Monde

La guerre secrète du Mossad contre les armes de destruction massive en Syrie

Ronen Bergman, mis à jour le 18.10.2013 à 10 h 59

«Les Israéliens sont les yeux et les oreilles, parfois exclusivement, parfois de façon complémentaire, selon ce que le renseignement américain est capable, ou incapable, de récolter lui-même.» Un ancien chef du renseignement militaire israélien.

Damas, février 2013. REUTERS/Goran Tomasevic

Damas, février 2013. REUTERS/Goran Tomasevic

Le 20 août 2012, Barack Obama déclarait que toute utilisation ou transfert de ses armes chimiques par Bachar el-Assad équivaudrait, selon les Etats-Unis, à franchir une ligne rouge. L’idée étant que cela entraînerait une intervention américaine en Syrie. Dans l’esprit de certains responsables, au ministère des Affaires étrangères israélien, si Obama avait tracé cette ligne, c’est qu’il imaginait qu’elle ne serait jamais franchie. Et s’il avait émis cette hypothèse, c’était en partie grâce aux évaluations transmises par les services de renseignements israéliens, qui mènent depuis plusieurs décennies une campagne clandestine destinée à priver Assad de ses armes les plus meurtrières –et apparaissent comme les principaux partenaires des Etats-Unis dans la collecte d’informations sur aux régimes moyen-orientaux.

Selon deux anciens hauts responsables du renseignement militaire avec qui je me suis entretenu, les agences de renseignement israéliennes considéraient à l’époque qu’Assad n’utiliserait pas d’armes de destruction massive (ADM) et qu’il conserverait son arsenal d’armes chimiques comme atout dans sa manche lors d’une éventuelle une négociation en vue d’obtenir l’asile politique pour lui, sa femme et ses proches. Israël se trompait.

Le 10 mars 2013, les renseignements israéliens apprennent de leurs sources l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien. L’information est confirmée par recoupement, notamment par des interceptions des fréquences radio de l’armée syrienne, et le repérage par les satellites de surveillance de mouvements autour d’un bunker dont on sait qu’il abrite un dépôt d’armes chimiques.

Israël partage ses informations avec les Etats-Unis, mais Washington se refuse à admettre leur véracité. Pour les Israéliens, il est clair que les Américains y voient une patate chaude dont le président n’est pas d’humeur à se saisir. Sans bien saisir les importantes répercussions politiques de la divulgation de ces informations (à moins que ce ne fût à dessein, pour faire pression sur Washington), le général de brigade Itai Brun, chef de l’Aman, le département de recherche du renseignement militaire israélien, lors d’un discours prononcé le 23 avril à Tel-Aviv devant l’Institut pour les recherches sur la sécurité nationale, déclare sans équivoque que le gouvernement syrien a fait usage d’armes chimiques contre sa population.

Des paroles qui ont irrité et embarrassé l’administration américaine.

Pendant quelques jours, Washington bredouille et exige des clarifications d’Israël. Au bout du compte, suivant un rapport soumis aux Nations unies par le Royaume-Uni et la France, l’administration Obama doit reconnaître que l’information est en fait exacte. Depuis, pour éviter ce genre d’incidents, les officiers de l’Aman sont interdits de conférences en public.

Israël et les Etats-Unis, des partenaires de longue date

Quoi qu’il en soit, la collaboration entre Israël et les Etats-Unis dans le domaine du renseignement n’en a pas souffert, et Israël continue de partager avec les Etats-Unis les nombreuses informations dont elle dispose au sujet de la Syrie. Des rapports rendus publics indiquent qu’Israël a fourni à la CIA «des renseignements provenant de l’intérieur d’une unité spéciale d’élite de l’armée syrienne ayant la responsabilité de l’arsenal chimique de M. Assad» comme l’écrit le Wall Street Journal, après l’attaque massive au gaz sarin du 21 août dans la banlieue de Damas.

«Nous avons une connaissance très approfondie de ce qui se passe en Syrie et une capacité dans la collecte de renseignements sur place très développée. Les Israéliens sont les yeux et les oreilles, parfois exclusivement, parfois de façon complémentaire, selon ce que le renseignement américain est capable, ou incapable, de récolter lui-même», me déclarait ce 19 septembre le Major General Uri Sagi, ancien chef du renseignement militaire israélien. Bien que la menace d’une attaque américaine sur la Syrie –et d’une possible contre-attaque syrienne sur Israël– se soit pour l’heure apaisée, les efforts israélo-américains en vue d’infiltrer le régime Assad se poursuivent.

