Sports

Football: comment les agents de joueurs de demain voient leur métier

Ronan Tésorière, mis à jour le 23.10.2013 à 12 h 58

Alors que l’affaire Thauvin et un numéro de Cash Investigation ont remis en lumière le rôle trouble des agents de joueurs, nous avons suivi la rentrée de 75 aspirants au concours d’agent sportif.

Le joueur du Real Madrid Cristiano Ronaldo et son agent Jorge Mendes lors d’une cérémonie au stade Santiago Bernabeu de Madrid, le 15 septembre 2013. REUTERS/Sergio Perez.

Le joueur du Real Madrid Cristiano Ronaldo et son agent Jorge Mendes lors d’une cérémonie au stade Santiago Bernabeu de Madrid, le 15 septembre 2013. REUTERS/Sergio Perez.

Sur la pelouse du stade Charléty, Edinson Cavani et Ezequiel Lavezzi s'échauffent. Les deux stars du PSG sont là pour une publicité pour leur équipementier.

En ce lundi de la fin septembre, une trentaine de paires d'yeux ne ratent rien de leurs gestes depuis un salon privé donnant sur le stade. Des supporters? Non, des apprentis agents de joueurs.

Le rêve ne dure que le temps d'une pause café: les étudiants de l'Ecole des agents de joueurs de football (EAJF) vont devoir retrouver leur propre terrain, beaucoup moins glamour. Celui de l'article L122-18 du Code du sport.

Pour arriver un jour à approcher les deux Sud-Américains, il leur faudra une licence délivrée par la Fédération française de football (FFF) après un concours aux statistiques impitoyables. Avec moins de 20% de taux de réussite sur plus de 600 candidats, ce sésame, nécessaire théoriquement pour exercer sous peine de sanctions, ne s'obtient pas sans beaucoup de travail. Pour la Fifa, qui a mis au point le concours mais laisse aux fédérations nationales le soin de le faire passer, ils sont aujourd'hui officiellement seulement 243 à exercer en France.

Survêt' et costumes

Pour ces aspirants agents, c'est la rentrée. Comme souvent dans tout ce qui touche au football en France, les femmes ne sont pas légion: une seule sur la trentaine d’élèves.

Certains portent le survêtement, d'autres le costume. Tous ne sont concentrés que sur la voix d'un homme, Arthur Poupel, ancien directeur juridique du Havre et agent détenteur du fameux sésame, leur professeur pour les trois prochaines heures. En guise d'introduction, les futurs candidats auront droit à un examen blanc tiré des annales du concours.

Le métier n'est pas à la portée du premier venu. Un agent négocie auprès des clubs le montant du salaire, les primes de matches ou même le logement et le paiement des impôts. Il se rémunère généralement sur les émoluments annuels de son joueur et d'éventuelles primes à la signature d'un nouveau contrat. De solides bases de droit et de finances sont donc nécessaires à la réalisation de ces missions, sans oublier une bonne dose de psychologie.

Sidney Broutinovski, fondateur de l'EAJF, est satisfait de cette rentrée. Au total, 75 élèves sont inscrits pour cette formation qui cumule cours sur une plate-forme de e-learning (520 h) et cours «physiques» (200 h) pour 2.990 euros annuels. Le jeune homme en costume sombre a lui même échoué au concours il y a cinq ans:

«Je venais d'une école de commerce, j'avais beaucoup d'amis dans le milieu, des gens avec qui j'ai grandi du côté de Créteil. Je me suis dit que j'allais tenter ma chance. Mais mon bagage ne m'a pas suffi pour réussir. C'est là que je me suis rendu compte de la demande et que j'ai décidé de créer cette formation. […]

Le point commun des élèves ici, c'est la passion pour le football. Il y a des élèves qui ont arrêté en fin de 3e et d'autres qui ont fait HEC. La plupart ont eu un déclic, ils se sont dit: je veux être formé. Ils ont un embryon de réseau et connaissent des joueurs de CFA ou de National.»

Aujourd’hui, 200 élèves sont passés sur les bancs de l'école, et 20% environ exercent, un taux dans la moyenne de la réussite globale à l'examen.

«Pas des chevaliers blancs»

Récemment, l'affaire Thauvin et le reportage de Cash Investigation consacré au milieu du football n'ont pas contribué à améliorer l'image de marque d'une profession souvent décriée.

Florian Thauvin, jeune joueur talentueux de l'équipe de France des moins de 20 ans, tout juste champion du monde de sa catégorie, a fini par signer le dernier jour du marché des transferts d’été à Marseille après un bras de fer de deux mois avec son club, Lille, pour lequel il n'aura finalement jamais joué un match. Un bras de fer dirigé dans l'ombre par un de ses proches, un agent officieux surnommé «Tonton Adil», boucher à Paris dans le civil.

Cash Investigation, diffusé sur France 2 le 11 septembre dernier, s'intéressait de son côté notamment au cas du transfert d'Eliaquim Mangala au FC Porto depuis le Standard de Liège, organisé par Luciano D'Onofrio, aussi agent de Marouane Fellaini, star de Manchester United, via des sociétés écran en Grande-Bretagne. Un transfert rapportant à l’agent la modique somme de 650.000 euros.

Ces deux évènements médiatiques récents sont un résumé de ce qui est souvent reproché aux agents: éprouver peu de scrupules à monter un joueur contre son club pour obtenir un pourcentage sur le prochain contrat, traiter les joueurs comme une marchandise, gagner des sommes exorbitantes en profitant d'un système plus ou moins corrompu, parfois oublier de payer des impôts dessus... Sidney Broutinovski a bien conscience de cette image:

«Le message que l'on véhicule, c'est aussi de moraliser la profession. Mais on n'est pas des chevaliers blancs pour autant. Quelqu'un qui rentre dans le métier en ayant suivi une formation chez nous aura moins envie de sortir des sentiers battus qu'un autre. Je ne dis pas que tous les agents qui sont sortis de chez nous sont irréprochables, mais à 80%, ils seront plus réglos!»

Carte Vitale, impôts et épargne

Et de rappeler qu’il existe aussi beaucoup de fantasmes autour de la profession:

«Cash Investigation n'a montré que les mauvais côtés du métier. Nos élèves aussi arrivent souvent avec des clichés. Ils se projettent et veulent gagner de l'argent mais dans la réalité, un agent devrait d'abord penser à l'intérêt de son joueur avant le sien. L'agent fait un pari sur l'avenir, gère la comptabilité, les contrats de sponsoring mais aussi la carte Vitale, les impôts, l'épargne du joueur. Il gère sa vie avec un grand V, il ne doit donc pas faire n'importe quoi.»

Sa formation n’a pour l’instant pas le label de la FFF:

«Cela fait plusieurs années que je les contacte pour un partenariat mais il n'y a pas de réponse de leur part. Quelque part, on a créé le bac sans le lycée. En France, notamment grâce au ministère des Sports, qui a mis beaucoup de barrières, on a une législation plus stricte qu'ailleurs. On est le seul pays où les commissions sont plafonnées, par exemple. Après, par rapport à ce qui est montré dans Cash Investigation, j'ai cessé de croire au Père Noël, je ne crois pas au grand ménage. Il y a trop d'intérêts économiques».

Avec plus de 2 milliards d'euros échangés cet été lors du lors du marché des transferts dans les cinq plus grands championnats européens, on comprend que certains n’aient pas intérêt à plus de contrôle. Selon la Fifa, seules 30% des transactions mondiales se font actuellement avec des agents licenciés.

Réaction de Le Graët

Les étudiants vivent eux aussi ce contexte plus ou moins sereinement. Romain Fernandez, 23 ans, vient de l'immobilier et veut faire de sa passion un métier:

«Ca jette un froid de voir ce qui se peut se passer dans le milieu. Pour côtoyer les terrains le week-end, je vois bien qu'il y a des mecs qui travaillent sans licence. Mais moi, si je suis ici, c'est parce que je n'ai pas envie d'être un charlatan. On apprend principalement des bases solides de droit, ça va me donner une assise intellectuelle pour après exercer le métier. Pour l'instant, je n'ai pas de plan de carrière, mais une chose est sûre: je ne veux pas travailler sans licence.»

Même discours du côté de la seule femme dans la salle ce jour-là, Sharon Fonteneau, 20 ans:

«La réaction de Le Graët m'a choqué. Je ne comprends pas que les règles ne s'appliquent pas sous prétexte que l'on connaisse untel ou untel. Si j'ai la licence, je devrais être avantagé par rapport à d'autres qui ne l'ont pas. Moi, je viens du droit, et pour moi nul n'est sensé ignorer la loi.»

«La réaction de Le Graët»? La séquence impliquant le président de la FFF est sans doute celle qui a le plus choqué dans le documentaire de France 2. Elise Lucet évoque avec lui deux points du règlement, l’un qui demande que les agents déclarent la liste des joueurs dont ils s’occupent et l’autre qui interdit tout agent condamné pénalement à exercer.

Le Graët répond sur le premier point que «s’ils le font pas, c’est pas un drame». Sur le deuxième, et face à la liste des agents toujours en activité bien que punis par la loi, il bafouille «normalement, lui, il n’a plus de licence», «moi je vous dis que c’est un type très bien» ou encore «les règles sont respectées dans la quasi-totalité des cas.»

«Je ferai mon jugement par moi-même»

Antoine (il a demandé à ce que son nom de famille n’apparaisse pas), 23 ans, issu d'école de commerce, se montre pragmatique:

«Je crois que pour bien exercer ce métier, il faut surtout de l'expérience et des contacts. La preuve, il y a plein de gens qui exercent sans la licence. C'est important de connaître ses droits et ses devoirs, mais après, libre à nous de respecter ou non les règles. J'attends de voir comment ça se passe vraiment. Certains me disent que c'est un monde de requins; d'autres le contraire. Je ferai mon jugement par moi-même.»

