Monde

Le prix Sakharov ne va pas arranger les affaires de Malala au Pakistan

Françoise Chipaux, mis à jour le 22.10.2013 à 13 h 07

Toujours visée par les talibans qui ont tenté de l'assassiner, elle est maintenant la cible de ceux qui voient dans les récompenses un complot anti-islam. Et même ceux qui mènent le combat pour l'éducation des filles doutent...

Malala Yousafzai en septembre 2013. REUTERS/Adrees Latif

Malala Yousafzai en septembre 2013. REUTERS/Adrees Latif

Nul n’est Prophète en son pays et Malala Youzufzai, qui vient d’être récompensée du prix Sakharov «pour la liberté de l'esprit» et a longtemps été pressentie pour le Nobel de la paix, n’échappe pas à la règle. Cette jeune Pakistanaise de 16 ans que les talibans ont tenté de tuer pour la punir de son engagement public en faveur de l’éducation des filles, ne fait plus l’unanimité dans son pays. L’élan de solidarité qui avait suivi son attaque a fait place, au fil des mois et des récompensent qui pleuvent sur elle à un sentiment d’incompréhension, de doute et pour les plus extrémistes de colère. Le prix décerné jeudi par le Parlement européen risque de ne rien arranger.

A Swat, le district dont elle est originaire et où elle a été attaquée, ses quelques portraits ont disparu. L’école qu’elle fréquentait se veut d’autant plus discrète qu’elle a reçue de nombreuses menaces. La notoriété de Malala fait peur alors que son assassin court toujours et que les talibans rodent non loin. Personne ne désavoue Malala –dont le combat est toujours admiré– mais la prudence règne pour en parler. 

Dans un pays où des milliers de civils ont été et continuent d’être tués par les talibans, beaucoup s’interrogent sur l’exclusivité des honneurs réservés à Malala en Occident. Certains voient dans le «cirque» qui entoure la jeune fille une volonté de dénigrer le Pakistan et, derrière le Pakistan, l’islam.

Les autres estiment que toute cette affaire relève d’un complot visant à affaiblir les partis religieux. Ceux-ci dénoncent la gloire réservée à Malala alors que la mort de «dizaines d’enfants tués par les attaques de drones américains dans les zones tribales» passe inaperçu.

Le très fort sentiment anti-américain qui règne au Pakistan brouille les arguments puisque la plupart des Pakistanais voient les Etats-Unis comme un ennemi. Célébrée et honorée aux Etats-Unis, Malala ne peut donc qu’être une figure douteuse, même si celle-ci a en toutes circonstances réaffirmé son amour du pays.

Beaucoup qui admirent Malala font aussi remarquer que les éloges de Malala et de sa lutte en faveur de l’éducation ne font en rien avancer l’éducation des filles au Pakistan. Le pays a le triste record d’être le deuxième au monde à avoir le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. Seules deux tiers des filles vont à l’école. «Si l’Occident est si intéressé par le sort de Malala, pourquoi ne fait-il rien pour tenter d’améliorer l’éducation au Pakistan», s’interroge un dirigeant d’une organisation non gouvernementale.      

En attendant, Malala n’est pas prête d’accomplir son rêve de revenir au Pakistan. Les talibans n’ont pas désarmé et ont répété leur détermination à la tuer si elle rentrait. «Si on la trouve une nouvelle fois, nous essaieront certainement de la tuer et nous serons fiers de sa mort», a affirmé dans un entretien à l’agence américaine Associated Press, Shahidullah Shahid, le porte-parole des talibans pakistanais.

Les échoppes des zones tribales dans lesquelles les talibans font la loi ont été averties de ne pas vendre l’autobiographie de la jeune fille, Moi, Malala.

Françoise Chipaux

Mise à jour le 22/10: contrairement à ce que nous indiquions par erreur dans un premier temps, Swat est un district, pas une ville.

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