Ce qui suit est un récit de ces efforts.

Les espions américains et israéliens sont des partenaires de longue date. «Les renseignements collectés par nos soins, notamment par l’Unité 8200 [le service d’écoutes israélien] ont toujours été très précieux pour la NSA [l’agence de sécurité nationale des Etats-Unis] et d’autres agences de renseignements américaines», remarque Sagi. Un mémorandum top secret rendu public en septembre par The Guardian montre que la NSA fournit à l’Unité 8200 des interceptions sans filtrage préalable. Mais le partenariat n’a pas toujours été aussi fructueux. A l’époque de la Guerre du Golfe, par exemple, en 1990 et 1991, «il faut admettre qu’en ce qui concerne l’Irak, Américains et Israéliens disposaient de peu d’informations à partager», confirme Sagi.

A l’époque, les efforts conjoints visant à espionner le programme d’armes de destructions massives syrien n’étaient guère plus performants.

L'histoire du bateau parti de Corée du Nord

En mars 1990, le Premier ministre nord-coréen visite Damas, et les deux Etats signent un accord secret de coopération militaire et technologique qui comprend principalement la fourniture à la Syrie de missiles Scud C et des lanceurs correspondants. Début février 1991, le premier chargement, quelque 30 missiles, est expédié au port syrien de Lattaquié. La NSA, comme l’apprendront plus tard les renseignements israéliens, était au courant, mais Washington s’était abstenu d’en informer Tel Aviv, de peur que les Israéliens ne tentent d’intercepter le chargement, et ne déclenchent une énième bagarre dans la région.

Israël, toutefois, disposait de ses propres sources. Le Mossad –l’agence de renseignement nationale– gardait un œil sur le bateau. Les agents de la division Césarée du Mossad, qui sont entraînés à l’infiltration dans les pays arabes, attendaient au Maroc le bateau, qui, parti de Corée du Nord, avait fait escale dans un certain nombre de ports africains sur le chemin de la Méditerranée et de Latakia. Deux agents du Mossad, camouflés en touristes, réussissent à plonger sous le navire pour y installer un transpondeur de forte puissance. Un chasseur F-15 israélien doit larguer un missile qui, guidé par le signal émis depuis le navire, le réduira en miette. Au bout du compte, toutefois, le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir décide d’annuler l’opération, de peur de déclencher une conflagration majeure au Moyen-Orient, la guerre du Golfe étant en cours.

Rétrospectivement, deux anciens responsables du renseignement israélien avec qui j’ai parlé début septembre –l’un du Mossad, l’autre de l’Aman– m’ont confié leurs regrets concernant la décision de Shamir.

«Si nous avions pu établir clairement à l’époque que nous n’autoriserions pas la Syrie à poursuivre le développement de missiles vecteurs d’ADM, nous ne serions pas aujourd’hui sous la menace d’un arsenal énorme de missiles à même de frapper n’importe quel endroit en Israël avec des agents chimiques.»

Longtemps, Israël a considéré la Syrie comme son principal ennemi. Concentrant une énorme armée à sa frontière nord-est, elle avait participé à quatre sanglantes guerres avec l’Etat juif (en 1948, 1967, 1973 et 1982). «Pendant bien des années, jusqu’à ce qu’éclate la guerre civile, les Syriens étaient la dernière armée constituant une menace sérieuse pour Israël. En conséquence, d’énormes ressources en termes de renseignement ont été consacrées dans cette direction», confie Sagi, qui fut à la tête des renseignements militaires israéliens de 1991 à 1995 et comme conseiller spécial pour le renseignement auprès du chef d’état-major des Forces de défenses israéliennes de 2006 à 2010.

L’agence de renseignement israélienne, le Mossad, a recruté de façon continue des agents au sein de l’armée et du gouvernement syrien, et infiltré ses propres agents sous de fausses identités en Syrie afin d’y mener diverses missions. Parallèlement, les renseignements militaires israéliens collectaient des informations sur les systèmes de défense syriens.

