Sports

Droits télé de Roland-Garros: la FFT renvoyée dans ses cordes

Yannick Cochennec, mis à jour le 11.10.2013 à 18 h 22

Le gâteau télévisuel avait été partagé en trois morceaux afin d’augmenter les recettes issues du petit écran. Aucun des trois lots n’a trouvé preneur au tarif espéré lors ce premier tour de table qui, comme une injure, n’a intéressé que deux candidats. Un avertissement sévère qui vaut aussi pour le foot.

Nadal en 2005. REUTERS/Francois Lenoir

Nadal en 2005. REUTERS/Francois Lenoir

C'est peut-être une date significative dans l’histoire des rapports souvent tendus entre les télévisions et le sport professionnel. Jeudi 10 octobre, la Fédération française de tennis (FFT) a été brutalement envoyée dans les cordes par plusieurs chaînes qui lui ont clairement fait savoir qu’elles n’étaient pas (ou plus) prêtes à se «laisser tondre» pour pouvoir s’arroger les droits du tournoi de Roland-Garros remis en jeu pour la période 2014-2018.

Alors que s’achevait l’appel d’offres, qui avait commencé un mois plus tôt, la FFT a enregistré un échec cinglant. Aucun des trois lots n’a trouvé preneur au tarif espéré lors ce premier tour de table qui, comme une injure, n’a intéressé que deux candidats, France Télévisions et Eurosport, aux poches hélas pas assez pleines pour les têtes pensantes de Roland-Garros.

En effet, pour la première fois, le gâteau télévisuel avait été partagé en trois morceaux afin d’augmenter très sensiblement (voire doubler) les droits télé de la quinzaine de la terre battue jugés trop faibles par rapport à ceux de Wimbledon, de l’US Open ou de l’Open d’Australie dans leurs frontières. Un lot, dit A, concernait l’intégralité de la compétition et semblait être destiné a priori à une chaîne payante avec un prix plancher fixé à 15 millions d’euros par an.

Le lot B (12 millions d’euros par an) était réservé pour les diffuseurs en clair sachant que leur prise d’antenne ne pouvait pas intervenir avant 15h et qu’ils devaient se «contenter» des trois principaux courts (le court Philippe-Chatrier, le court Suzanne Lenglen et le court n°1).

Le lot C (non évalué) concernait la diffusion de l’épreuve de la Porte d’Auteuil sur les terminaux mobiles (tablettes et smartphones).

Résultat: fiasco sur toute la ligne. Eurosport a fait des offres sur les offres B et C, mais à des niveaux de prix bien en deçà des montants attendus. Dans une sorte de bras d’honneur provocateur, France Télévisions, qui retransmet Roland-Garros depuis 25 ans, a fait de son côté une proposition globale pour les trois lots (ce qu’interdisait le règlement de l’appel d’offres) et à un prix volontairement baissier par rapport aux prix payé en 2013 (15 millions d’euros pour la diffusion de la dernière édition).

Un camouflet à la réflexion pas complètement inattendu non plus dans la mesure où Daniel Bilalian, le patron des sports du groupe public de surcroît en but aux contraintes budgétaires du moment, avait toujours indiqué que pour lui Roland Garros est un feuilleton qu’il faut pouvoir raconter du début jusqu’à la fin et que c’était donc «tout ou rien». «France Télévisions? Pas eu le sentiment d'avoir reçu le courrier d’un partenaire», s’est plaint Gilbert Ysern, le directeur général de la FFT, en découvrant l’offre du groupe public et qui a regretté aussi qu’«étonnamment, seuls deux des dix candidats aient déposé des offres.»

Dix? Mais lesquels puisque TF1 et M6 avaient annoncé officiellement ne pas être intéressés.

Perçue caricaturalement comme la nouvelle vache à lait, facile à traire, du sport professionnel français, la chaîne qatarie BeIn Sport a notamment, parmi d’autres, déclaré forfait lors de cette consultation quand certains l’imaginaient triomphante sur le lot réservé aux chaînes payantes. Sauf que ledit lot A était bien cher pour une exclusivité qui n’était plus exclusive après 15h.

Ce n’est pas parce qu’ils sont riches que les Qataris doivent être bêtes par-dessus le marché d’autant qu’ils ont pu, in fine, se sentir confortés dans leur refus par Jean Gachassin, le président de la FFT, qui, quelques jours plus tôt, les avaient publiquement montrés du doigt du côté de Saint-Malo lors d’un rassemblement d’élus de clubs bretons.

«Nous sommes attaqués par le Qatar», avait-il pétaradé au micro en prétendant que l’émirat avait tenté de mettre sur pied un tournoi concurrent à Roland-Garros. Ces affabulations faites pour impressionner son auditoire (ah, le Qatar, ce nouvel épouvantail français) se sont retrouvées sur YouTube et ont contraint l’ancien rugbyman à de plates excuses face au ramdam qui, il faut bien le dire, commençait à le couvrir de ridicule.

Mais que Jean Gachassin soit un très insuffisant président de la FFT, ce n’est une découverte pour quasiment personne d’informé dans le milieu du tennis et certainement pas pour les lecteurs de Slate déjà avertis ici ou . Qu’il ait été réélu, en début d’année, pour un deuxième mandat de quatre ans sans le moindre opposant en face de lui ne manque pas, en revanche, d’étonner voire de sidérer y compris le premier Qatari venu qui doit bien se poser quelques questions sur le management de cette puissante fédération d’un million de licenciés dirigée par un personnage aussi léger.

Là réside probablement l’un des problèmes de la FFT, enlisée dans le marécage administratif de son extension qui n’en finit plus d’être repoussée dans le temps. Son leadership est faible, peu visionnaire, et ce n’est pas ce fiasco télévisuel qui va arranger ses affaires de crédibilité à l’heure où la FFT a cruellement besoin d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Car ce n’est pas le tout d’être tenu en respect depuis des mois par des associations de riverains qui refusent l’agrandissement de Roland-Garros tel qu’il est envisagé actuellement, il est aussi désolant d’être humilié publiquement de la sorte lors de cet appel d’offres dont il est désormais difficile d’imaginer l’issue à partir des négociations qui vont désormais se mettre en place.

N’était-il pas déjà possible d’anticiper (au moins un peu) ce qui est arrivé? «Nous n’écartons aucune hypothèse», a prévenu Gilbert Ysern, mystérieux et menaçant face à l’avenir incertain.

Mais cette déconvenue de Roland-Garros sonne aussi comme un avertissement pour d’autres disciplines sportives qui espèrent encore «tout» des chaînes de télé. Tout n’est peut-être justement plus possible à Paris et même à Doha. L’équipe de France de football, dont l’appel d’offres concernant tous les matches de l'équipe de France pour la période 2014-2018 est actuellement mis à l’étude jusqu’au 8 novembre sous la forme de cinq lots, pourrait se heurter à son tour à un plafond financier que ne peuvent plus dépasser tous les diffuseurs face en plus aux concurrences multiples venues du Net grignoteur d’audiences.

L'exclusivité des Bleus pour une chaîne coûtera ainsi un minimum de 140 millions d'euros (lots 2 à 5), là où TF1, il y a quelques mois, n'en proposait que 100. Trop, c’est peut-être enfin trop, même pour le football. Cela semble déjà le cas pour le tennis.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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