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Grippe A: les incohérences d'une très grosse dépense

Jean-Yves Nau, mis à jour le 11.07.2009 à 12 h 31

Contre une pandémie pas bien méchante, dépenser 700 millions d'euros pour un vaccin qui pourrait s'avérer inefficace si le virus mute pose problème.

Plus le temps passe, plus l'histoire de la lutte contre la pandémie de grippe A(H1N1) semble marquée par une perpétuelle surenchère. Ne revenons pas sur la constitution des volumineux stocks nationaux de Tamiflu qui trouve pour partie son origine dans l'émergence et la diffusion du A(H5N1) de la grippe aviaire. Mais parlons de cet autre volet de la lutte qu'est la vaccination contre l'infection par ce nouveau virus de la grippe. En France, la journée du jeudi 9 juillet a, sur ce thème, été riche d'enseignements. Et la question se pose chaque jour un peu plus de savoir si les moyens mis en œuvre ne sont pas totalement disproportionnés face à ce que l'on sait de la menace virale.

Il y eut tout d'abord l'annonce du quotidien Le Parisien/Aujourd'hui en France: «La France va acheter 100 millions de doses de vaccins contre la grippe A(H1N1) et ce pour 700 millions d'euros auprès de quatre laboratoires». Pour l'heure, selon le dernier point de l'Institut de veille sanitaire (InVS), le pays n'a officiellement recensé que 403 cas dont 354  en France métropolitaine. Aucun décès, aucune complication grave. Toujours selon ce quotidien, citant une source proche du Premier ministre, c'est  la cellule française de crise interministérielle qui a pris la décision d'achat. Le marché serait classé «secret-défense» et son montant pourrait être en partie porté à la charge de l'assurance-maladie.

Cause nationale

Selon certains experts, vacciner un Français sur deux, soit environ 30 millions de personnes (sur la base de deux injections à trois semaines d'intervalle) suffirait à protéger l'ensemble de la population du pays. Ceci n'avait pas empêché  Roselyne Bachelot ministre de la santé  de faire sur ce thème des déclarations radicales. Selon elle, dès l'automne chaque Français pourrait s'il le souhaite être immunisé contre l'infection par le A(H1N1). Grande cause nationale décrétée dans l'urgence. Tous aux abris immunitaires!

On apprenait peu après que l'achat de ces mêmes vaccins à plusieurs laboratoires pharmaceutiques devrait effectivement coûter entre 600 et 800 millions d'euros. C'est du moins l'estimation faite par la direction de la Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam), dans un rapport présenté à son conseil. Ce rapport contient l'ensemble des propositions de la direction de la Cnam pour l'année 2010 et évoque d'ores et déjà «le coût des mesures de prévention contre la grippe A». Il précise: «L'achat de plus de 90 millions de vaccins à l'industrie pharmaceutique, notamment, devrait coûter entre 600 et 800 millions d'euros à l'Eprus (Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires) qui  est financé à 50% par l'assurance maladie». Aussi a-t-on prévu «une provision de 400 millions d'euros concernant la participation de l'assurance maladie à l'achat par l'Eprus de vaccins contre la grippe A».

Transparence et secret-défense

Pour sa part, Roselyne Bachelot a tenu à réunir la presse pour faire savoir au peuple que les négociations avec les multinationales productrices de vaccins étaient toujours en cours, qu'elle souhaitait une prise en charge financière de la vaccination «la meilleure possible» pour chaque Français et que les arbitrages sur ce thème seraient rendus... dans quelques jours. Le citoyen peut-il en savoir plus? Non. La ministre de la Santé n'a pas souhaité indiquer le nombre de doses et le coût total des vaccins que le gouvernement souhaitait acquérir auprès des laboratoires pharmaceutiques. Pourquoi? Pourquoi ce «secret-défense»?

Officiellement pour ne pas nuire aux négociations financières en cours. La vaccination sera-t-elle gratuite ? Bachelot: «nous sommes en train de finaliser cette question avec l'assurance maladie et bien sûr le gouvernement pour faire en sorte que la prise en charge soit la meilleure possible ». Combien la France achètera-t-elle de doses? Bachelot : l'objectif est «de faire en sorte que tout Français soit vacciné s'il le souhaite».

Bachelot enfin: «Nous sommes en train de finaliser les négociations avec les laboratoires et vous comprenez bien que dans le cadre d'une négociation financière extrêmement serrée, je ne vais vous confirmer ni le nombre des doses commandées  aux laboratoires ni évidemment le montant.»

Pari et plusieurs inconnues

Le Pr Didier Houssin directeur général de la Santé et délégué interministériel en charge de la lutte contre la pandémie grippale Didier avait déjà indiqué il y a quelques semaines que la France avait pris une option pour l'acquisition de 50 millions de doses vaccinales avec GlaxoSmithKline et que des pourparlers étaient en cours Sanofi-Aventis, Novartis et Baxter pour acquérir environ 50 millions de doses supplémentaires. Parallèlement aux vaccins à venir la France a d'ores et déjà acquis un milliard de masques anti-projections, 723 millions de masques de protection et 33 millions de traitements antiviraux.

Le pari fait par le gouvernement est que les investissements fait dans ce domaine permettront de prévenir le coût des multiples conséquences d'une épidémie de grippe et tout particulièrement le coût des arrêts maladie. Il n'en reste pas moins vrai que ce pari repose sur plusieurs inconnues de taille. Si l'on excepte le fait qu'il circule dans l'hémisphère Nord en été, le virus A(H1N1) ne semble guère différent des virus grippaux des épidémies saisonnières. Pourquoi dramatiser ce qui hier était tenu pour du ressort du banal ou de la fatalité?

Pourquoi déclencher une telle mobilisation nationale médicamenteuse et vaccinale alors même que face aux grippes hivernales, on se borne à inciter les «seniors» et les personnes les plus fragiles à se faire vacciner? Faut-il postuler que le A(H1N1) va muter et gagner en virulence? Mais dans ce cas ces vaccins chèrement acquis seront-ils efficaces?

Vaccination obligatoire

Comment ne pas voir, enfin, que la logique gouvernementale souffre d'une incohérence de taille. Si la santé publique est à ce point menacée qu'elle justifie la mobilisation de tant et tant de moyens pourquoi se borner à «proposer» la vaccination à chaque Français? Qui permet de dire ce cette proposition sera pleinement acceptée ou du moins qu'une fraction suffisante de la population se protègera en temps et en heure pour prévenir la circulation du virus en son sein? Si la menace est si grande, la cohérence voudrait qu'on rende obligatoire cette nouvelle vaccination. «Dans l'état actuel de l'épidémie, il n'est pas question de rendre la vaccination obligatoire», a pourtant indiqué Roselyne Bachelot le 1er juilllet à l'issue d'une réunion de la cellule interministérielle. On aimerait savoir ce qui, dans l'état actuel de l'épidémie, justifie l'ampleur de la mobilisation à laquelle nous assitons.

Jean-Yves Nau

Image de une: dans un hôpital de Buenos Aires, en Argentine, le 3 juillet. Enrique Marcarian / Reuters.

Jean-Yves Nau
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