigarettes électroniques en médicaments. C’est une nouvelle étape dans la spectaculaire révolution que connaît cette addiction légale. Et ensuite?

Sean Penn tire sur une cigarette électronique, septembre 2013. REUTERS/Carlo Allegri

Sean Penn tire sur une cigarette électronique, septembre 2013. REUTERS/Carlo Allegri

Fumées blanches pour les vapoteurs? A Strasbourg le Parlement européen a, mardi 8 octobre, voté en leur faveur. La Commission voulait faire de la cigarette électronique l’équivalent d’un médicament. Les députés n’ont pas suivi: la e-cigarette restera en vente libre dans l’Union (où l’on compterait désormais sept millions d’utilisateurs). Seules restrictions: elle sera interdite de publicité et les mineurs ne pourront l’acheter.

Les mêmes dispositions pourraient être adoptées aux Etats-Unis (trois millions d’utilisateurs) par la Food and Drug Administration. Tout est encore loin d’être acquis: la machinerie réglementaire européenne est suffisamment lourde (pas d’applications concrètes prévues avant plusieurs années) pour que les lobbies financés par les majors du secteurs (Marlboro, British American Tobacco, Imperial Tobacco et Japan Tobacco) parviennent à en réduire la portée sanitaire.

Pour autant, le vote du 8 octobre devrait, à moyen terme modifier le paysage de cette addiction massive et légale. Il marque surtout l’entrée officielle de la cigarette électronique dans ce paysage. C’est là un objet sans précédent dans l’histoire des addictions; la seule comparaison pouvant ici être faite demeure celle de la courageuse politique menée contre les  drogues injectables illicites (avec le recours à la méthadone notamment) qui commencèrent à être autorisées en réponse à l’épidémie de sida dans les années 1980.

A sa façon, le développement rapide du marché de la cigarette électronique (en Europe comme aux Etats-Unis) constitue une expérience inédite et massive de réduction des risques. Mais c’est aussi phénomène d’autant plus paradoxal qu’il progresse le plus souvent en dépit de (ou grâce à) l’opposition déclarée ou tacite de la plupart des  responsables des institutions sanitaires nationales ainsi que de l’Organisation mondiale de la santé.

70.000 morts par an en France

Le cas français est tout particulièrement remarquable. La puissance publique observe la progression de ce phénomène sans parvenir ni à le mesurer ni à l’encadrer, encore moins à l’interdire. Aucune étude n’est lancée pour évaluer l’innocuité de ce nouveau procédé de consommation de nicotine. Aucune étude non plus pour mesurer son efficacité. Les institutions scientifiques et médicales en charge de la santé publique semblent ignorer cette révolution dans le monde de l’addiction légale; une révolution en marche de nature à s’opposer à une consommation de tabac qui continue à se développer en dépit de la politique d’augmentation des prix.

Cette politique marque d’ailleurs ici et là le pas, du fait notamment de la crise économique. Il n’existe d’autre part en France (à la différence du Royaume-Uni) aucune politique de prise en charge collective du sevrage. Un adulte sur trois y consomme du tabac, une proportion retrouvée chez les jeunes avant l’âge de la majorité. Un fumeur sur deux mourra prématurément de son addiction. Soit, aujourd’hui comme depuis des décennies, 200 personnes par jour, 70.000 par an.     

Les atermoiements de la puissance publique autorisent dans le même temps toutes les approximations, toutes les extrapolations. Ce fut notamment le cas avec l’initiative de «60 millions de consommateurs», la revue de l’Institut national de la consommation laissant entendre que les vapoteurs seraient exposés aux mêmes substances cancérigènes que les fumeurs de tabac.

Pragmatisme de l'administration fiscale

Les milieux proches des buralistes français avancent, sans citer leurs sources, que l’on compterait près de deux millions d’utilisateurs réguliers ou occasionnels. Annoncée il y a quatre mois par Marisol Touraine, ministre de la Santé, la publicité pour la e-cigarette n’est toujours pas interdite, comme chacun peut l’observer à la télévision. Quant à Bernard Cazeneuve, ministre délégué au Budget, il prépare l’opinion à l’instauration d’une nouvelle taxation sur cet outil qui commence à faire de l’ombre aux produits du tabac.

