Life

Pourquoi vous êtes encore en vie

Laura Helmuth, mis à jour le 26.10.2013 à 10 h 21

L’espérance de vie a doublé au cours des 150 dernières années. Voici pourquoi.

Une personne âgée sur un banc à Madrid, le 26 janvier 2011. REUTERS/Susana Vera.

Une personne âgée sur un banc à Madrid, le 26 janvier 2011. REUTERS/Susana Vera.

Cet article est le troisième de notre série en six épisodes «Longue vie». A lire également: 1. Comment seriez-vous mort il y a cent ans? 2. La honteuse histoire de la mortalité maternelle 4. Comment le coton et les satellites vous ont sauvé la vie 5. L'invention des personnes âgées au Paléolithique a rendu notre monde meilleur 6. Où s'arrêtera l'allongement de l'espérance de vie?

La plus grande différence entre le monde d’aujourd’hui et celui d’il y a 150 ans, ce n’est pas le transport aérien, les armes nucléaires ou Internet: c’est la durée de vie. A l'époque, l’espérance de vie moyenne était de 35 à 40 ans, contre 80 aujourd’hui. Avant, on avait une vie. Aujourd’hui, on en a deux.

Vous avez peut-être même déjà entamé la seconde. Avez-vous déjà connu des problèmes de santé qui vous auraient tué si vous étiez né à une autre période historique? Prenez une minute pour réfléchir aux façons dont vous seriez sans doute mort dans le passé —la variole, à laquelle vous avez survécu grâce à une vaste campagne de vaccination ou le choléra, que vous n’avez jamais contracté parce que vous buvez de l’eau filtrée et potable.

Est-ce qu’un traitement médical particulier vous a sauvé la vie? C’est une drôle de manière d’entamer une conversation: «Pourquoi t’es encore en vie?» Il se trouve que presque tout le monde a une histoire à raconter, mais on l’entend rarement car les traitements médicaux qui sauvent des vies sont devenus banals. J’ai posé la question à mon entourage, et voici un petit aperçu de ce qui aurait pu tuer mes amis et connaissances:

— Adrian a été victime d’une atélectasie pulmonaire à 18 ans.

— Becky a fait une grossesse extra-utérine qui a provoqué une importante hémorragie interne.

— Carl a souffert du feu de Saint Antoine, une infection de la peau.

— Dahlia aurait pu mourir en couches (deux fois) ou plus tard d’une rupture de la vésicule biliaire.

— Hanna a contracté un diabète de type 1 au cours de sa grosse et ne survivrait pas sans insuline.

— Julia a eu l’appendicite à 14 ans.

— On a diagnostiqué une anémie pernicieuse à Katherine quand elle avait la vingtaine. Elle se soigne par des compléments de vitamine B12 mais dans le passé, elle aurait dépéri.

— Laura (moi) a attrapé la scarlatine à 2 ans, ce qui était une cause de mortalité par le passé chez les enfants, mais qui se traite aujourd’hui facilement avec des antibiotiques.

— Mitch a été mordu par un chat (sales bêtes), a eu besoin de chirurgie en urgence et a passé un mois sous antibiotiques, sans quoi il serait mort de la maladie des griffes du chat.

Avec le temps, ces histoires commencent à paraître absurdes, comme une réponse pleine d’enthousiasme («Youhou c’est super la modernité!») à The Gashleycrumb Tinies. Ce poème délicieusement sombre écrit par Edward Gorey est une liste alphabétique d’enfants (fictifs!) qui sont morts dans des conditions atroces: «A pour Amy, tombée dans les escaliers/ B pour Basil, attaqué par des ours mal léchés». Voici comment la science moderne, la médecine et la santé publique changeraient les choses:

«M pour Maud, emportée par les flots... puis ramenée sur la côte par un sauveteur, et réanimée par les secouristes.

O pour Olive, qui s’est empalée sur un poinçon... mais fut sauvée par quatre heures en chirurgie pour remettre son poumon en état.

