Culture

Musique: franchissez le mur de Berlin!

Anastasia Lévy, mis à jour le 16.11.2013 à 15 h 22

Quand on pense pop allemande, on cite souvent Can, Neu! ou Tangerine Dream. Mais l'Est, de la fin de la guerre à 1989, a aussi eu son lot de groupes beat, de chanteurs folk contestataires et d'enragés punk.

Le chanteur Wolf Biermann à Leipzig en 1989. German Federal Archives via Wikimedia Commons.

Le chanteur Wolf Biermann à Leipzig en 1989. German Federal Archives via Wikimedia Commons.

C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout est à reconstruire. Berlin n’est plus qu’un «tas de décombres près de Postdam», selon les mots de Bertolt Brecht. La décennie qui s’achève a contraint Kurt Weill et tant d’autres «artistes dégénérés» à l’exil.

Celles qui arrivent vont voir souffler un vent de liberté. A l'Ouest, du moins, où, entre Can, Neu!, Tangerine Dream, Einsturzende Neubauten, mais aussi les passages de David Bowie et Iggy Pop, on vit trois décennies musicalement passionnantes, notamment du côté de Hambourg et Düsseldorf.

Mais de l’autre côté du Mur, c’est une autre histoire qui se dessine sous une chape de plomb: celle de la censure. Et aujourd’hui, qui se souvient des chanteurs folk ou groupes de punk est-allemands?

Amiga, ou la pop music germanisée

A la fin des années 40, les radios qu’on écoute à l'Est sont celles des Alliés: la BBC, Voice of America puis RFI. L’occupant soviétique se dépêche de créer la Berliner Rundfunk en 1952, déjà quelques années après l’arrivée de la maison de disque officielle est-allemande, la VEB Deutsche-Schallplatten, et ses trois branches, Eterna (musique classique), Aurora (chants des travailleurs et musique politique) et Amiga, de loin la plus connue.

Amiga, donc, est chargée de l’Unterhaltungsmusik: la musique populaire et légère, qui ne doit pas donner à penser. Et va bientôt frapper de germanisation et real-socialisation la musique influencée par le monde anglophone.

A l'Ouest, de l’autre côté du futur Mur, on américanise les Schläger (chansons) et GIs et Allemands se retrouvent aux côtés de Count Basie et The Cherokees, entre jazz et swing, dans des clubs qui servent du Coca-Cola, comme le Badewanne à Berlin.

Ich will nen Cowboy als Mann («Je veux un cowboy comme homme»), chante Gitte Haenning, tandis que les Cherokees reprennent le classique Down in the Heart of Texas: les jeunes Ouest-Allemands regardent dans la même direction, l’Amérique. Pendant ce temps-là, la Stasi interrompt les conférences du Jazz-Gruppe Leipzig: «Le jazz est un poison américain», martèle la police politique.

La fin des années 50 est marquée par l’essor des Halbstarker (blousons noirs), certes timides à l’Est, mais qui effraient aussi à l’Ouest: le rock’n’roll et ses «rebelles sans cause» bousculent un peu trop une Allemagne encore fragile. La CDU de Konrad Adenauer y puisera en 1957 sa plus grande victoire et un de ses plus fameux slogans: «Keine Experimente!» («Pas d’expérimentations!»).

L’année suivante, on impose un quota aux DJ de l'Est: 60% de la musique doit venir de pays socialistes. La Stasi veille, planquée dans les clubs. Mais la RDA connaît une rémission éphémère: le début des années 60 est relativement libre et on lit dans le Neues Deutschland, le Journal officiel, que la danse est «légitime pour entretenir sa joie et son envie de vivre». Les Beatles, passés par Hambourg, sont joués à peu près partout, et les groupes beat allemands se propagent.

A Berlin, la Treptow Twistkeller (cave du twist) voit des groupes d’ados se succéder. Un soir, les Telstars, qui n’ont pas encore 20 ans, sont repérés par Amiga: ils aimeraient les signer, mais leur nom vient d’un satellite de télécommunications américain... Qu’à cela ne tienne, les «Beatles de l’Est» sont rebaptisés les Sputniks pour leur premier single sorti en 63, Gitarren-twist. Ils deviennent des stars et sont suivis par des dizaines de groupes.

D’ailleurs, Amiga sort en 1965 le premier album des Beatles.

Mais très vite, la peur prend le dessus et un concert des Rolling Stones la même année à Berlin-Ouest, où les sièges volent et les garçons se battent, signera le début de la fin de la liberté. A Leipzig, où 40 groupes sont interdits du jour au lendemain, une grande manifestation est réprimée par la police. On ne verra plus de tel rassemblement politique jusqu’en…1989.

