Cours en ligne: pour réenchanter la révolution Mooc, passez aux Spoc

Une étudiante française en Erasmus à Madrid, en 2012. REUTERS/Susana Vera

Une étudiante française en Erasmus à Madrid, en 2012. REUTERS/Susana Vera

Les cours gratuits en ligne ne doivent pas remplacer les enseignants. Ils doivent rendre les cours meilleurs.

Durant un an ou deux, les cours gratuits en ligne ont semblé être l’avenir tout tracé de l’enseignement supérieur. Pourquoi, s’étaient demandé plusieurs spécialistes influents de l’informatique, avoir des milliers de lycées et d’universités donnant tous le même cours à de petits groupes d’étudiants à travers le pays, lorsqu’il est possible de voir le même cours dispensé au monde entier par un seul enseignant particulièrement brillant via Internet? Dans un article de Wired paru en mars 2012 à ce propos, Sebastian Thrun, fondateur d’Udacity et spécialiste en intelligence artificielle de l’université de Stanford, prévoyait qu’il ne resterait plus dans dix ans qu’une dizaine d’institutions d’enseignement supérieur au monde. Et Udacity, estimait-il, pourrait en faire partie.

Toutefois, cette prédiction semble aujourd’hui grandement exagérée. Après une année durant laquelle presque toutes les grandes universités se sont lancées tête baissée dans les cours en ligne ouverts et massifs (Clom, ou Mooc en anglais pour massive open online courses), les réactions sont plus que mitigées. Et cela n’a rien d’étonnant: non seulement l’idée de vidéos disponibles gratuitement sur Internet pour remplacer les cours traditionnels porte atteinte aux principes mêmes de nombreux enseignants, mais elle fait aussi peser une menace directe sur leurs emplois.

Pire encore, les premiers résultats semblent montrer que ce type d’enseignement pourrait ne pas être des plus efficaces: un partenariat conclu au printemps dernier entre l'université d'Etat de San José et Udacity s’est soldé par un échec chez plus de la moitié des étudiants. Dans les médias où l’on annonçait, il n’y a pas si longtemps, la «révolution Mooc», les critiques parlent désormais de «désillusion Mooc».

Et si ces cours complétaient les autres?

Même si tout le monde est pour la réduction des frais universitaires, le remplacement de milliers de professeurs et de cours par une poignée de sites Internet peuplés de conférenciers situés à l’autre bout du pays ne peut être une solution. Toutefois, avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, il convient de se demander s’il n’y aurait pas un moyen pour que les cours en ligne puissent compléter les enseignements traditionnels au lieu de les remplacer.

Anant Agarwal, président d’EdX, pense que c’est possible. Comme Coursera et Udacity, EdX a commencé son activité en proposant des cours en ligne gratuits et complets, donnés par des enseignants de Harvard et du MIT (Massachusetts Institute of Technology), partenaires initiaux du projet. A l’inverse de Coursera et d’Udacity, cependant, EdX est une entreprise à but non lucratif, ce qui lui épargne les préoccupations des sociétés commerciales, qui voudraient que le concept leur rapporte des millions.

Cela a eu pour effet qu’EdX est apparu moins préoccupé par ses revenus et plus ouvert aux expérimentations sur la meilleure manière de servir étudiants et enseignants. L’une de ces expériences a été ce qu’Armando Fox, professeur à l’université de Berkeley a baptisé les Spoc (small private online classes, petits cours privés en ligne) par opposition aux cours massifs. Cette approche est souvent aussi qualifiée d’«enseignement hybride».

L’idée de base est d’utiliser des cours en vidéo de type Mooc et autres fonctionnalités disponibles en ligne comme «contenus» pour des cours donnés dans de vraies salles, de taille normale. En demandant aux étudiants de visionner les vidéos en ligne, les enseignants sont ensuite libres de passer leur temps de cours à répondre aux questions des étudiants, à évaluer ce qu’ils ont assimilé ou non, puis à travailler avec eux sur différents projets.

Dans certains cas, les enseignants ont aussi recours à des évaluations de style Mooc ou même à des fonctionnalités de notation automatiques. Mais, en règle générale, ils sont libres d’établir leur programme et leur système de notation à leur convenance et en fonction des besoins des étudiants.

L'exemple de Salman Khan

L’idée n’est pas totalement nouvelle. Une approche similaire a été récemment popularisée dans l’enseignement secondaire par Salman Khan, qui encourage les enseignants à se servir de ses cours gratuits en ligne pour «inverser le système de cours»: les étudiants regardent le cours chez eux, puis font leurs «devoirs» en classe. Débarrassés du besoin de préparer leurs cours, les enseignants peuvent se concentrer sur le reste: les conseils personnalisés, l’aide, tout ce qu’aucun Mooc ne peut apporter. Avec ce modèle, comme je l’ai déjà remarqué par le passé, le cours en ligne ressemble moins à un substitut de cours traditionnel qu’à une version moderne des livres de cours habituels.

