Culture

Nymphomaniac: pourquoi les acteurs ne peuvent jouir que sur les affiches web (et encore)

Laszlo Perelstein, mis à jour le 04.11.2013 à 19 h 37

L'orgasme des acteurs du film de Lars von Trier est visible partout sur Internet. Les couloirs de métro et autres espaces publicitaires risquent pourtant de ne jamais les voir.

Sélection de différentes affiches du film Nymphomaniac de Lars von Trier.

Sélection de différentes affiches du film Nymphomaniac de Lars von Trier.

Depuis que Lars von Trier a évoqué pour la première fois en mai 2011 le projet The Nymphomaniac, d’aucuns ont repéré le potentiel scandaleux du film, qui narre l’histoire érotique d’une femme (Charlotte Gainsbourg) auto-diagnostiquée nymphomane. La sorties des affiches –uniquement sur Internet, les visuels papier n’ayant pas encore été décidés par le distributeur français– montrant chacun des personnages en plein orgasme vient confirmer cette impression, à tel point que certains juristes annoncent des contentieux à venir. Une interdiction serait même envisageable.

En France, c’est l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (l'Arpp, anciennement le Bureau de vérification de la publicité, BVP) qui est chargée d’étudier les réclamations à l’encontre d’une publicité. D’après son règlement, le jury de déontologie publicitaire (JDP) de l’Arpp peut être saisi d’une plainte par toute personne physique ou morale. Cela avait été le cas pour des plaintes, rejetées, contre Orangina (visuels ici).

Cette association de professionnels délivre des avis sur la conformité des campagnes avec la loi et avec les règles déontologiques. Bien que ces recommandations soient non contraignantes et n’aient aucune valeur juridique, elles sont très généralement suivies. Une régie ne pouvant pas se permettre de passer outre les règles de déontologie élaborées par ses pairs.  

En cas de saisine du jury de déontologie publicitaire, celui-ci pourrait estimer les affiches de Nymphomaniac contraires à la recommandation «Image de la personne humaine».  

«D’une façon générale, toute représentation dégradante ou humiliante de la personne humaine, explicite ou implicite, est exclue, notamment au travers de qualificatifs, d’attitudes, de postures, de gestes, de sons, etc., attentatoires à la dignité humaine.»

Les affiches de la couverture d’un album de Saez et plus récemment du film Les Infidèles, avec Jean Dujardin et Gilles Lellouche, ont connu un tel sort. Ces dernières montraient Jean Dujardin tenant des jambes de femme dans une position explicite.

Ce caractère sexuel n’est justement pas explicitement clair sur les affiches de Nymphomaniac. Il n’y a pas de représentation crue de l’acte sexuel mais c’est clairement le coït qui est représenté, sans non plus l’être tout à fait.

Si une censure de l’Arpp pourrait paraître abusive au vu du côté très sage des images, il ne faut pas oublier le cas de la publicité de la marque Alloresto mettant en scène l’actrice pornographique Katsuni dans des scènes caricaturant les films X. Jouant sur l’humour, elle avait tout de même été interdite parce que réduisant la femme à un rôle d’objet et complaisante vis-à-vis d’une situation de domination d’une personne par un autre. Une domination telle que le suggère la position de Shia Labeouf sur une affiche de Nymphomaniac, le regard dirigé vers le bas, sans doute pendant une fellation (la cigarette au bec serait une situation aggravante).

D’aucuns pourraient arguer que les autres visuels n’ont un caractère explicite que parce que le titre du film est lui-même explicite, limitant la portée de l’interprétation aux personnes ayant des connaissances sur le coït.

Ce serait oublier que l’Arpp n’a pas pour mission première la protection de la jeunesse mais celle des consommateurs et du public en général. Dès lors qu’une représentation est explicite pour certains, elle l’est pour tous.

Dans l'absolu, l'Arpp pourrait également interdire ces affiches sur Internet, en sachant néanmoins qu'elles resteraient à coup sûr accessibles, au moins en cache.

Outre l’Arpp, une version papier de ces affiches (qui n’a pas encore été décidée par le distributeur français, les Films du Losange) pourrait également subir la censure des mairies. Un destin qui serait alors similaire à celui d’un autre film de cette société, L’inconnu du lac. Jugées choquantes, les affiches avaient été interdites dans les villes de Versailles et St Cloud.

C'est finalement dans l'art que ces affiches pourraient trouver le meilleur argument contre une éventuelle censure. En presque quatre siècles d'existence, L'Extase de la bienheureuse Ludovica Albertoni, une sculpture du Bernin datée de 1671, n'a jamais connu d'interdiction.

L'Extase de la bienheureuse Ludovica Albertoni par Gian Lorenzo Bernini. Ho visto nina volare via Flickr CC License by.

Laszlo Perelstein

Librement inspiré de l’article Pourquoi les affiches sont «censurées» dans le métro. L’explication remercie Marc Le Roy, docteur en droit spécialiste du droit du cinéma, Édouard Treppoz, directeur de l’institut Droit Art Culture et les Films du Losange

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