Life

E-administration: ce que la France peut apprendre de l'Estonie

Hélène Bienvenu, mis à jour le 07.11.2013 à 14 h 37

E-carte d'identité, vote électronique, administration numérique... Dix ans après son adhésion à l'UE, la petite république balte est à la pointe dans ce secteur. Rencontre avec Linnar Viik, ancien cadre de la gloire locale Skype et «gourou d'Internet» dans le pays.

Un élève à un cours d'informatique à Tallinn. REUTERS/Ints Kalnins.

Un élève à un cours d'informatique à Tallinn. REUTERS/Ints Kalnins.

TALLINN (Estonie)

A l’est de la capitale estonienne, en plein quartier dortoir soviétique, les couleurs du campus high-tech de l’université technique de Tallinn tranchent sur la grisaille ambiante. C’est ici, entre forêt de pins et paniers de basket flambant neufs, que les quelque 900 étudiants de la faculté des sciences de l'information noircissent les écrans de leurs ordinateurs dans les étages supérieurs.

Nombre d’entre eux, leur diplôme à peine en poche, auront déjà fondé leur start-up, ces entreprises à la longévité souvent aussi courte que leur croissance aura été mirobolante. C’est précisément dans ce domaine qu’excelle l’Estonie, ancienne république soviétique devenue poids plume de l’UE, dont elle est le quatrième membre le moins peuplé avec moins d’un million et demi d’habitants, depuis son adhésion en 2004. Les récents «poids lourds» estoniens du Net tels que ZeroTurnaround.com (un outil à destination des Java codeurs) ou encore Transferwise (un service de transfert monétaire sans frais entre particuliers) ont déjà ouvert des succursales à Boston ou Londres.

Mais c’est aussi sur le campus technologique de Tallinn, en 1983, que Linnar Viik, «le gourou d’Internet» comme on le surnomme dans le pays, a commencé son parcours. Ce professeur en management de l’innovation est un homme aux multiples casquettes: ancien responsable des ventes de Skype de 2006 à 2010 —la start-up estonienne a été rachetée en 2011 par Microsoft—, il a conseillé des dizaines de gouvernements et d’institutions sur les usages des technologies de l’information et autres politiques d’innovation, des Nations unies aux gouvernements suédois, mongol ou birman.

Linnar Viik fait partie de la «génération Skype», celle des trois développeurs estoniens Ahti HeinlaPriit Kasesalu et Jaan Tallinn, à l’origine de la technologie du peer-du-peer appliquée à la téléphonie sur le net. Après des études d’informatique à Tallinn du temps de l’URSS, il a embrayé avec un second diplôme en économie internationale à Helsinki au moment au l’Estonie recouvrait son indépendance.

Depuis son passage à Skype, où il a pu développer le «Skype wifi» (fonction payante permettant d’appeler des lignes téléphoniques partout dans le monde), il a gardé un pied dans l’entreprenariat, notamment dans les logiciels de télécommunication.

«Des compétences maîtrisées et du contenu pour tous»

C’est à la cafétéria de la faculté que m’a donné rendez-vous cet homme aux yeux bleus pénétrants. Autour de bols de porridge et de tranches de pain noir, la discussion commence sur les succès estoniens en matière d’e-administration, cette discipline dont on fait aujourd'hui des masters dans le pays.

Alors que le concept de «société de l’information» se retrouve servi à toutes les sauces au pays de Skype, Linnar Viik en privilégie une définition large:

«Ce n’est pas juste des ordinateurs pour tous, c’est aussi des compétences maîtrisées et du contenu pour tous.»

Une société qui présuppose les trois conditions suivantes:

«Le public a accès à des sources d’information électroniques, sait les utiliser et cette information est suffisamment disponible, riche et accessible.»

Le choix précurseur qu’a fait l’Estonie en développant sa bureaucratie en ligne (avec des services tels que l’e-carte d’identité, le vote en ligne ou encore un carnet de santé virtuel) semble être lié tout naturellement au contexte qui a vu naître le pays: à bien des égards, il a été suffisamment malin pour prendre le train en marche au début des années 1990, à l’époque des PC et à l’aube de l’Internet civil.

