Monde

Azerbaïdjan: pourquoi l’Occident se satisfait de la réélection d’Ilham Aliyev

Louis-Antoine Le Moulec, mis à jour le 15.10.2013 à 9 h 51

Pour Bruxelles comme pour Washington, les relations avec Bakou ne sont pas toujours simples. Mais la république caucasienne a quelques atouts.

Ilham Aliyev vote à Bakou, le 9 octobre 2013. REUTERS

Ilham Aliyev vote à Bakou, le 9 octobre 2013. REUTERS

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la réélection d'Ilham Aliyev à la tête de l'Azerbaïdjan ne s'est pas faite dans la plus grande discrétion. Comme l'a relevé le Washington Post, la Commission électorale centrale a annoncé sa victoire 24 heures avant l'ouverture du scrutin. Néanmoins, et malgré les critiques quant à la nature du régime dictatorial du président azerbaïdjanais, sa réélection pour un troisième mandat n’est pas sans déplaire aux partenaires occidentaux de la république caucasienne.

Pourquoi ?

1. La stabilité au Caucase

Pour Bruxelles comme pour Washington, les relations avec Bakou ne sont pas toujours simples. Néanmoins, le régime instauré par la famille Aliyev dure, créant de fait une forme de stabilité.

C’est que le Caucase n’est pas réputé pour être une zone particulièrement calme.

Depuis 1993, la région est le théâtre d’un conflit gelé mais toujours d’actualité entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, laquelle occupe le territoire enclavé du Nagorno-Karabagh, territoire reconnu internationalement comme étant azerbaïdjanais. Moscou, sous couvert d’arbitrage, joue son rôle, armant et soutenant l’Arménie alliée, membre du Traité de sécurité collective (OTSC) et future adhérente à l’Union douanière pilotée par la Russie qui regroupe d’ores et déjà la Russie, le Belarus et le Kazakhstan.

Bien que l’Azerbaïdjan ait choisi, à l’époque d’Heydar Aliyev (le père et prédécesseur d’Ilham), de s’éloigner des structures construites par le Kremlin, bien que les tensions autour du territoire du Nagorno-Karabagh soient latentes et la rhétorique va-t-en-guerre (en témoigne le massacre d’un Arménien par un officier azerbaïdjanais en 2004, lequel fut gracié par Ilham Aliyev à son retour en Azerbaïdjan en 2012 suscitant l’ire de l’Arménie), jusqu’à ce jour, Ilham Aliyev a préféré l’équilibre instable à l’affrontement.

Autre source de conflit potentiel: le multi-ethnisme du pays. Le pacte scellé par l’autoritarisme du régime Aliyev cache en fait de fortes revendications identitaires, notamment de la part de la communauté taliche qui compte 1,5 million* de membres et est sise de part et d’autre de la frontière azéro-iranienne.

La guerre d’août 2008 en Géorgie, qui a conduit à la sécession de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, a démontré le risque d’une balkanisation du Caucase, risque dont la paternité est souvent attribuée à Moscou, partisan à ses marges du «diviser pour mieux régner».

La nature autoritaire et souveraine du régime d’Ilham Aliyev a concouru pour le moment à écarter ce risque en Azerbaïdjan, dans l’intérêt de l’Union européenne qui ne souhaite pas voir fleurir de nouvelles sources d’instabilité à ses portes.

Le caractère laïc du régime est aussi un argument avancé. Rachida Dati déclarait en décembre 2012 au journal Day.az que des pays tels que l’Azerbaïdjan où l’islam est pratiqué de manière pacifique ne sont pas assez souvent soutenus.

En effet, bien que le pays compte 94% de musulmans, l’intolérance du régime à l’égard de la pratique religieuse fait de l’Azerbaïdjan un allié laïc face au régime islamique en vigueur dans l’Iran voisin. Cette voie politique est aussi avancée comme un rempart à l’islamisation du Caucase du Sud qui pourrait être gagné par les mouvements radicaux très actifs dans le Caucase russe depuis le premier conflit tchétchène.

Situé à quelques centaines de kilomètres de l’Irak, de la Syrie, du Kurdistan historique, et frontalier de l’Iran, l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev est, pour l’Ouest, un allié accommodant et bien campé.

Un allié à la nature certes peu réjouissante, mais qui vaut toujours mieux qu’une démocratie instable car inexpérimentée, laquelle pourrait remettre en cause des accords stratégiques.

