Economie

Le changement climatique est un phénomène trop sérieux pour être laissé aux écologistes

Gérard Horny, mis à jour le 20.10.2013 à 16 h 51

Il y a un capital naturel à préserver et ce capital doit être pris en compte au même titre que le capital financier ou le capital humain. Ce travail de certains économistes peut choquer mais nous sortira sans doute de l'impuissance actuelle.

En Sibérie, le 7 octobre, 2013. REUTERS/Ilya Naymushin

En Sibérie, le 7 octobre, 2013. REUTERS/Ilya Naymushin

Les experts du Giec sont beaucoup plus rigoureux que les attaques lancées contre eux ne pourraient le laisser penser: ils ne présentent pas comme certaines des relations de cause à effet sur lesquelles il existe le moindre doute, ils ne parlent que de probabilités plus ou moins élevées. Mais les précautions de langage employées ne font pas illusion: à chacun de leurs rapports, il est de plus en plus évident que le réchauffement climatique est une réalité, que les émissions de gaz à effet de serre dues à l’activité humaine en sont grandement responsables et que ce réchauffement est appelé à se poursuivre au cours des prochaines décennies avec une intensité plus ou moins forte et des conséquences plus ou moins graves selon le volume  des futures émissions de ces gaz.

Leur «Résumé à l’intention des décideurs» devrait être lu comme une incitation à agir. Et il ne se passe rien. Ou presque rien.

Les raisons de cette inaction des gouvernements (celui de la France n’est pas le plus coupable, mais il ne fait pas exception) sont multiples. Economiques d’abord: depuis la crise financière de 2008, la croissance et la lutte contre le chômage sont devenues les préoccupations presque uniques et le thème de l’environnement a encore descendu quelques marches sur l’échelle des priorités.

D’autres priorités plus urgentes

Idéologiques ensuite: tous les responsables politiques et économiques ne sont pas climatosceptiques, mais beaucoup ont tendance à penser que le progrès scientifique et technique finira bien par apporter une réponse au problème sans qu’il soit nécessaire de s’en préoccuper outre mesure et que, dans l’immédiat, le plus important est de soutenir l’activité.

Sans doute l’incitation à agir serait-elle plus forte si l’opinion publique manifestait clairement son désir de voir les gouvernants faire autre chose que des colloques sur ce thème. Mais les rapports du Giec occupent la première page des journaux et les écrans pendant les deux jours qui suivent leur publication et le soufflé médiatique retombe tout de suite. 

Les taxes sur les émissions de carbone et les réglementations techniques ne sont guère populaires;  ceux qui pourraient les réclamer ne sont guère présents sur le terrain politique. Les partisans de la décroissance ont une audience limitée: leurs thèses sont moins ridicules que les caricatures qui en sont faites ne le font penser, le recul de l’activité et donc des revenus qu’ils préconisent devant être compensé par une organisation plus solidaire de la société; il n’empêche que ce programme ne mobilise guère. 

Quant aux dirigeants d’EELV, on les entend sur beaucoup de sujets, mais peu sur le thème de l’environnement. En rentrant dans le jeu politique, les écologistes ont perdu l’essentiel de leur crédibilité. En fin de compte, les industriels soucieux de mettre en avant un label «vert» sont les plus actifs et les plus efficaces.

Nos gouvernants n’ont donc aucune raison d’entreprendre des actions que personne ou presque ne leur demande et qui pourraient se retourner contre eux  dans les urnes.  On va dans le mur? Qu’importe, pourvu que ce soit dans une voiture française pour la construction de laquelle on a créé des emplois en France!

Pourtant la réflexion avance

L’inaction a un coût, qui n’est pas visible pour l’instant: la facture sera présentée à nos enfants ou petits-enfants. Il serait urgent de passer aux actes.

«La crise économique ne saurait servir de prétexte pour tergiverser. Tout retard alourdirait les coûts globaux à supporter dans l’avenir pour atténuer le changement climatique

Quel est le doux rêveur écolo-passéiste qui a fait cette déclaration? Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE, en 2009, peu avant la piteuse conférence de Copenhague. 

Depuis lors, peu d’actions concrètes ont été engagées, mais un point positif est à relever: la réflexion avance et les économistes travaillent sur les «mesures ambitieuses axées sur une économie sobre en carbone [qui] devraient être un volet essentiel de la sortie de crise», comme le réclamait Angel Gurria.

On peut en voir une confirmation dans Le Capital vert, ouvrage écrit par Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet, respectivement fondateur et directeur scientifique de la chaire d’économie du climat, créée à l’initiative de CDC Climat et de l’université Paris-Dauphine. 

Présentée très rapidement, leur thèse est la suivante: contrairement à ce que redoutaient les membres du club de Rome dans leur rapport malencontreusement intitulé «Halte à la croissance» dans sa version française (connu aussi sous le nom de rapport Meadows), nos problèmes ne viendront pas d’un épuisement des ressources naturelles, mais de l’altération des systèmes naturels de régulation.

On arrêtera de se servir du charbon bien avant d’avoir épuisé tous les gisements parce qu’il faudra mettre un terme à la dégradation de la capacité de l’atmosphère à assurer la stabilité du climat. Il y a un capital naturel à préserver et ce capital doit être pris en compte au même titre que le capital financier ou le capital humain.

La nature a un prix

Cette façon de penser peut choquer, de même que peut choquer la recherche de l’équilibre de l’assurance maladie: la santé n’a pas de prix et la nature non plus. Il n’en demeure pas moins que c’est la seule façon d’intégrer les politiques de l’environnement dans la politique économique. Nous passerons ici sur les modes de calcul du prix de ce capital vert pour arriver simplement à ce constat: si le capital naturel est une ressource qui doit être rémunérée, comme le capital financier et le travail, il est intéressant de voir comment on va faire de la place à ce nouveau venu.

Est-ce que ce sera au détriment de la rémunération du capital ou au détriment des salariés? Poser ainsi la question bouscule les idées reçues. Ainsi que l’écrivent Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet, «il y a toutes sortes de croissance verte possibles, équitables ou iniques, socialistes ou capitalistes, de droite ou de gauche et peut-être même du centre!».

Cette approche radicalement neuve change complètement la donne: l’écologie ne peut plus être le fonds de commerce d’un groupuscule, tous les partis peuvent et doivent s’en emparer et tous les citoyens, quelle que soit leur sensibilité politique, peuvent et doivent demander à leurs élus d’agir pour faire fructifier au mieux ce capital vert.

La façon dont les économistes abordent aujourd’hui le problème montre clairement que les politiques de l’environnement peuvent être intégrées dans des stratégies diverses de développement. Nos dirigeants n’ont plus d’excuse pour ne rien faire.

Gérard Horny

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