Au fil des années, les Syriens ont réussi à attraper quelques-uns de ces espions. L’une des affaires les plus connues est le cas d’Eli Cohen, qui fut envoyé en Syrie au début des années 1960 sous l’identité d’un marchand syrien revenu au pays très riche après des années passées en Amérique du Sud. Cohen avait noué des contacts étroits avec de hauts responsables syriens de l’armée et du renseignement.

Au cours de folles soirées organisées dans son luxueux appartement, en face du quartier général des armées de Damas, il leur avait soutiré de nombreux secrets d’Etat. L’officier traitant de Cohen au Mossad, Gedaliah Khalaf, m’a raconté la façon dont Cohen lui transmettait chaque jour les toutes dernières informations, y compris quelques commérages, en provenance directe du premier échelon du gouvernement syrien, à l’aide d’un émetteur en morse caché dans son appartement.

L'origine des fameux missiles syriens qui nous intéressent aujourd'hui

David Kimche, officier du Mossad puis directeur adjoint de l’organisation, raconte la façon dont le Mossad faisait passer à la CIA certaines des informations obtenues par Cohen et d’autres sources. «Nous voulions prouver aux renseignements américains que nous étions une carte importante au Moyen-Orient, capable de récupérer des renseignements hors d’atteinte pour eux», raconte Kimche dans un entretien de 2002. «Je pensais que nous pourrions être le relais des agences de renseignement des Etats-Unis en Afrique et en Asie», confie Isser Harel, qui fut le deuxième directeur du Mossad, dans un entretien de 2001.

Dans ce contexte, l’Unité 8200 a joué un rôle crucial, par l’interception des communications ennemies. Elle emploie des milliers de soldats à écouter les messages, décrypter les codes et traduire, traiter et analyser le matériel recueilli. Au cours de la Guerre des Six jours, en 1967, Israël obtient une victoire éclair et décisive sur la Syrie et l’Egypte grâce, en grande partie, aux renseignements de haute qualité fournis par l’Unité 8200 et d’autres branches du renseignement.

A cette occasion, Israël révèle également pour la première fois le savoir-faire de l’Unité 8200. Le président syrien Hafez el-Assad et le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui perdaient la guerre et avaient perdu leurs aviations au cours des premières heures de celle-ci, mentaient au roi Hussein de Jordanie sur la réalité de la situation dans le but de le convaincre de prendre part aux combats. L’Unité 8200 avait intercepté la conversation et Israël, afin d’embarrasser un peu plus les pays arabes, décida de la rendre publique.

Lors de la guerre d’octobre 1973, la Syrie lance une attaque surprise sur Israël, mais n’arrive cependant pas à remporter la victoire. En dépit de la généreuse assistance de l’Union soviétique, sous la forme d’avions de combat et de systèmes anti-aériens, les avions syriens échouent à pénétrer l’espace aérien israélien ou à s’assurer la domination dans les airs.

Après cette guerre, l’Union soviétique accepte de fournir à la Syrie quelques dizaines de missiles sol-sol du type Scud B, d’une portée de 300 kilomètres. Ce fut le début de la commande de missiles syrien, aujourd’hui partie prenante dans la lutte contre les rebelles dans la guerre civile qui fait rage dans le pays.

La guerre de 1973 a une autre conséquence: Amos Levinberg, un officier de l’Unité 8200 bénéficiant d’une habilitation de sécurité de très haut niveau et d’un accès à d’innombrables secrets est capturé par les Syriens. Doté d’une mémoire phénoménale, il souffre également de claustrophobie. Les Syriens s’arrangent pour le convaincre de la réussite de leur offensive et de la destruction d’Israël, l’amenant à leur dire tout ce qu’il savait. Le résultat de ses interrogatoires est directement transmis à Hafez el-Assad, qui est stupéfait.

Les confessions de «l’officier chantant»

Israël avait pu intercepter quasiment toutes les transmissions militaires syriennes, y compris entre Assad lui-même et ses responsables de division. Il apparaissait également que les Israéliens avaient pénétré le territoire syrien et installé des dispositifs d’écoute reliés à tous les câbles de communication syriens, renvoyant toutes les informations collectées aux bases de l’Unité 8200.

Les confessions de «l’officier chantant», comme il fut baptisé en Israël, infligèrent un immense revers aux renseignements israéliens, dont les méthodes et les technologies avaient été percées à jour. Lors de son retour en Israël, à la suite d'un échange de prisonniers, l’un de ses responsables alla jusqu’à suggérer publiquement qu’il se suicide. Les Syriens étaient convaincus qu’ils avaient rendu Israël aveugle et à peu près totalement sourd pour les années à venir.