De Brecht à Dylan

Mais le rock’n’roll n’est pas le seul touché. Comme les Beatles, Dylan aussi est arrivé aux oreilles du peuple allemand, et la protest-song est plus contestataire que quatre garçons dans le vent.

A l’Ouest, Franz Josef Degenhardt fait le protest singer et intègre même le parti communiste ouest-allemand (DKP). De l’autre côté du mur, c’est Wolf Biermann qui mène la fronde face à la volk et aux Schlägers qui proclament les idées du gouvernement: «Die Partei hat immer recht», le parti a toujours raison, chante Ernst Busch, à l’origine de la création de la VEB, dans le Lied der Partei. Et quand on proteste, c’est contre la toute-puissance de l’Amérique :Gisela May s’en prend à la guerre du Vietnam au sein du Berliner Ensemble, théâtre de Bertolt Brecht.

Wolf Biermann, lui, est d’abord communiste par conviction, son père juif étant mort dans les camps; la République socialiste se déclarait antifasciste. Il participe à Mère courage et ses enfants et va prêcher la bonne parole du parti aux côtés de Brecht et Ernst Busch.

Mais sa rencontre avec Hanns Eisler, compositeur proche de Brecht, et par ailleurs auteur de l’hymne national de la RDA, Auferstanden aus Ruinen («ressuscitée des ruines»), en 1949, qui lui permettra d’exprimer sa dissidence. Il empêche une de ses pièces sur le Mur d’être censurée et la promeut partout où il passe: radio, télévision, Parti…

L’année où Jagger et ses pierres qui roulent sont contraints de quitter la scène de la Waldbühne sous le mobilier qui vole, il ne s’agit plus de s’exprimer. Le XIè plénum du comité central du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne), qui se réunit en décembre 1965, voit triompher les idéologues de la morale socialiste: «Notre RDA est un Etat propre», déclare Erich Honecker, futur président du Conseil d’Etat (équivalent de chef de l’Etat).

Biermann est blacklisté comme «ennemi de l’intérieur et pornographe». Le même plénum, qui interdit douze films, soit près de la totalité de la production de cette année-là, entend définir une nouvelle grammaire culturelle, qui devra être appliquée à la lettre. Khrouchtchev annonçait dès 1962 que «sa main ne tremblerait pas pour condamner les écrivains soupçonnés de déviationnisme»: c’est tout le bloc de l’Est qui tremble désormais. Les Sputniks sont interdits en 1966.

Biermann, devenu entretemps beau-père de la petite Christina (Nina) Hagen, sort finalement en 1969 son premier album, Chausseestrasse 131, enregistré chez lui avec du matériel venu de l’Ouest et des bandes ensuite repassées par le même chemin. «Berlin est un trou divisé, avec des poils en barbelés qui puent quand les estomacs des grands de ce monde brûlent», peut-on y entendre.

Comme beaucoup après lui, il refuse cependant de rejoindre l’Ouest: il faut lutter de l’intérieur. La Stasi fera tout pour le récupérer, lui envoyant même des «armes érotiques», soit des agents féminins…qui finiront par adhérer à ses idées. Après un concert à Cologne en 1976, on ne le laisse pas retourner à l’Est et il est déchu de sa nationalité.

«Comme dans Orwell»

Les dix années suivantes voient l’Allemagne de l’Ouest être à l’avant-garde du reste du monde avec Tangerine Dream, Amon Düül, Kraftwerk, Neu!, Can ou Einstürzende Neubauten. De l’autre côté, la musique est triste, et si on écoute les radios pirates, on ne chante plus l’insurrection.

Et dès qu’on se permet de ne pas louer le socialisme, la sentence ne se fait pas attendre: en 1975, le groupe Klaus Renft Combo est interdit. «Nous sommes ici pour vous informer que vous n’existez plus», leur signifie un membre du comité central. «On n’avait plus le droit de jouer, mais le ministère de la Culture en était même venu à ré-imprimer tout le catalogue Amiga pour nous effacer de l’Histoire…comme dans Orwell», rapporte Klaus Renft dans le livre Stasiland.

On trouve toujours le moyen, tout de même, de rapporter des disques de l’Ouest. «L’astuce, c’était de demander à des gens qui ne savaient même pas ce qu’ils transportaient pour nous», raconte «Colonel», figure majeure de la scène punk est-berlinoise, dans le documentaire Ostpunk, Too Much Future. «Quand nos grands-mères nous rapportaient des disques, les gardes ne savaient pas quoi faire. B-52's? Exploited? Qu’est-ce que c’est? Si c’est une grand-mère qui le rapporte, ça doit être OK.»

