Monde

La guerre du recensement, la seconde mort de la Bosnie

Sophie Guesné, mis à jour le 15.10.2013 à 3 h 53

Un pouvoir ethniquement partagé, un décompte de la population et trois questions «ethniques»: il n’en fallait pas plus pour attiser pulsions nationalistes, discours alarmistes et raviver de vieux démons.

Campagne de renseignement concernant le recensement, en Bosnie en septembre 2013. REUTERS/Dado Ruvic

Campagne de renseignement concernant le recensement, en Bosnie en septembre 2013. REUTERS/Dado Ruvic

Sarajevo et Banja Luka (Bosnie-Herzégovine)

1991-2013, vingt-deux ans se seront écoulés en Bosnie entre le dernier recensement et celui qui se tient actuellement. 1991: la Bosnie était alors une république multiethnique, mini-Yougoslavie à l’intérieur de la grande, juste avant sa désintégration. 2013: la Yougoslavie n’existe plus. La Bosnie multiethnique non plus, ravagée par trois années de guerre, 100.000 morts et des milliers de déplacés et réfugiés.

A quoi ressemble la Bosnie aujourd’hui? On sait généralement que le pays est divisé en deux entités politiques (la Fédération croato-bosniaque et la République serbe de Bosnie) et que le pouvoir y est partagé entre trois peuples dits «constitutifs», les belligérants d’hier, Bosniaques, Croates et Serbes.

On en sait en revanche beaucoup moins sur sa population. On ignore par exemple combien d’habitants y vivent, on n’a qu’une vague estimation, quelque part entre 3,3 et 3,8 millions.

On sait que la République serbe de Bosnie, située au nord et à l’est du pays, est aujourd’hui à large majorité serbe, mais on ne sait pas si elle l’est à 85%, 90% ou 95%. De même que Sarajevo, ancien symbole multiethnique s’il en est, aujourd’hui à majorité bosniaque, comme le reste de la Fédération croato-bosniaque (à l’exception de quelques cantons ou villages croates).

Le recensement actuel, en cours jusqu’au 15 octobre, devrait mettre fin à ces vagues tendances: en plus des questions purement démographiques, il inclut dans son formulaire des questions sur la «nationalité» (au sens de communauté), la religion et la langue.

Leurs réponses permettront de dessiner, chiffres précis à l’appui, une nouvelle carte ethnique de la Bosnie mettant en évidence les conséquences démographiques et géographiques du conflit et du nettoyage ethnique.

Mais dix-huit ans après la fin de la guerre, ces questions restent sensibles. Elles ont d’ailleurs repoussé à plusieurs reprises, parfois menacé, la tenue même du recensement: les politiciens croates et serbes de Bosnie tenaient à les inclure dans le formulaire quand les Bosniaques ont eux essayé –sans succès donc– de s’en passer.

Chacune des communautés a ainsi mené campagne au cours des dernières semaines: distribution de tracts, tribunes, spots publicitaires, affiches géantes, large couverture médiatique… Rien n’a été oublié. Les leaders religieux, qu’ils soient imams, prêtres ou popes, y sont également allés de leurs discours au début ou à la fin de leurs offices.

Objectif: s’assurer que les membres de leurs communautés respectives répondent aux questions en se déclarant bien Bosniaque, Croate ou Serbe –et non pas «Bosnien», pour citoyen de Bosnie; Bosno-Croate; Serbo-Bosnien; ou sous toute autre appellation qui ne serait pas comptabilisée.

Bosniaque/islam/bosniaque, Croate/catholicisme/croate, Serbe/orthodoxie/serbe apparaissent ainsi comme les «bonnes» réponses, les tiercés gagnants nationalité/religion/langue qui s’affichent sans retenue sur les tracts ou s’incrustent dans les vidéos.

Les leaders bosniaques craignent notamment une possible confusion entre trois termes: Bosniaque pour la communauté, Bosnien pour la citoyenneté mais aussi Musulman (avec un M majuscule), du nom de la catégorie officielle utilisée à l’époque yougoslave (depuis remplacée par «Bosniaque»), notamment lors du recensement de 1991.

Pour éviter tout éparpillement des leurs, ils se sont ainsi montrés les plus actifs au cours de ces dernières semaines, dans un mélange de véritables campagnes («Il est important d’être Bosniaque» par exemple) et d’initiatives plus privées, sans que l’on sache toujours à quel point elles ont été influencées.

Dans cette vidéo par exemple, mise en ligne par un centre de jeunesse bosniaque –et par ailleurs largement critiquée pour avoir mis en scène des enfants - on voit deux jeunes filles voilées prendre un café, lorsqu’un garçon entre, en colère. Non, il n’est pas Bosnien (Bosanac) affirme-t-il, il est Bosniaque (Bošnjak).

Au-delà de l’enjeu purement statistiques, les réponses à la question «nationalité?» auront aussi des conséquences bien concrètes en terme de pouvoir: depuis les accords de paix de Dayton qui a mis fin au conflit en 1995, celui-ci est ethniquement partagé entre Bosniaques, Croates et Serbes, et il l’est parfois en fonction des «résultats du dernier recensement». C’est notamment vrai dans l’administration publique.