S pour Susan, qui est morte d’une attaque... ou aurait pu mourir, en tout cas, si son épilepsie n’avait pas été diagnostiquée assez tôt et soignée par de puissants médicaments anti convulsions.»

Très difficile de savoir pourquoi

Quand j’ai commencé à me demander pourquoi la durée de vie moyenne avait autant augmenté et aussi rapidement, je me suis imaginé qu’il y aurait des réponses simples, une suite d’avancées année par année: l’eau potable, le traitement des eaux usées, les vaccins, différents procédés médicaux. Mais étonnamment, il est très difficile de savoir précisément qui a fait quoi ces derniers siècles pour que l’espérance de vie augmente.

Les statistiques d’avant 1900 sont minces, et on constate des oppositions entre biomédical et santé publique, entre obstétriciens et sages-femmes, et entre ceux qui avancent que l’espérance de vie va augmenter indéfiniment alors que d’autres pensent qu’elle commence à stagner.

Il est important de rendre à César ce qui est à César. Dans les pays en voie de développement, l’espérance de vie moyenne n’a pas augmenté de façon aussi impressionnante qu’aux États-Unis ou que dans d’autres pays développés.

Même aux États-Unis, il existe de grandes disparités selon l’origine ethnique, la région géographique, et le rang social. Des disparités existent même entre quartiers. Ces différences comptent parmi les plus grandes injustices du 21ème siècle.

Comment empêcher les morts prématurées? Quelles interventions ont le plus de chances de faire gagner quelques années de plus dans les pays les plus pauvres? Et quel est le meilleur moyen d’améliorer davantage la durée de vie et la santé dans les pays riches?

Mourir jeune et dans la douleur...

Pour comprendre pourquoi la population vit aussi longtemps de nos jours, il faut d’abord savoir comment les gens mouraient dans le passé. (Pour remonter dans le temps, jouez à notre jeu interactif.)

Les gens mourraient jeunes et dans la douleur, à cause de la phtisie (la tuberculose), de l’amygdalite purulente (l’angine), de la fièvre, lors de l’accouchement ou à cause des vers. Rien de tel qu’un regard en arrière sur l’historique de la mort et des causes de décès aux États-Unis pour chasser les idées romantiques que vous pourriez avoir, en croyant que les gens vivaient en harmonie avec la terre ou qu’ils étaient plus à l’écoute de leur corps. La vie était très dure —pleine de maladies contagieuses, de nourriture frelatée, de malnutrition, de vulnérabilité aux maladies et de blessures.

Mais les maladies étaient ce qu’il y avait de pire. La grande majorité des décès avant le milieu du XXe siècle était due à des microbes —bactéries, amibes, protozoaires ou virus qui régnaient sur la Terre, et qui règnent encore, d’une certaine façon. On ne sait pas avec certitude quels microbes étaient responsables de tel décès.

Les relevés de mortalité (des listes de décès classés selon la cause) ont commencé à être tenus au début du XVIIe siècle à Londres, et dans certaines villes et paroisses d’Amérique du Nord au début du XVIIIe. À l’époque, on croyait que les fièvres étaient transmises par des miasmes (de l’air pollué) et les saignées étaient le traitement de prédilection pour à peu près tout.

Nous ne savons donc pas forcément ce qui a causé la «fièvre inflammatoire» ou ce que mourir d’un «œdème» (un gonflement) voulait dire, ou si «fièvre» se référait à la fièvre typhoïde, à la malaria ou à autre chose. L’interprétation de ces relevés est devenue un sous-champ fascinant de l’histoire. Mais dans l’ensemble, la mort était mystérieuse, capricieuse, et omniprésente.

... de faim et de stupidité

Les premiers colons européens arrivés en Amérique du Nord sont pour la plupart morts de faim, et peut-être aussi de stupidité (si l’on en croit certains historiens). Ils se lançaient dans des combats inutiles avec les Natifs Américains, cherchaient de l’or et de l’argent au lieu de cultiver la terre ou de pêcher et buvaient de l’eau souillée.