Même son de cloche chez Anthony Bezzolato, 32 ans:

«On part toujours du principe que l'on va être un agent propre... après, on va se confronter à la réalité. Je viens du milieu du football, j'ai évolué jusqu'en -17 nationaux dans un club de banlieue. J'ai vu ce qui se passait sur les bords de terrain. Je suis déjà au courant et cela ne me choque pas.»

Ce qui se passe sur les bords de terrain? Ca se résume souvent à des hommes en costard qui débarquent en grosse cylindrée, un kit Bluetooth à l'oreille, pour impressionner les familles. Ils espèrent ainsi récupérer des joueurs pour leur faire signer un mandat d'exclusivité qui ne garantit rien. Malheureusement, le piège fonctionne encore assez souvent.

Football Manager

Afin de ne pas laisser ses meilleurs éléments seuls au milieu de cette jungle, cette année, l'EAJF a créé une junior entreprise au sein de son école. Le cabinet «XI de Légende» a pour but de mettre le pied à l'étrier à ses meilleurs éléments.

A la tête du cabinet, Bruno Lalande, licencié depuis 2012 et passé par l'école:

«Quand j'ai vu Cash Investigation, je me suis dit que c'était une bonne nouvelle, que ça allait peut-être mettre un coup de pied dans la fourmilière. Les agents sans licence parasitent le système. Il y a une proportion de pourris non négligeables dans le métier. Mais j'écarte ces gens là. Je m'attelle à faire ce que je sais faire: rester au plus près du terrain, repérer des bons jeunes et leur offrir un encadrement de qualité.»

Il s'occupe ainsi de jeunes joueurs issus du centre de formation du Losc et de joueurs de National. Actionnaire de la société, il touche 10% des bénéfices, le reste allant aux autres actionnaires, dont l'école.

Du côté des acteurs du métier plus expérimentés, on est circonspect. «Si ça peut aider à moraliser la profession, tant mieux, mais je ne vois pas comment ils vont éduquer les gens», estime un agent licencié depuis 2001 qui s'occupe des intérêts d'un international français et de plusieurs joueurs de Ligue1 et qui souhaite rester anonyme. «Au delà d'avoir une licence, il faut avoir une moralité.»

Cet agent affirme ainsi avoir préféré stopper sa collaboration avec Nadir Belhadj, joueur qui voulait absolument quitter Lyon pour Portsmouth pour des raisons salariales au détriment de sa carrière. Ce dernier est finalement parti par le biais d'un autre agent pour le regretter amèrement quelques années plus tard. Il poursuit:

«Alors, c'est mieux si ces formations existent, mais je ne comprends pas que la FFF ne l'aie pas mis en place par elle même. L'argent pervertit beaucoup de choses, dans le foot comme ailleurs, et ça tu ne l'apprends pas à l'école. Beaucoup de jeunes fantasment sur ce métier, ils se croient dans Football Manager mais en vérité si tu n'as pas un capital de départ, tu ne t'en sors pas. Pour moi, il faudrait une véritable branche du droit ou une formation dispensée via le ministère.»

Mais que fait la FFF?

Pierre Ducrocq est un ancien joueur de Ligue 1, passé par Le Havre et le PSG notamment. Aujourd'hui de l'autre côté de la main courante, il est associé comme directeur technique au sein d'un cabinet d'agents, Kemari, et entend rester honnête: 

«Je ne veux pas de problème avec la loi. J'avais une bonne réputation sur les terrains, je veux la garder en dehors. Le fond du problème aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas que les agents qui sont fautifs. Tous les étages du football sont responsables de cette situation. Pourquoi les agents respecteraient les règles qui ne sont pas respectées par les institutions? Il n'y a pas de véritable gendarme.»

Arthur Poupel, professeur à l'EAJF et associé de Pierre Ducrocq, abonde: 

«Il y a une impunité dans le milieu que je regrette, alors je sensibilise sur les sanctions qui existent quand on travaille sans licence, pénales notamment. L'intérêt d'avoir cette licence; c'est la crédibilité que cela donne auprès des clubs ou des familles des joueurs.

C'est un vrai sésame et il ne faut pas le dévaluer. On essaie de donner des principes à nos étudiants, on espère que cela aura une influence sur l'exercice de leurs fonctions plus tard. Après, je ne suis pas là pour critiquer la FFF, mais ce n'est pas la première fois que l'on constate des oublis dans l'application du règlement...»

La FFF n'a pas souhaité répondre à nos questions, ni sur la situation des agents incriminés dans l'émission Cash Investigation ni sur la formation. Le seul geste de la fédération a été de fournir à la production de l'émission une liste des situations juridiques des agents incriminés pendant le tournage de l’émission, dont il est fait état rapidement dans le documentaire.

Quant à l'EAJF, à un an de la Coupe du monde, on y croit en son modèle économique. De nouvelles sections ouvriront bientôt à Lille, Lyon et Marseille et d'ici à deux ans du côté de New York et Los Angeles, où le marché n’est pas aussi saturé qu’en Europe.

Seule question en suspens: la fameuse licence existera-t-elle encore alors que la FIFA a dans ses cartons un projet visant à la supprimer et à totalement déréguler le marché, transférant la responsabilité des agents aux joueurs et aux clubs?

Ronan Tésorière

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