France

L’université à Paris, c’est le Far West

Olivier Faye, mis à jour le 24.10.2013 à 7 h 32

Éclatée, l’université parisienne pâtit d'une image brouillée. Certains projets ont été lancés pour restaurer sa marque, mais sans véritable lendemain. En filigrane s’impose néanmoins un exemple venu des Etats-Unis, et en particulier de New York, ville fantasme pour de nombreux Parisiens.

Le fronton de la Sorbonne. REUTERS/Benoît Teissier.

Le fronton de la Sorbonne. REUTERS/Benoît Teissier.

L’université à Paris, quel numéro de téléphone? Pour le profane, difficile de se retrouver parmi l’abondance de noms, sigles et logos représentant les multiples branches de l’enseignement supérieur au cœur de la capitale.

De Paris-I à Paris-XIII en passant par les 300 autres établissements d’enseignements supérieurs que compte la ville, cette dispersion n’est pas sans créer des problèmes de visibilité, en France mais aussi à l’étranger. On ne retrouve ainsi que trois écoles parisiennes dans les cent premières du classement de Shanghai.

Paris est pourtant une ville universitaire d’envergure, et cela fait 800 ans que ça dure. Avec 325.000 étudiants (première population en Europe) et 16.000 enseignants-chercheurs, ainsi que huit universités intra-muros, la capitale ne manque pas d’atouts. Elle serait même la ville préférée des étudiants du monde entier. Mais sa «marque» peine à imprimer, y compris dans la trace visuelle laissée aux touristes, étudiants, enseignants et habitants qui se promènent dans les rues de la ville.

C’est pour répondre à cette carence que la mairie de Paris avait imaginé, il y a plus de deux ans, le projet de «Grand Quartier latin», censé mettre en valeur le campus installé en majeure partie rive gauche. Un certain nombre de propositions avaient été posées sur la table, parmi lesquelles la volonté de créer un label «UP» —pour «Universités de Paris»— comme référent visuel commun aux différents sites universitaires.

Il avait ainsi été envisagé de mettre en place une signalétique adaptée. Le rapport rendu à l’époque [PDF] affichait alors clairement sa source d’inspiration:

«Le label UP, à l’image de New York University (NYU), est une marque de reconnaissance de l’ensemble des universités dans le tissu parisien. […] Chaque site universitaire sera marqué par la présence d’un petit drapeau, c’est une idée que l’on retrouve par exemple dans le centre de New York où chaque bâtiment de la NYU est signifié à l’aide d’un fanion aux couleurs de l’université.»

Photo extraite de la plaquette de présentation du label UP

«Marques fortes»

New York, la ville qui fait fantasmer les Parisiens. NYU, avec son implantation dans le centre de la Grosse Pomme, autour du quartier de Greenwich village, son patrimoine immobilier important et son identité visuelle affirmée, a donc inspiré les promoteurs du «Grand Quartier latin». Ces derniers ne sont autres qu’Anne Hidalgo, adjointe à l’urbanisme de Bertrand Delanoë et aujourd’hui candidate à la mairie de Paris, et Jean-Louis Missika, adjoint aux universités et aujourd’hui directeur de campagne d’Hidalgo.

Problème: initié en 2011, puis précisé en 2012, le projet semble aujourd’hui oublié dans les sous-sols de l’Hôtel de Ville à l’approche des élections municipales.

«Paris fait dans la dispersion, alors qu’une fac comme NYU ou celles de la Ivy League présentent des marques fortes, rappelle pourtant Christian Hottin, conservateur du patrimoine à la direction générale des patrimoines et auteur d’un livre sur l’université à Paris. Il y a des choses survisibles dans le paysage et les esprits parisiens, comme la Sorbonne, qui est une marque évaluée à 1 milliard d’euros. Mais elle ne crée pas une identité aussi forte que celles que l’on peut trouver aux Etats-Unis.»

On en veut pour preuve que trois universités différentes portent le nom de la Sorbonne. Et la création de PRES, ces regroupements volontaires d’écoles et d’université, n’a fait qu’ajouter une couche administrative peu identifiable.