Comme l'essayiste Charles Mann le remarque dans son fascinant ouvrage 1493, Uncovering the New World Columbus Created, un tiers des trois premières vagues de colonisateurs étaient des gentilshommes, ce qui veut dire qu’ils n’avaient pas à effectuer de travail manuel du fait de leur rang. Au cours de l’hiver 1609-1610, surnommé «le temps de la famine», presque tout le monde est mort; ceux qui ont survécu s’étaient adonnés au cannibalisme.

Les maladies mortelles se sont implantées en Amérique du Nord plus vite que les Européens. Les Natifs Américains ne connaissaient pas les maladies infantiles des Européens et n’y étaient donc pas résistants, ce qui fait que de gigantesques épidémies de variole, de rougeole, de typhus et d’autres maladies se sont répandues sur le continent, pour finir par décimer près de 95% de la population.

La traite des esclaves a tué près d’un million d’Africains qui ont été capturés, enchaînés et envoyés de l’autre côté de l’Atlantique. Ceux qui survivaient au voyage risquaient de mourir des maladies européennes, de faim ou de maltraitance. La traite des esclaves a amené les maladies d’Afrique en Amérique du nord, la malaria et la fièvre jaune étant parmi les plus meurtrières.

Le commerce mondial a répandu d’autres maladies aux quatre coins du globe et a provoqué de terribles épidémies aux alentours du XVIIIe siècle, au moment où presque chaque germe était arrivé sur chaque continent. Aux États-Unis, les progrès des transports au cours du XIXe siècle amenaient des vagues incessantes d’épidémies dans de nouvelles villes et à l’intérieur des terres.

Des germes qui prospèrent

L’urbanisation a rapproché les gens de façon idéale pour que les germes prospèrent, tout comme le travail en usine. C’était malheureusement aussi vrai dans les écoles: les enfants, qui ne risquaient pas de contaminer grand monde dans leur ferme, se retrouvaient à partager leurs microbes avec leurs camarades dans des salles de classe fermées.

L’un des meilleurs ouvrages sur la mort des gens dans le passé est The Deadly Truth: A History of Disease in America, de Gerald Grob. Cet ouvrage est un bon vaccin contre toutes les belles histoires de pionniers qu’on apprend à l’école primaire, et fait passer La petite maison dans la prairie pour des histoires pleines de naïveté.

Les pionniers qui allaient vers l’Ouest par le train avaient à peine assez de nourriture, des vivres avariés pour la plupart; et leur eau provenait de mares infestées de larves. Ils sont morts par centaines de la dysenterie.

Vous avez déjà rêvé de vivre dans une cabane en bois? Ça doit être la belle vie, non? Faux. Ces maisons mal isolées, humides et mal aérées grouillaient de moustiques et de nuisibles. Et comme les colons s’installaient près des cours d’eau, et vu comment ils défrichaient la terre, l’Ohio et le Michigan étaient parmi les plus touchés par la malaria au milieu du XIXe siècle. Dans le Midwest, tout le monde était malade!

Combat contre les maladies contagieuses

Quel chemin avons-nous emprunté pour aller des souffrances du passé à une vie longue et saine? «La plupart des gens pensent que c’est grâce aux progrès de la médecine», explique David Jones, historien spécialisé dans la médecine à Harvard, «mais beaucoup d’historiens ne sont pas d’accord».

Le problème, c’est la chronologie. La plupart des traitements médicaux qui nous sauvent la vie aujourd’hui ne sont apparus qu’au moment de la Seconde Guerre mondiale: antibiotiques, chimiothérapie, médicaments pour faire baisser la tension. Mais le progrès le plus fulgurant qui a fait grimper l’espérance de vie est survenu entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle.