Ils se trompaient. Le 1er avril 1978, lors de travaux d’entretien sur un câble téléphonique reliant Damas et la Jordanie, les ouvriers découvrent, profondément enterré, un curieux appareil. Les militaires et agents des services secrets dépêchés sur place sont certains qu’il s’agit encore d’un dispositif sophistiqué d’écoute israélien et tentent de le déloger en creusant par-dessous. Mais l’appareil, piégé, explose, tuant 12 hommes. La Syrie dépose une plainte officielle contre Israël devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Au fil du temps, les Syriens continuent de trouver des appareils du même type, profondément enterrés. Cette fois, ils ne se hasardent pas à y toucher, et font appel à des agents du GRU, la division renseignements de l’Armée soviétique, qui dispose de matériels spécialement conçus pour traiter les objets piégés. Ce qui ne les empêche pas de faire des erreurs: quatre d’entre eux seront tués lors d’une explosion.

En juin 1982, la Syrie connaît à nouveau une amère défaite, avec la destruction d’une centaine de ses avions au cours de l’invasion du Liban par Israël, sans que la Syrie ne puisse abattre ne serait-ce qu’un avion israélien. Ceci est rendu possible, entre autres, par les excellents renseignements que détient Israël sur l’aviation syrienne et ses batteries anti-aériennes. Après la guerre, Assad, ancien commandant de l’aviation syrienne, se met à réorienter ses ressources. Il coupe dans le budget de l’armée «régulière» syrienne afin d’investir dans la réhabilitation des forces aériennes et l’acquisition de missiles.

En 1984, la Syrie signe ainsi avec la Chine un marché prévoyant la livraison de missiles M-9 utilisant un combustible solide et possédant un rayon d’action supérieur aux Scuds soviétiques. Le marché, toutefois, est annulé en raison des pressions insistantes des Etats-Unis, eux-mêmes sous pression d’Israël, qui a appris d’un agent haut placé à Damas l’existence du marché.

La «formidable machine de guerre américaine»

En 1990, la 9e Division Mécanisée syrienne rejoint la coalition emmenée par les Etats-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein dans la Guerre du Golfe, du fait de l’importance pour Washington de compter des armées arabes, si ce n’est que symboliquement, parmi ses partenaires dans la guerre contre Saddam.

Au final, cette division n’a pas combattu, mais sa seule présence sur le champ de bataille aura eu une portée significative. Le commandant de la division –accompagné du chef d’état-major syrien, le Général Hikmat el-Shihabi– retourne à Damas plein d’admiration pour la «formidable machine de guerre américaine» à laquelle ils ont été confrontés. Ils sont tout particulièrement impressionnés par les munitions de précision dont l’armée de l’air américaine a fait un usage intensif, et qui pour certaines étaient déployées en situation de combat pour la première fois.

Après leurs comptes rendus, Assad convoque une série de réunions dans la deuxième moitié de 1991, qu’il préside en personne et qui comptent les responsables des forces armées syriennes, des renseignements, et de l’agence nationale de recherches en armement, le CERS (Centre d’étude et de recherches scientifiques). Les renseignements israéliens ont pu se procurer le contenu des réunions.

Assad déclare à son équipe qu’il faut selon lui partir de l’hypothèse selon laquelle si les Américains détiennent un tel arsenal, les Israéliens disposent probablement d’équipements similaires. En d’autres mots, le fossé technologique et qualitatif entre les armées syrienne et israélienne est encore plus grand qu’il ne l’était auparavant. Et Assad de conclure qu’à son sens, il sera impossible de rattraper le retard entre l’armée syrienne et l’armée israélienne dans un futur proche.

En conséquence, Assad décide d’investir dans une puissante unité de missiles –une division de l’armée de l’air, placée toutefois sous son commandement direct, et dirigée principalement par de fidèles Alaouïtes, comme lui. Assad décide également que les missiles équipant cette unité seront munis de têtes chimiques létales.

Cet investissement dans les missiles est fondé sur l’hypothèse présentée par Assad lors de ces réunions: si l’aviation syrienne n’est pas capable de pénétrer la défense aérienne israélienne, des nuées de missiles armés de têtes chimiques pourraient y parvenir.