Les premiers résultats sont prometteurs. A l’université d'Etat de San José (cette même université où tant d’étudiants avaient échoué aux cours d’Udacity dispensés entièrement en ligne), un partenariat Spoc avec EdX a donné de bien meilleurs résultats. Ici, le professeur Khosrow Ghadiri s’est servi d’un cours en ligne sur l’électronique donné par Agarwal, le président d’EdX, dans le cadre d’un projet de «cours inversé» pour deux des trois sections de sa classe d’ingénierie. Les étudiants regardaient le cours d’Agarwal chez eux, puis ils remplissaient un questionnaire afin d’évaluer quelles parties avaient été bien assimilées et quelles parties avaient posé problème.

Ghadiri passait la première partie de chaque cours à passer en revue les points qui s’étaient révélés les plus problématiques. Les étudiants se divisaient alors en groupes de trois et essayaient de résoudre les problèmes ensemble, après quoi chaque étudiant était interrogé individuellement sur le sujet du jour. Ghadiri m’a dit que les étudiants étaient assez sceptiques au départ, mais qu’à mesure que le semestre avançait, ils avaient constamment obtenu de meilleurs résultats aux évaluations que leurs camarades suivant des cours classiques. Et, en fin de compte, 91% réussirent leur examen —un immense progrès, à en croire Ghadiri, par rapport aux 65% en moyenne des sept dernières années.

Dans d’autres cas, l’approche a permis aux enseignants et aux étudiants d’aborder des contenus auxquels ils ne se seraient sans doute jamais attaqués autrement. Jaime L’Heureux, professeure d’informatique au Bunker Hill Community College, près de Boston, m’a dit qu’elle avait été désignée pour co-enseigner un Spoc expérimental utilisant du contenu d’un cours d’EdX sur le langage de programmation Python.

C’était une tâche intimidante: ni elle ni l’autre co-enseignant n’étaient des spécialistes de Python. Et bien que le cours en ligne était qualifié d’introduction, il était dispensé par un enseignant du MIT et s’adressait à des étudiants du MIT. Toutefois, L’Heureux dit qu’EdX l’a aidé à adapter son contenu à un programme plus léger et que le principe des «cours inversés» lui a permis d’apprendre en même temps que ses étudiants. Malgré tout, la moitié des étudiants a fini par abandonner, mais ceux qui se sont accrochés ont tous obtenu au moins un B-.

Lorsque je lui ai demandé si elle avait peur que les Mooc la rendent remplaçable, L’Heureux a ri. Selon elle, ses étudiants n’auraient jamais pu réussir sans l’aide directe d’un professeur, sans parler de la motivation constante d’avoir à venir travailler en classe avec leurs camarades et les personnes qui allaient les noter.

La vidéo, plus accessible que le livre?

EdX n’est pas le seul fournisseur de Mooc à avoir expérimenté l’enseignement hybride. Pour tout dire, Andrew Ng, cofondateur de Coursera, s’est montré enthousiaste dès le départ pour cette formule et plusieurs des partenaires universitaires de Coursera l’ont adoptée d’une manière ou d’une autre, notamment Duke et Vanderbilt.

«Nous ne cherchons pas à remplacer les profs, m’a dit Connor Diemand-Yauman, responsable des partenariats chez Coursera. Pour tout dire, nous avons pleinement conscience du rôle des enseignants dans les expériences éducatives menées sur les campus

Des questions essentielles subsistent, notamment pour savoir si les «cours inversés» s’appuyant sur des cours en vidéo parviennent vraiment à de meilleurs résultats que ceux qui utilisent de bons vieux livres. Selon Ghadiri, les étudiants trouvent les vidéos plus attrayantes et sont, pour tout dire, plus enclins à les regarder qu’à lire leurs livres.

Professeur en sciences informatiques au Georgia Institute of Technology et virulent critique des Mooc, Ian Bogost reconnaît que le remplacement des livres par les Mooc pourrait rendre les contenus plus accessibles auprès d’étudiants qui seraient beaucoup moins motivés sans cela. Mais dans un texte paru l’année dernière, il s’interrogeait:

«Le cours magistral était considéré comme un modèle défectueux de l’époque industrielle. Pourquoi, alors, le porter aux nues dès lors qu’il a été numérisé et diffusé via Internet à l’ère informatique?»

Que les Spoc constituent ou non une sorte de révolution pédagogique, ils semblent en tous cas porteurs de bien plus de promesses que les Mooc lorsqu’il s’agit de délivrer un enseignement aux étudiants (et de sauver des emplois).

Will Oremus

Traduit par Yann Champion