Longue succession d’éclatements et de reconcentrations

Pourquoi tant de dispersion? Cela s'explique par le fait que l’histoire de l’université à Paris n’a été qu’une longue succession d’éclatements et de reconcentrations. Rapide retour en arrière: «Il existait une université unique à Paris jusqu’à la Révolution française, période durant laquelle elle a été scindée en plusieurs facultés, explique Christian Hottin. Puis, pendant la Restauration, il y a eu un mouvement de reconcentration, qui a perduré jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En 1895, on a ainsi créé une université de Paris qui regroupait toutes ces facultés. Tous les grands bâtiments universitaires ont alors été construits dans les Ve et VIe arrondissements. Mais, après mai 1968, cela a à nouveau implosé, de Paris-I à Paris-XIII.»

Car Mai-68 ne s’est pas contenté d’ouvrir les dortoirs des filles aux garçons ou de déplorer les chaussures salies par la boue à Nanterre. Le mouvement a aussi mis en lumière les problèmes de gouvernance du supérieur dans la capitale. Les effectifs étudiants augmentaient alors de 10 à 15% par an dans tout le pays, et ont même doublé en sept ans.

Les universités, structurées en facultés indépendantes (Lettres, Droit, Médecine, etc.) sous l’autorité d’un doyen peu entouré, souffraient d’une administration trop faible et par trop rigide (le ministère de l’Education décidait de tout, jusqu’aux coefficients des examens et aux volumes horaires des cours). En conséquence, une loi d’autonomie a été adoptée à l’automne 1968 sous la gouverne d’Edgar Faure, aboutissant à la création des treize universités.

Un nom plutôt qu'un numéro

En vue d’accroître leur visibilité, ces dernières ont pour la plupart renoncé au fil des ans à utiliser leur numéro, et choisissent désormais de se définir plutôt par le nom d’une personnalité liée à leur domaine d’études. Ou tout simplement d’accoler la marque Sorbonne. Paris-I et Paris-III sont ainsi devenues «Panthéon-Sorbonne» et «Sorbonne-Nouvelle», quand Paris-VI s’est elle baptisée «Pierre et Marie-Curie» et Paris VII «Denis-Diderot».

A cet éclatement administratif s’est joint un éclatement spatial. Pour gagner en superficie, de nombreux établissements ont déménagé, de gré ou de force, en banlieue (voire carrément en province, pour l’ENA, mais cela répond à une logique décentralisatrice). Le mouvement a débuté dans les années 60, avec le départ de la faculté des sciences vers Orsay, puis s’est poursuivi, toujours vers le sud-ouest: Supélec à Gif-sur-Yvette, Centrale à Châtenay-Malabry, etc. Des établissements aujourd’hui parties prenantes du futur campus de Saclay.

Cette concentration dans cette partie de la banlieue parisienne a eu pour conséquence de faire de la ligne B du RER, qui sillonne le Quartier latin avant de desservir le sud-ouest, la colonne vertébrale de l’enseignement supérieur de la région. Un rôle renforcé par l’implantation du campus Condorcet à Aubervilliers, au nord de Paris, lui aussi situé sur cette ligne. Le projet de «Grand Quartier latin» ne s’y trompait d’ailleurs pas, faisant de la valorisation de cet axe une de ses priorités.

Formidable densité de matière grise

Las, l’idée de renforcement «à l’américaine» de la marque doit attendre, ce qui n’empêche pas le cœur de la capitale de conserver une formidable densité de matière grise (notamment car les universitaires ne souhaitent pas quitter le quartier latin).

Des investissements ont été menés pour le campus de Jussieu, avec des constructions sur l’ancienne halle aux vins, mais aussi dans le XIIIe arrondissement, plus au sud, autour de Paris-Diderot. Des travaux sont aussi menés sur le site des anciens grands moulins, pour un espace qui, avec notamment la BNF et l’Ehess, est désormais rebaptisé le «nouveau Quartier latin».

Enfin, Sorbonne Nouvelle va se voir dotée d’un campus tout neuf dès 2018 dans l’Est de Paris… Pendant que les bureaux de son président resteront eux au cœur du Quartier latin.

Alors que NYU se lance dans de pharaoniques projets immobiliers avec le plan répondant au doux nom de «NYU 2031», les décideurs parisiens vont-ils faire preuve d’imagination à l’occasion des élections municipales et continuer à regarder ce qui se passe du côté de l’Ouest lointain? Nathalie Kosciusko-Morizet n’a pas encore annoncé ses intentions sur le sujet et Anne Hidalgo sera sans doute tentée de déterrer son projet de Grand Quartier latin. En attendant, les flingues sont de sortie.

Olivier Faye

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