Quand la Syrie se met aux armes chimiques

A la suite de cette décision, une série de marchés sont conclus avec la Corée du Nord. Au départ, la production des missiles est étroitement encadrée par des équipes d’ingénieurs nord-coréens, jusqu’à ce que les Syriens parviennent à acquérir le savoir-faire nécessaire.

Début juillet 2001, un nouveau système de radar israélien détecte le lancement d’un Scud depuis la province d’Alep, au nord de la Syrie. Doté d’une portée de 700 kilomètres, le Scud D permettait aux Syriens de déployer un système complet et flexible de missiles couvrant l’intégralité d’Israël, le Liban, ainsi que des parties de la Turquie et de la Jordanie. Avant le début de la guerre civile en Syrie, les Syriens disposaient de toutes les classes de missiles Scud et des lanceurs associés. Ils en ont utilisé contre les rebelles et contre les civils, et il est difficile de savoir combien ils en détiennent encore dans leur arsenal.

Parallèlement à leur acquisition de missiles dans les années 1990, les Syriens initient un effort de grande envergure en vue d’obtenir des armes chimiques.

Au départ, leurs bombes sont remplies par du gaz sarin, en vue d’être larguées par avion. Puis, des têtes destinées aux missiles Scud sont développées. Des sources au sein du renseignement israélien indiquent que l’essentiel du matériel et du savoir-faire pour la fabrication de ces armes a été fourni par l’Union soviétique, la Chine et la Tchécoslovaquie, en plus d’une aide venant de personnes privées et d’entreprises en Europe occidentale et au Japon.

Au milieu des années 1990, la Syrie arrive à maîtriser la fabrication de l’agent chimique le plus toxique, le VX. Un agent tellement dangereux qu’il consiste en deux substances distinctes stockées séparément dans la tête du missile, afin de ne se mélanger qu’au moment où le missile touche terre, dégageant un agent neurotoxique hautement létal. A la différence des autres armes chimiques, le VX ne se dissipe pas rapidement. Le savoir-faire utilisé pour la fabrication de cette arme provient du conseiller du président russe Boris Eltsine en matière de désarmement chimique, le Général Anatoly Kuntsevich.

Sous prétexte d’une visite de travail de routine en Syrie, dans le cadre des bonnes relations militaires subsistant entre la Syrie et la Russie (les Russes ayant conservé des bases militaires de renseignement sur les hauteurs du Golan et dans le nord de la Syrie), Kuntsevich a entrepris de constituer des liens personnels avec les dirigeants du régime syrien. En échange d’énormes sommes d’argent, il leur fournit le savoir-faire et une partie du matériel, acquis par ses soins en Europe, permettant de fabriquer des armes à base de VX.

Israël tente de prévenir Moscou

En 1998, le Mossad a pris connaissance de certaines de ces transactions. Le Premier ministre israélien Ehoud Barak tente alors d’avertir les dirigeants russes sur les agissements du général lors de réunions tenues en 1999, sans résultat. Il semble qu’Elstine ne peut, ou ne veut pas, intervenir. Constatant que les pressions qu’ils exercent n’ont aucun résultat, on charge des agents du Mossad en Europe de se faire passer pour des chercheurs indépendants collaborant à un documentaire sur la guerre chimique. A plusieurs reprises, ils contactent des responsables haut placés au Kremlin et dans l’Armée russe et leur indiquent disposer d’informations selon lesquelles Kuntsevich vend aux Syriens des agents chimiques militaires. Le but est de faire croire à Moscou que ces informations sont sur le point d’être rendues publiques. Malheureusement, la manœuvre échoue elle aussi et, hormis un avertissement solennel, rien n’est fait pour freiner le général.

Le 3 avril 2002, Kuntsevich trouve mystérieusement la mort à bord d’un vol reliant Damas à Moscou. Tout aussi mystérieuse, l’inscription sur sa pierre tombale à Moscou, qui mentionne le 29 mars comme date de sa mort. Les renseignements syriens sont convaincus que le Mossad est derrière ce décès. Les officiels israéliens n’ont pas commenté ces allégations.

Historiquement, Israël consacre d’importantes ressources à la surveillance du Centre d’études et de recherches scientifiques, la principale agence syrienne en charge du programme de production d’armes chimiques et biologiques. Le CERS a été identifié par les renseignements américains comme servant de couverture à l’establishment de la défense syrienne, et le département du trésor américain l’a en conséquence soumis à des sanctions financières.

Avec plus de 10.000 employés, le CERS est chargé de la direction des principales usines de fabrication et de stockage d’armes chimiques en Syrie, selon les estimations des renseignements militaires israéliens. Le principal site est à Al-Safir, dans le nord de la Syrie, où les armes chimiques sont assemblées et stockées, et où sont conservés certains des missiles Scud et des lanceurs.

Al-Safir figurait parmi les principales cibles potentielles des frappes américaines envisagées en août dernier. Alors qu’on a renoncé à ces frappes, le site va présenter un intérêt tout particulier pour les inspecteurs internationaux. Al-Safir est un site très vaste, couvrant des dizaines de kilomètres carrés et comprenant plusieurs secteurs, ceinturé par des clôtures doubles de grande hauteur et des chemins de patrouille.

Le 25 juillet 2007, Al-Safir est le théâtre d’un accident épouvantable survenu sur la ligne d’assemblage des têtes de missiles VX, construite par les Syriens et les Nord-Coréens. A la suite d'une explosion sur l’une des conduites d‘approvisionnement en composé chimique, l’ensemble de la ligne d’assemblage s’embrase en quelques secondes. L’explosion est si puissante qu’elle souffle les portes du bâtiment et que des gaz toxiques se répandent sur tout le site. L’explosion elle-même a tué quinze Syriens et selon les rapports parvenus au Mossad, 10 ingénieurs iraniens présents sur le site. On compte également un nombre inconnu de blessés graves et quelque 200 cas d’intoxication. Les équipes d’intervention et de premier secours stationnées de façon permanente à Al Safir n’étant pas en mesure de prendre en charge à elle seule toutes les victimes, les autorités sont contraintes de faire appel à des brigades de sapeurs-pompiers et d’intervention extérieures, en dépit du secret absolu devant entourer le site.

L’enquête menée après l’accident par une équipe spécialement appointée par le président syrien aboutit à la conclusion sans équivoque d’un sabotage intentionnel, bien qu’à ce jour, les auteurs n’aient pu être identifiés, en dépit d’empreintes de pas relevées sur les lieux. Sous couvert d’anonymat et sans évoquer directement l’explosion d’Al-Safir, un ministre israélien de premier plan a condescendu à la qualifier, avec un clin d’œil et un petit hochement de tête, de «splendide contretemps».

REUTERS/Khaled al-Hariri

En juillet 2000, Bachar El-Assad succède à son père, Hafez El-Assad au poste de président de la Syrie et introduit des changements et des réformes dans l’establishment de la défense. Il nomme le Général Mohammed Suleiman à la tête de tous les projets spéciaux, y compris la direction, depuis le palais présidentiel, de l’arsenal chimique de la Syrie.

Assad et Suleiman s’appuient sur les relations existantes avec la Corée du Nord pour conclure un accord en vue de la fourniture d’un réacteur nucléaire qui servira à la fabrication d’armes nucléaires.

Tous deux se débrouillent pour dissimuler aux Israéliens l’existence de la centrale. Pour ce faire, ils interdisent expressément toute transmission par voie électronique d’informations relative au projet, et dans les faits, «font un retour dans le temps», comme le conclut une enquête menée par les renseignements militaires israéliens: les correspondances sont imprimées et envoyées à leur destinataire par des émissaires à moto. Lorsque les Israéliens découvrent, avec beaucoup de retard, le réseau bâti sous leur nez, les renseignements militaires lui attribuent le sobriquet de «l’armée fantôme du Général Suleiman».

Sans aucun rapport avec le projet, dont les Israéliens ignorent toujours l’existence après cinq ans, les agents du Mossad pistent un haut responsable syrien en visite à Londres en janvier 2007. Pendant qu’un agent féminin de l’unité Rainbow du Mossad l’occupe au bar de son hôtel, sa chambre est cambriolée, et le contenu de deux clés USB rangés dans un sac à côté de son ordinateur portable est copié.

En 2007, Bush refuse de bombarder

Les documents volés contiennent des photos du réacteur en cours de construction. Les Israéliens sont ébahis par ce qu’ils viennent de découvrir, et le Premier ministre Ehud Olmert les transmet en urgence au président des Etats-Unis George W. Bush. La CIA et la NSA mènent leur propre enquête et concluent à l’exactitude des informations. Olmert demande à Bush de bombarder la centrale, et confronté au refus de celui-ci, ordonne à l’aviation israélienne de la détruire en septembre 2007.

Suleiman, avant d’être assassiné par les forces spéciales israéliennes en août 2008, a également encouragé Assad à renforcer et intensifier les liens avec le Hezbollah. Ces liens transitent principalement par la relation entre Suleiman et Imad Moughniyah, chef militaire du Hezbollah, tué en février 2008 lors d’une opération du Mossad à Damas.

En février 2010, les renseignements israéliens repèrent un convoi de camions quittant Al-Safir avant de franchir la frontière libanaise. Les Israéliens pensent qu’il transporte des pièces de missiles Scud destinés au Hezbollah. Pour Israël, une ligne rouge a été franchie, et selon une source travaillant avec le Premier ministre israélien, il est suggéré au Premier ministre Benjamin Netanyahu de bombarder le convoi. En fin de compte, Netanyahu décide de ne pas attaquer, et de transmettre plutôt les informations aux Américains. Le 1er mars 2010, l’ambassadeur syrien aux Etats-Unis, Imad Moustapha, est convoqué d’urgence au Département d’Etat, où on l’informe que les Etats-Unis attendent de la Syrie qu’elle cesse d’armer le Hezbollah, du fait du risque réel d’embrasement.

La guerre civile qui a éclaté en Syrie voici deux ans et demi a profondément modifié l’équilibre des forces dans le Moyen-Orient.

De fait, en termes de technologie, de moyens, d’entraînement et de qualification du personnel, un certain nombre de générations distinguent les deux armées, un fossé déjà évident avant même que l’armée syrienne n’éparpille ses forces dans toutes les directions dans le but de mettre fin au soulèvement en cours. Aujourd’hui, le fossé est encore plus significatif. L’armée syrienne est affaiblie après plus de deux ans d’âpres combats.

Aujourd’hui, tandis que les combats font rage, Israël a en sa possession les meilleurs renseignements qui soient sur la Syrie côté occidental, et les partage avec les Etats-Unis en prévision de possibles frappes. Les Américains bénéficient également de renseignements fournis par deux autres de ses alliés disposant de frontières communes avec la Syrie: la Jordanie et la Turquie, qui tous deux collectent des informations et autorisent la NSA à installer des stations d’écoutes sur leur territoire.

L'autre ligne rouge

Israël est très conscient de la faiblesse de l’armée syrienne. Des renseignements ultra-secrets obtenus par les agences d’espionnage israéliennes au cours de l’année écoulée au sujet de transferts d’armement, y compris des composants de Scud et de missiles anti-navires Yakhont (SS-N-26), depuis les installations du CERS en Syrie, vers le Hezbollah ont été transmis à Netanyahu, qui n’a pas hésité cette fois-ci. Un certain nombre de responsables israéliens, y compris le Premier ministre, ont indiqué à plusieurs reprises qu’Israël s’opposerait au transfert de telles armes au Liban, et à chaque fois qu’un chargement a pu être identifié, il a été détruit par des frappes de missiles de précision. Israël n’a pour l’heure pas reconnu être à l’origine des six frappes à ce jour, mais des sources au sein du renseignement américain, et les déclarations de la Syrie, affirment de façon très claire que les missiles ont été tirés par les forces aériennes israéliennes.

«Israël et d’autres pays suivent les événements en Syrie avec tous les moyens à leur disposition en collecte de renseignement, et beaucoup d’appréhension», m’a confié cette année le président israélien Shimon Peres dans un extrait non publié d’un entretien destiné au New York Times Magazine.

«Si les Syriens osent recourir à leurs armes chimiques et les tournent vers nous ou des civils innocents, je ne doute pas que le monde tout comme Israël prendront immédiatement les décisions qui s’imposent. Tout aussi important –Assad pourrait confier ses armes chimiques au Hezbollah, ce qui de notre point de vue constitue une ligne rouge qui ne peut être franchie. Il incombe à Israël de prévenir une telle éventualité, ce qui implique l’usage de la force.»

Ronen Bergman

Traduit par David Korn

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