«Cela voulait dire pour nous un investissement initial relativement peu élevé, nous avons pu démarrer avec un budget restreint et connecter les réseaux et les PC entre eux grâce à Internet», explique Linnar Viik. En redémarrant sur une page blanche, l'Estonie, qui n’avait pas les moyens de se lancer dans une administration régalienne, a naturellement fait le choix d’une administration en ligne, bien moins coûteuse qu’une administration bureaucratique «papier»:

«Au début des années 1990, la question fondamentale que s’est posée l’Estonie, c’était celle de l’édification de sa structure gouvernementale et administrative. Nous avons compris rapidement que nous n’aurions pas les moyens de déployer une infrastructure gigantesque. Nous avons tout de suite mis nos efforts dans la recherches de solutions offrant des coûts opérationnels au plus bas.»

Interopérabilité des données

Dans la même logique, Linnar Viik constate que les pays en voie de développement «passent tout de suite à l’Internet mobile, aux applications smartphone et aux tablettes». L’avenir de leur administration réside dans le cloud plutôt que dans la disquette, de quoi économiser sur les coûts structurels en matière d’administration.

«Pour nous, la clé a été de travailler sur l’interopérabilité des données», ajoute Linnar Viik. Soit des «fichiers» compatibles, véritable sésame-ouvre toi des administrés en ligne… Mais pour y parvenir, encore faut-il surmonter certains obstacles politiques, pour ne pas parler d’égos:

«Les hommes politiques aiment jouir de leur domaine réservé, leurs ministères sont autant de forteresses. Or, les systèmes doivent pouvoir se parler et se répondre! En Estonie, même si nos ministres ne se parlent pas beaucoup non plus, nous avons mis sur pied une interopérabilité satisfaisante.»

Et c’est là que les administrations plus anciennes sont à la peine. En France, certaines parties de l'appareil d’Etat datent de la Révolution… Partir de zéro, comme cela a été le cas en Estonie, peut donc constituer un avantage:

«C’est vrai que comparé à la France, ça a été plus facile chez nous, nous étions dépourvus d’infrastructures anciennes.»

Sans compter que l’entretien de telles structures s’avère un véritable puits sans fond, en France comme ailleurs:

«Dans les pays de l’OCDE, plus des deux tiers des dépenses en matière d’administration informatique vont à la maintenance des anciens systèmes.»

Soit, la France n’est pas seule. Mais Linnar Viik reconnaît qu’«au regard des autres Etats qui composent l’Europe», il se dégage bien «une voie française» en matière d’administration. Celle-ci «n’est pas particulièrement centrée sur la collaboration avec l'extérieur. La France est un large territoire, qui dispose de ressources très importantes dans le domaine des savoirs et porte des entreprises qui excellent dans la technologie».

Collaborations public-privé

Et par «l'extérieur», on peut aussi bien entendre des pays tiers que des entreprises. Si nous ne disposons pas encore de la signature électronique, devenue banalités chez les tigre balte, c’est d'ailleurs peut-être parce que, en France, «nous n’avons pas encore vu émerger ce moment où le gouvernement et/ou des entreprises embrasseraient la société de l’information de manière pleine et entière».

Car si la France n’a guère l’habitude des partenariats entre le public et le privé, un des paris qu’a fait l’Estonie:

«L'e-administration en Estonie s’est construite sur de nombreuses collaborations fructueuses public/privé. C’est une perte d’énergie si les banques travaillent de leur côté et le gouvernement du sien. Les entreprises de télécommunications aussi doivent être de la partie, y compris dans des secteurs comme la santé ou l’éducation.»

C’est le cas de la célèbre e-carté d’identité, clé de voûte de l’e-adinistration estonienne co-développé entre autres par l’Etat avec l’aide d’entreprises de télécommunications.

Pour ce qui est des recettes magiques pour les administrations plus anciennes, pas sûre qu’il en existe. Linnar Viik préfère prévenir, en s’appuyant sur le B-A ba du jeune informaticien qu’il a été autrefois: il serait illusoire de croire que la clé de la performance réside en l’adoption d’un glacis informatique high-tech. «Une des premières choses que j’ai apprises lorsque j’ai commencé mes études, c’est qu’ajouter une structure digitale performante sur des infrastructures inefficaces à l'origine est une perte d'énergie. Les systèmes informatiques sont des amplificateurs: si la base est mauvaise, le résultat n’en est que plus catastrophique.»

Une allusion subtile à la cacophonie du vote électronique «accordé» aux Français de l’étranger lors des dernières élections? L’auteure de ses lignes s’en souvient… d’autant plus amèrement que ses camarades Estoniens votent sans aucun bug depuis 2005.

Hélène Bienvenu

Hélène Bienvenu
Hélène Bienvenu (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte