Economie

Finance: le mirage de la régulation anglo-saxonne

Diogène, mis à jour le 11.07.2009 à 9 h 55

Le grand ménage risque d'attendre des mois, voire des décennies.

De nombreux médias financiers ont consacré, la semaine dernière, leur «Une» au nouveau plan américain de supervision bancaire. C'est à qui saluerait avec le plus d'emphase, dans la presse anglo-saxonne notamment, cette «véritable révolution en matière de régulation» proposée par Tim Geithner, le secrétaire d'Etat au Trésor. A y regarder d'un peu plus près, cet enthousiasme collectif a de quoi surprendre. Certes, les pouvoirs de la Fed vont être renforcés (sous réserve de l'accord du Congrès). Certes, va être créée une agence de protection des consommateurs (la Consumer Financial Protection Agency), ce qui paraît être un minimum au vu des dérives dont a été témoin le marché des crédits «subprime» et de ce qui se profile sur les crédits à la consommation, alors que cette fonction devait jusqu'à présent être assurée par la FED... Mais, sur le fond, on a un peu l'impression que l'administration américaine a, une fois de plus, fait sienne la devise de Lampedusa dans le Guépard: «Il faut que tout change pour que tout reste identique».

Car, dans un pays où les marchés dérivés sont supervisés par le ministère de... l'agriculture et où une large partie de l'industrie de l'assurance reste sous la tutelle des Etats fédérés (un peu comme si Axa était supervisée par le Conseil Régional de Haute-Normandie...), le grand ménage pourtant appelé de ses vœux par Barack Obama pendant sa campagne électorale risque d'attendre encore quelques mois, voire quelques décennies. L'idée d'un superviseur bancaire unique a été définitivement abandonnée. L'adoption de la règle selon laquelle une même supervision doit s'appliquer à toutes les institutions financières qui prennent les mêmes risques a été mise au placard. Et les FDIC et autres CFTC et FHFA pourront donc «conserver leur fromage»... criblé de trous.

Face à ce verre à moitié plein (à moitié, dans le meilleur des cas), deux interprétations peuvent être données, qui ne sont pas exclusives l'une de l'autre. La première, la plus classique, conduit à considérer que la Maison Blanche s'est définitivement transformée en «Goldman House» (la banque d'affaires Goldman Sachs constituant le vivier numéro un des hauts fonctionnaires américains en matière de finance) et n'a d'autre rôle que de défendre les intérêts corporatistes de ses plus grandes banques. Quelle que puisse être l'éthique de ces personnes et leur capacité à faire table rase de leur passé (et de leur futur), on ne peut s'empêcher de le penser.

Mais là n'est pas pour nous l'essentiel. Il est, en effet, une seconde interprétation qui mérite attention. Et si cette réforme n'était que la nième manifestation, depuis le début de la crise, que «l'imperium» financier des pays anglo-saxons (et non pas seulement des Etats-Unis) ne repose que sur leur capacité à s'exonérer de toute nouvelle réglementation et convaincre le reste du monde qu'ainsi tout est bien, ou va être bien.

Les exemples abondent qui permettent de conforter cette thèse. Les Etats-Unis se sont protégés (car il s'agit bien de protectionnisme autant que de protection) des «méfaits» des règles «prudentielles» (Bâle II au moins jusqu'à 2011) et des comptables (les normes IAS et leur terrifiante «full fair value») que l'Europe continue à appliquer avec une rigueur qui confine au mysticisme. De même, rien n'a été fait concernant les agences de notation (un marché mondial contrôlé à près de 2/3 par des opérateurs américains). De même, rien, ou presque, n'a été dit du contrôle des compagnies d'assurance alors même que la quasi-faillite d'AIG peut être considérée comme un pur produit des carences réglementaires américaines.

Et ce qui est vrai aux Etats-Unis, l'est aussi en Angleterre. Quelles réformes ont été proposées par la FSA londonienne depuis un an? Rien ou presque, dans un pays qui, ayant fait le pari de la désindustrialisation et de la financiarisation, s'est progressivement transformé en un immense paradis fiscal que le G20 du mois d'avril s'est bien gardé de désigner comme tel. Comment comprendre l'attitude de l'Angleterre qui n'a pas l'excuse du dollar, ou celle des Européens face à la posture de ce «partenaire» qui n'est ni dedans ni dehors, et donc à la fois dedans et dehors ?

Pendant ce temps, la Commission Européenne et les gouvernements d'Europe continentale, n'écoutant que leur courage, ont continué à édicter des règles, toujours plus contraignantes et, dans bien des cas, toujours aussi inadaptées à la gestion de cette crise d'une ampleur sans précédent. Ainsi, continuent à être maintenues des normes comptables qui minent la compétitivité des banques européennes. Ainsi, est officialisé Solvency II dans le secteur de l'assurance qui pénalise les assureurs voulant investir en actions, au moment même où les besoins de renforcement des fonds propres des entreprises n'ont jamais été aussi grands. On pourrait multiplier à l'envi les exemples de réglementation qui sont en train de creuser l'écart entre une Europe édictant des normes inadéquates, confondant protection microéconomique (toute relative d'ailleurs !) avec le bon fonctionnement macroéconomique et un monde financier anglo-saxon qui se refuse, sciemment pensons-nous, à tirer les enseignements de la crise et qui fait sienne la devise «business as usual».

Cet écartèlement concurrentiel est-il grave? On pourrait considérer que ce sont les Européens qui ont raison et que, après tout, si les marchés sont efficients, cette vertu devrait, à terme, être payante. Mais malheureusement, les marchés ne sont jamais parfaitement efficaces, les banques anglo-saxonnes viennent faire une razzia sur le marché bancaire et plus largement financier européen. Elles commenceront - ont déjà commencé - par débaucher sans limites de salaires ou de bonus, leurs cadres, elles continueront, tout particulièrement sur les banques aidées du continent que la Commission de la Concurrence européenne veut contraindre à maigrir en contrepartie des aides reçues, alors qu'elle a laissé une remarquable concentration d'entreprises sauvées par le contribuable se produire outre-manche. Une belle distorsion de concurrence dénoncée par personne!

C'est à travers ce prisme, pensons-nous, qu'il faut réfléchir au prochain Sommet du G20 qui se tiendra à Pittsburgh en Septembre. La crise n'est pas finie. Une meilleure régulation financière paraît indispensable (meilleure ne voulant pas nécessairement dire plus lourde). Mais cette nouvelle régulation n'a de sens et d'efficacité que si elle est conçue et mise en œuvre de manière un tant soit peu coopérative. Les «architectes» européens (prônant la régulation) ont été désignés comme les grands vainqueurs du G20 de Londres face aux «pompiers» américains (défendant la relance budgétaire concertée à l'échelle mondiale). Ne s'agît-il pas là d'une victoire à la Pyrrhus?

Diogène

(Photo: La Bank of England à Londres, REUTERS/Alessia Pierdomenico)

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