2. La sécurité des approvisionnements

La réélection du président Aliyev constitue un gage de stabilité pour l’UE dès lors que cette dernière dépend des ressources du sous-sol azerbaïdjanais, alternatives aux ressources en provenance de Russie. Avec une production de 930.000 barils/jour, l’Azerbaïdjan fait partie des vingt premiers exportateurs de pétrole au monde.

Depuis 2005, l’or noir de la Caspienne s’exporte majoritairement vers l’Europe grâce au BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) opéré par BP avant d’être chargé à Ceyhan (Turquie) à bord de pétroliers pour beaucoup en partance pour l’UE.

Parallèlement, depuis 2006, Bakou a lancé l’exploitation du gisement de gaz naturel de Shah Deniz qui est appelé à devenir le plus gros projet d’extraction de gaz naturel au monde.

Si l’UE a enterré en juin dernier son projet de gazoduc Nabucco, concurrent du projet russe Southstream de Gazprom, c’est au profit d’un gazoduc transadriatique en provenance de Shah Deniz qui permettra de diversifier les approvisionnements européens à compter de 2019-2020.

De plus, les intérêts occidentaux en Azerbaïdjan sont liés à l’extraction en mer Caspienne qui est assurée par des géants mondiaux européens et américains tels qu’Exxon Mobil, BP ou encore Statoil en collaboration avec Socar, la compagnie d’Etat azerbaïdjanaise et ce, au détriment des compagnies russes.

Ainsi, dans son projet de sécurisation des approvisionnements énergétiques par la diversification de ses sources d’approvisionnement, l’UE a fait de l’Azerbaïdjan une pièce maîtresse, acquise grâce à la relation qu’elle entretient avec le régime Aliyev. L’export du gaz et du pétrole de la Caspienne procède depuis l’Azerbaïdjan via la Géorgie et la Turquie, lesquels trois pays voient leur coopération approfondie année après année.

3. Un axe allié Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie

Trois oléoducs traversent la Géorgie en provenance d’Azerbaïdjan dont l’un débouche à Supsa, en Géorgie, sur la mer Noire, les deux autres poursuivant jusque Erzurum et Ceyhan en Turquie.

Cette coopération énergétique ne vient pas seule.

D’un point de vue diplomatique, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, qui vivent deux expériences politiques radicalement opposées –la Géorgie voit sa jeune démocratie se renforcer tandis que l’autoritarisme prévaut en Azerbaïdjan– coopèrent et font preuve d’un tropisme occidental affirmé, au détriment de leurs relations avec Moscou.

Les deux républiques caucasiennes bénéficient de l’accord de Partenariat oriental signé avec l’UE et n’ont pas cédé aux sirènes du Kremlin les appelant à rejoindre l’Union douanière Russie-Belarus-Kazakhstan.

D’un point de vue militaire, l’Azerbaïdjan coopère activement avec l’Otan, et, comme la Géorgie, participe à la mission menée par l’Alliance en Afghanistan. La Géorgie, elle, a réaffirmé son intérêt pour une adhésion à l’Otan.

La Turquie, deuxième armée de l’Otan en termes d’effectifs, coopère activement avec l’Azerbaïdjan et la Géorgie, ces deux derniers aspirant à voir leurs armées se rapprocher des standards de l’Alliance. Les trois pays travaillent aussi actuellement à mettre en place un format de coopération trilatérale dans le domaine de l’industrie militaire.

La triade a par ailleurs déposé et défendu sa candidature commune auprès de l’Otan pour le retrait de la mission d’Afghanistan prévu pour 2014. Bien que la ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Kars soit toujours en construction, les candidats avancent la sécurité et le faible coût de cette option d’évacuation par cargo sur la mer Caspienne puis par train jusque la Turquie via l’Azerbaïdjan et la Géorgie. L’attrait est de taille: pas moins de 6 milliards de dollars devraient être déboursés par les alliés pour cette opération.

Ainsi, un axe pro-occidental Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie se dessine clairement, opposé à l’axe Russie-Arménie-Iran. Un jeu des alliances qui, tout comme la réélection d’Ilham Aliyev à la tête de l’Azerbaïdjan, ne peut que satisfaire l’Ouest et ses intérêts, tant stratégiques qu’économiques.

Louis-Antoine Le Moulec

* Les Taliches sont 1,5 million et non 15 millions, comme indiqué par erreur dans une premier temps. La virgule est désormais bien placée. Toute snos excuses. Retourner à l'article

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