En grande partie, ce changement est dû à un large éventail de progrès en termes de santé publique, et pour faire simple, certains visaient clairement à guérir les maladies, tandis que d’autres l’ont fait par accident. «Il y a eu tout un enchaînement d’événements qui se sont produits simultanément», nous raconte S.Jay Olshansky, chercheur sur la longévité à l’Université de l’Illinois, à Chicago.

Mathématiquement, ce sont les interventions qui ont empêché des bébés et des enfants de mourir de maladies contagieuses qui ont eu le plus grand impact sur la durée de vie. (Dans Rising Life Expectancy: A Global History, James Riley fait remarquer qu’au cours d’une vague de peste particulièrement meurtrière en Europe, l’espérance de vie moyenne pouvait chuter de cinq ans.) Et jusqu’au début du XXe siècle, on mourrait surtout pendant la petite enfance.

Eau potable et germes

L’eau potable est peut-être ce qui a le plus sauvé de vies au cours de l’histoire. Certains historiens estiment que grâce à elle, le taux de mortalité global a baissé de moitié, que la mortalité infantile a baissé de deux tiers, et que celle des nourrissons a baissé des trois quarts.

En 1854, le médecin britannique John Snow a établi un lien entre une épidémie de choléra à Londres et une pompe à eau près d’un égout qui fuyait, et certains des plus gros projets de travaux publics de la fin du XXe siècle ont consisté en la séparation entre eau potable et eaux usées. Les villes faisaient passer l’eau par du sable et du gravier pour piéger la saleté, et quand ça ne fonctionnait pas (les germes, c’est terriblement petit), elles ont commencé à chlorer l’eau.

Dans le même genre, il y avait des technologies pour emmener les eaux usées loin des villes, mais comme le remarque Gerald Grob dans The Deadly Truth, les premiers systèmes d’évacuation favorisaient encore plus la transmission de maladies transmises par matières fécales. Manquant de compréhension sur le fonctionnement des germes, les gens croyaient que la meilleure solution était la dilution et reliaient leur système d’évacuation à des cours d’eau tout proches. Malheureusement, les points de sortie des eaux usées arrivaient souvent non loin du point d’entrée d’eau potable.

Après avoir enfin compris que les égouts et l’eau potable devaient être complètement séparés, la ville de Chicago a construit un canal de drainage qui a inversé le cours de la rivière Chicago en 1900. La ville envoyait donc ses eaux usées dans le bassin du Mississippi, tout en continuant de puiser son eau potable dans le lac Michigan.

Il a fallu du temps pour comprendre que les germes étaient responsables des maladies, mais une fois cette notion comprise, les gens ont commencé à se laver les mains. Le savon est devenu moins cher et plus accessible, et tout le monde avait soudain une bonne raison de se laver les mains: avant une opération chirurgicale, après être allé aux toilettes, et avant de manger. Le savon protège à la fois des maladies mortelles et des maladies persistantes; aujourd’hui encore, les enfants qui n’ont pas à accès au savon et à l’eau potable ont des problèmes de croissance.

Les logements étaient surchargés, sales, mal ventilés, humides, nauséabonds, très chauds en été et froids en hiver, surtout dans les villes. Des conditions de vie horribles pour un être humain, mais une aubaine pour les microbes. Presque tout le monde avait la tuberculose (première cause de phtisie), principale cause de mortalité au XIXe siècle.

On la voit encore comme la maladie des gens jeunes, beaux et poètes (elle a emporté Chopin et Henry David Thoreau, sans oublier Mimi dans La Bohème), mais elle touchait surtout les pauvres, et il n’y avait rien de romantique là-dedans. Avec l’amélioration des conditions économiques au XIXe siècle, davantage de logements ont été construits, mieux ventilés, mieux éclairés (la lumière du soleil tue la bactérie responsable de la tuberculose), plus résistants aux conditions climatiques et moins accueillants pour les germes et la vermine.