«Les postes dans l’administration publique étaient mixtes jusqu’à présents, à l’image des résultats du recensement 1991, explique l’analyste politique Adnan Huskic. Mais si à l’avenir on se fonde sur ceux de 2013 (même si cela ne se produit que progressivement via les nouvelles embauches), l’administration se retrouvera elle-même à l’image de la Bosnie d’aujourd’hui: géographiquement ethniquement pure. D’une certaine manière, on risque ainsi d’assister, au cours des prochaines années, à la dernière étape du nettoyage ethnique

Concrètement par exemple, dans des villes de l’est et du nord du pays, comme Zvornik ou Bratunac, qui n’ont connu que peu de retours de Bosniaques après le conflit, les nouveaux postes de policiers pourraient se retrouver de facto réservés à des membres de la communauté serbe.

Face à l’enjeu des chiffres, et pour tenter de gonfler le poids numérique –et donc politique– des différentes communautés, Bosniaques, Croates et Serbes comptent sur la participation de la diaspora au processus: elle représenterait selon les estimations près d’un quart de la population totale du pays. Un formulaire spécial, disponible en ligne, est spécifiquement destiné à ses membres mais dans les faits, plusieurs stratégies de détournement existent. Comme se faire déclarer résident permanent par un membre de la famille.

«Ma tante a des origines bosniaques, elle a quitté la ville pendant la guerre et elle vit depuis aux Etats-Unis, nous raconte Dženan, un étudiant de Banja Luka, la capitale de la République serbe de Bosnie. Elle a proposé de me payer pour que j’aille vivre chez elle, le temps du recensement et que je la déclare comme résidente permanente ici. Ça m’agace! A chaque fois qu’on essaie de faire quelque chose dans ce pays, on en revient aux questions nationalistes... et là, ça se fera au détriment des données démographiques.»

A l’image de Dženan, de nombreux citoyens se disent fatigués, parfois révoltés, par les différentes campagnes en cours qui, «une fois de plus», «renforcent les divisions ethniques» au lieu de les apaiser.

Pour tenter de faire bouger les lignes, une coalition d’une vingtaine d’ONG a mené campagne à l’opposé des nationalismes. Sa devise: «Citoyens avant tout, pour une Bosnie sans discriminations.» Citoyens avant tout. Comprendre: Bosnien, avant toute définition communautaire.

Les militants de cette «Coalition Egalité» sont partis à la rencontre des habitants du pays pour leur demander de poser, le temps d’une photo, avec un message de type «Je suis...» qu’il s’agissait de remplir. «Je suis Bosnien avant tout», «Je suis un homme», « Je suis contre les discriminations», «Je suis un Jedi», etc. Peu importe le message, seule compte la prise de conscience.

Capture d'écran de la campagne

«Notre but, explique Dražana Lepir, chargée d’une des ONG impliquées dans la coalition, est de lutter contre les discriminations fondées sur l’appartenance ethnique. On se sert du recensement comme d’une opportunité pour promouvoir la citoyenneté, on veut inciter les gens à se déclarer comme ils le veulent réellement.»

Les questions sur la nationalité et la religion sont facultatives (celle sur la langue est obligatoire) et, dans leur formulation, les questions ouvertes: les citoyens sont libres de répondre ce qu’ils veulent, que cela ait ou non du sens. On peut par exemple se déclarer Martien, Vampire, Mélangé, Rom, Albanais, Juif, Bosniaque, Bosnien, Yougoslave, etc. Ou encore choisir de ne pas répondre donc. Mais cette liberté est dans les faits loin d’être évidente.

«Je n’ai pas envie de jouer le jeu des divisions ethniques, j’aimerais ne pas répondre ou peut-être me déclarer Bosnienne-Herzégovinienne, reconnaît Anisa, 21 ans, mais si je veux être capable de trouver un emploi dans ce pays après mes études, ou si je ne veux pas que mon père perde le sien à la municipalité, je ferai sans doute mieux de me déclarer Bosniaque. On ne sait jamais...»

Malgré la supposée confidentialité des formulaires, ils sont en effet nombreux comme Anisa à craindre que les politiciens n’aient accès à leurs réponses, et que celles-ci ne se retournent contre eux s’ils choisissent de ne pas céder aux sirènes nationalistes.

Plusieurs irrégularités ont par ailleurs été signalées, renforçant les citoyens dans leur méfiance. Au tout début du recensement, faute de capacité de stockage, des agents ont été contraints de ramener les formulaires chez eux dans certaines villes. D’autres ont été surpris en train de remplir des formulaires dans un café et non dans les maisons comme l’impose la loi. Enfin, on ignore toujours comment les formulaires seront détruits après avoir été traités.

«Soyons honnête, c’est la Bosnie ici, la corruption est partout! lance à Sarajevo Alisa. Et compte-tenu des campagnes autour de ces trois questions, je n’ai aucun doute sur le fait que nos politiciens utiliseront les résultats à des fins politiques...»

Sophie Guesné

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