Car oui, la fin des années 70 voit les Pistols et autres Clash arriver aux oreilles de la jeunesse née après la construction du mur de Berlin. On se regroupe dans des caves pour jouer (aussi mal que fort, en général) ou à Alexanderplatz pour traîner. C’est surtout une culture underground qui rassemble, et les groupes se multiplient: Betonromantik, Planlos, Namenlos, Wutanfall ou Reasors Exzesz font exploser leurs coupes de cheveux et cherchent à s’acheter des Doc Martens.

Les ados qu’ils sont encore subissent vite quelques ratonnades et, en 1981, un rapport de la Stasi estime le mouvement punk à 1.000 membres actifs et 10.000 sympathisants en Allemagne de l'Est. La première grande vague de répression commence l'année suivante: 250 punks sont classés comme criminels à Berlin et interdits d’entrée dans les cinémas ou restaurants. On essaie de les exclure de toute vie sociale. L’année suivante, les membres de Namenlos («sans nom») sont condamnés à 12 à 18 mois de prison.

Refuge de l'église et espions musiciens

Mais les punks vont trouver un refuge inattendu. Certains diacres de l’Eglise protestante responsables des œuvres sociales leur ouvrent «les portes de Dieu». Les Eglises, donc, deviennent soudainement le seul lieu où ils peuvent jouer sans crainte d’être arrêtés. «Les flics nous regardaient de l’extérieur, mais n’osaient pas rentrer», se souviendra Colonel.

L’initiative est venue d’un homme, Rainer Eppelman. Prisonnier politique pour avoir refusé de jurer obéissance absolue au drapeau national dans les années 70, il devient pasteur à sa sortie de prison.

En 1979, il lance les  «messes-blues», où les jeunes se réunissent autour de groupes de musique, lectures de passages de la Bible et sketchs politiques. La première attire 250 personnes; en 1983, ils seront 7.000 à venir à la Samariterkirche, l’Eglise dans laquelle il officie à Berlin. Il faudra attendre l’automne 1986 pour que le gouvernement les interdise, accusant ces pasteurs de perturber la bonne relation de l’Eglise et de l’Etat.

Entre temps, la Stasi a largement recruté des informateurs dans ces groupes punks et finit même par en autoriser un certain nombre en 1984, dans l’espoir de mieux les contrôler. L’accès aux archives de la Stasi après la chute du Mur aidera à réaliser l’étendue de la gangrène.

C’est le choc pour la plupart de ceux qui s’imaginaient au moins pouvoir compter sur leurs pairs. Berndt Stracke, chanteur du groupe de Leipzig Wuttanfall, un des plus emblématiques de cette période, lira avec stupéfaction les noms de deux membres de son groupe dans la liste des informateurs. Certains groupes sont entièrement composés de ceux qu’on appelle les «Inoffizielle Mitarbeiters» sans le savoir.

L'Est veut coller son oreille sur le Mur

La fin des années 80 voit Amiga sortir les albums de Michael Jackson ou Santana, mais la musique de l’Ouest qu’on écoute reste largement celle enregistrée sur cassette depuis les radios pirates. Les concerts en plein air à Berlin-Ouest de David Bowie ou Genesis créent des émeutes dans un Est qui veut coller son oreille sur le Mur.

Dans le but de regagner le soutien de la jeunesse est-allemande, on finit par organiser des concerts de ce côté. Le plus large rassemblement de l’histoire des concerts de la RDA se fera devant le plus américain des performers: Bruce Springsteen réunit 300.000 personnes à Berlin-Est en juillet 1988. Au milieu de ses quatres heures de concert, pour quelques 32 chansons, le Boss se fend d’un discours en allemand où il dit espérer qu’un jour «les barrières tomberont» avant de se lancer dans une reprise de Chimes of Freedom de Bob Dylan.

Le gouvernement est loin d’avoir calmé les ardeurs d’une jeunesse qui a mis le pied dans la porte d’une liberté rêvée. Les initiatives se multiplient alors dans le milieu culturel pour démocratiser la RDA, avec des textes comme «l’initiative 89» ou la «Rocker resolution» qui sont lus avant les concerts.

Le 9 novembre 1989, le mur tombe. La réalisation de l’utopie tant désirée marque cependant la fin de la plupart des groupes est-allemands: ils n’étaient pas connus de l’autre côté du Mur et ne le deviendront pas. On écoute désormais ce qui nous rassemble: en juillet 1990, les Pink Floyd jouent The Wall devant 500.000 personnes venues de toute l’Allemagne dans les ruines de la Potsdamer Platz.

Anastasia Lévy

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