La richesse n'empêchait pas de mourir

De nos jours, nous vivons comme des rois —nous avons des fauteuils tapissés, des lits propres, un festin de calories à chaque repas, toute la noix de muscade (on tuait pour en avoir, à une époque) et le sel dont on peut rêver. Mais la richesse et les privilèges n’ont pas empêché les rois de mourir jeunes.

Il est vrai que les microbes sont sensibles à l’appartenance ethnique —certains peuples ont développé des défenses contre le choléra, la malaria et peut-être même la peste— mais au cours du XVIIe siècle, ils ont tué sans distinction de classe sociale.

Le fossé de longévité entre riches et pauvres s’est lentement creusé avec l’arrivée de mesures de santé efficaces que seuls les riches pouvaient s’offrir: l’ipéca, venu du Nouveau Monde, contre les diarrhées sanglantes, les préservatifs faits en intestins d’animaux pour lutter contre la syphilis, la quinine tirée de l’écorce du quinquina pour soigner la malaria. Dès qu’ils ont compris que les agrumes pouvaient leur éviter le scorbut, les riches ont bâti des orangeraies, des serres où ils faisaient pousser le fruit salvateur.

L’amélioration des conditions de vie est un facteur important dans l’allongement de la longévité. Les premiers colons européens arrivés en Amérique du Nord ont énormément souffert de la famine au début, mais une fois les colonies établies, ils avaient plus de nourriture et une alimentation plus équilibrée qu’en Angleterre. Durant la Révolution Américaine, les soldats américains étaient plus grands de quelques centimètres que leurs homologues britanniques.

En Europe, les riches étaient plus grands que les pauvres, mais de telles différences n’existaient pas en Amérique, preuve qu’il y avait assez à manger pour tout le monde. Les choses ont changé au cours du XIXe siècle, quand la population a augmenté et que les immigrants sont partis vers des zones urbaines. La taille moyenne a baissé, mais les fermiers étaient plus grands que les ouvriers. Les habitants des zones rurales vivaient dix ans de plus environ que ceux de la ville, en grande partie parce qu’ils étaient moins exposés aux maladies contagieuses mais aussi parce qu’ils mangeaient mieux.

Les maladies liées à la malnutrition n’étaient pas rares chez les pauvres de la ville: scorbut (un déficit en vitamine C), rachitisme (déficit en vitamine D) et pellagre (déficit en vitamine B3). Une meilleure alimentation à la fin du XIXe siècle a rendu la population plus grande, en meilleure santé, et a allongé sa durée de vie; les aliments enrichis ont limité les conséquences des déficits en vitamines.

La nourriture contaminée était l’une des plus grandes causes de mortalité, surtout chez les nourrissons; une fois qu’ils n’étaient plus nourris au sein, leur nourriture pouvait les exposer à la typhoïde, au botulisme, à la salmonelle et à tout autre microbe provoquant une diarrhée fatale chez les jeunes enfants. (Il y avait davantage de décès chez les nourrissons en été, preuve qu’ils mourraient d’une nourriture contaminée par des microbes, qui s’épanouissent par temps chaud.)

La réfrigération, les campagnes de santé publique pour le lait pur et pasteurisé et une compréhension du fonctionnement des germes ont permis de rendre la nourriture plus saine. Aux États-Unis, le Pure Food and Drug Act de 1906 a rendue criminelle la vente de nourriture avariée, a instauré des lois sur l’étiquetage et a amené au contrôle de la viande par le gouvernement, ainsi qu’à la création de la Food and Drug Administration.

Débat sur la vaccination

Les populations avaient commencé à trouver des moyens de combattre les épidémies dès le 18ème siècle, principalement en mettant les malades en isolement et en inoculant les bien-portants. Les États-Unis ont connu moins d’épidémies massives qu’en Europe, où la peste bubonique sévissait régulièrement sur le continent, tuant un tiers de la population à chaque fois.

Leur faible densité de population empêchait les épidémies de se répandre sur tout le territoire, mais elles faisaient des ravages au niveau local, surtout quand la population a commencé à augmenter et que de plus en plus de gens vivaient dans des villes surchargées. Des centaines de personnes sont mortes de la fièvre jaune à Savannah en 1820 et 1854; la première épidémie dévastatrice de choléra a frappé le pays en 1832. Les villes portuaires étaient parmi les plus frappées car les marins ramenaient de nouvelles maladies de leurs voyages. Ces villes ont instauré des zones de quarantaine dès le XIXe siècle pour empêcher les marins de débarquer au moindre signe de maladie, et à terre, ces zones séparaient les personnes contagieuses de celles en bonne santé.

En 1721, à Boston, une épidémie de variole a déclenché un grand débat à propos de la variolisation, un procédé qui consistait à transmettre du pus d’une personne contaminée à un patient sain afin de l’immuniser. Le révérend Cotton Mather défendait cette méthode, dont il disait que c’était un don de Dieu. Ceux qui y étaient opposés disaient que cette maladie était la volonté de Dieu.

Le débat s’est poursuivi à propos de la variolisation, et puis sur le sujet de l’inoculation (avec la variole des vaches, arrivée fin XVIIIe), et enfin sur la vaccination. Ce débat sur la volonté divine et les dangers des vaccinations (réels par le passé, mais sans fondement de nos jours) est toujours d’actualité.

Au début du XXe siècle, les antitoxines pour soigner la diphtérie et les vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche ont permis d’endiguer la progression de ces maladies meurtrières, suivis par les vaccins contre les oreillons, la rougeole, la polio et la rubéole.

Anne Schuchat, directrice du Centre pour la santé mondiale du Centre de contrôle et de prévention des maladies des États-Unis (CDC), explique que ce ne sont pas uniquement les vaccins qui ont sauvé des vies, mais que c’est «le gigantesque effort social pour vacciner les gens qui a amélioré la santé, rallongé l’espérance de vie, et sauvé des enfants». Les vaccins ont quasiment éliminé toutes les maladies meurtrières, mais le Dr. Schuchat fait remarquer que ces maladies «sont encore présentes dans certaines parties du globe, et elles reviendront si on ne continue pas les campagnes de vaccination».

Les vaccins sont si efficaces que la plupart des habitants des pays développés ne savent pas ce que c’est de voir un enfant mourir de la coqueluche ou de la rougeole, mais les parents dont les enfants ont contracté ces maladies parce qu’ils sont contre les vaccins peuvent leur raconter. «Notre erreur a été de sous-estimer les maladies, et nous avons trop écouté les avis négatifs [sur les vaccins]», explique ainsi un papa néo-zélandais dont l’enfant a failli mourir du tétanos.

Schuchat explique qu’aujourd’hui la priorité est le vaccin contre le papillovirus; seul un tiers des adolescentes ont reçu les trois injections nécessaires pour les protéger du cancer du col de l’utérus. Les vaccins «sont très efficaces et sûrs, mais on met du temps à le comprendre. Dans les décennies à venir, des milliers de cas de cancer vont se déclarer chez des personnes qui ne sont que des jeunes filles aujourd’hui».

Une partie du mérite de la baisse des maladies mortelles pourrait revenir aux maladies elles-mêmes. Les microbes responsables de la maladie de Bouillaud, de la scarlatine et de quelques autres maladies ont peut-être évolué vers des versions moins meurtrières. Du point de vue de l’évolution, c’est logique —un parasite n’a aucun intérêt à tuer son hôte, et les variantes moins virulentes peuvent se répandre plus facilement entre les êtres humains.

Évidemment, une évolution soudaine chez les microbes peut aussi aller dans l’autre sens: la pandémie de grippe espagnole de 1918-1919 était une variante qui a décimé plus de gens que n’importe quelle épidémie, près de 50 millions. Dans toute bataille entre microbes et mammifères, les microbes sont en position de force.

Laura Helmuth

Traduit par Anthyme Brancquart

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