Les nouveaux appétits de Bercy sont une nouvelle démonstration du pragmatisme de l’administration fiscale vis-à-vis des addictions légales (alcool, tabac, jeux d’argent). Il en va de même des géants internationaux du tabac qui manifestent un intérêt croissant pour la cigarette électronique. Faute d’en avoir eu l’idée puis d’avoir pu l’interdire, les départements recherche et développement de Big Tobacco travaillent à la développer, à la perfectionner et à commercialiser.

The Economist, hebdomadaire anglais ultra-libéral observait il y a peu que l’industrie du tabac redoutait comme la peste le «moment Kodak», référence à la période où un industriel majeur ne sent pas le vent tourner (le numérique hier, la vapeur inhalée débarrassée des goudrons aujourd’hui). La mobilisation industrielle est suffisamment avancée que les fabricants ne redoutent plus d’évoquer leur intérêt pour des produits «à nocivité réduite», reconnaissant de facto qu’ils commercialisent des substances nocives. Ou plus précisément qu’on les autorise à les commercialiser comme ce fut longtemps le cas de l’amiante, substance dont la nocivité était bien connue mais, disait-on alors, «socialement acceptée».

On ne doit pas ici se bercer d’illusions. La cigarette électronique constitue bien une révolution dans le sens où elle permet à des consommateurs devenus esclaves de leur consommation de redresser la tête. Ils vapotent au lieu de fumer, c'est-à-dire qu’ils inhalent une vapeur sans goudrons et sans monoxyde d’azote, une vapeur sans risque cancérogène ou cardiovasculaire. Et ils n’intoxiquent plus leur entourage. Il s’agit là de bénéfices individuels et collectifs considérables.

Pour autant, et contrairement à ce que pensent une majorité d’adeptes, la cigarette électronique ne constitue pas en elle-même une véritable libération. Le plus souvent une chaîne demeure: la nicotine. Ce n’est que lorsqu’il parvient à passer aux flacons sans nicotine que le néo-fumeur retrouve sa liberté. Et c’est précisément la vertu cardinale de la e-cigarette que de permettre ce passage libérateur, le vapoteur  pouvant conserver en public des rituels qui luis sont essentiels: ses réflexes de succion et l’expression de sa gestuelle.

Liberté retrouvée

Et maintenant? Au lendemain du vote européen, le combat va continuer et les différents lobbies sont à l’œuvre. Notamment à Londres qui accueillera prochainement deux manifestations internationales d’importance: le «Summit E-cigarette : science, regulation & public Health» (avec une brochette  de scientifiques et de spécialistes de la santé publique) suivi, début décembre de  «E-Cig Europe».

C’est à cette aune qu’il faut mesurer les autres mesures votées le 8 octobre à Strasbourg par le Parlement européen dans le cadre de la «Directive tabac»: les messages incitant à ne pas consommer devront passer des actuels 30% (face avant) et 40% (face arrière) à un minimum de 60% de la surface des paquets de cigarettes. Les paquets de moins de vingt unités seraient interdits. La marque devra figurer en bas du paquet. Les «cigarettes fines» resteront autorisées, de même que l’addition de sucres, à la différence du parfum de menthe. Et pour combattre le commerce illégal, la traçabilité des paquets sera organisée grâce à «un marquage permettant de suivre le parcours de l’envoi du producteur au premier détaillant».

Le parcours du combattant ne fait que commencer. Une fois la législation adoptée par le Conseil des ministres et le Parlement, les Etats membres devront traduire la directive en droit national au plus tard 18 après son entrée en vigueur; 36 mois pour les dispositions relatives aux additifs. Les produits du tabac non conformes à la directive seront tolérés sur le marché durant 24 mois; et 36 mois pour les cigarettes électroniques.

Tout ceci n’a pas empêché les représentants autoproclamés des vapoteurs européens de parler d’ «immense victoire» et de  «journée historique». A chacun ses prises de la Bastille, à chacun  ses lendemains qui chantent.

Jean-Yves Nau

(1) A noter la toute récente publication, chez Fayard, d’un ouvrage pédagogique et bien documenté sur la cigarette électronique. Il est signé du politologue suisse Jean-François Etter et du pneumologue et tabacologue français Gérard Mathern. Les auteurs proposent notamment une taxation spécifique de la e-cigarette, taxation qui permettrait de mener les recherches médicales et scientifiques qui restent à faire.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte