Culture

«Trop de Bonheur» de Alice Munro: lisez un extrait de la nouvelle prix Nobel de littérature

Slate.fr, mis à jour le 10.10.2013 à 20 h 06

Alice Munro vient de recevoir le Nobel de littérature. Slate publie un extrait de sa nouvelle «Dimensions», extraite du recueil «Trop de Bonheur».

Alice Munro par Jerry Bauer © Editions de l'Olivier

Alice Munro par Jerry Bauer © Editions de l'Olivier

Alice Munro, née en 1931 au Canada, vient de recevoir le prix Nobel de littérature. L'Académie suédoise a voulu récompenser «la maîtresse de la nouvelle contemporaine». «Personne aussi bien qu'elle n'a déconstruit le mythe moderne, essentiel, de l'amour romantique», a expliqué Peter Englund, le secrétaire permanent de l'Académie, à la suite de l'annonce. Il a expliqué qu'elle savait décortiquer les ambiguïtés, la complexité de l'amour et des sentiments humains. Il a cité cette phrase de Munro, extraite de l'une de ses nouvelles: «C'était un miracle, une erreur. C'était ce dont elle rêvait, ce n'était pas ce qu'elle voulait.»

Auteure d’une douzaine de recueils de nouvelles, Trop de Bonheur est son dernier paru en France en avril dernier, aux Editions de L'Olivier. Slate.fr publie un extrait de la première nouvelle, Dimensions.

Doree dut prendre deux autocars – l’un jusqu’à Kincardine, où elle attendit celui qui allait à London, où elle attendit cette fois le bus urbain qui conduisait à l’institution. Elle entreprit cette expédition un dimanche à neuf heures du matin. À cause de l’attente à chaque changement, elle mit six heures environ à parcourir les cent cinquante et quelques kilomètres. Tout ce temps qu’elle passa assise dans les différents véhicules et dans les stations ne dut pas lui être désagréable. Dans son travail quotidien, elle n’avait guère l’occasion de s’asseoir.

Femme de chambre à l’hôtel Blue Spruce, elle récurait les salles de bains, défaisait et faisait les lits, passait l’aspirateur sur les tapis et nettoyait les miroirs. Elle aimait son travail – il occupait ses pensées jusqu’à un certain point et lui causait une telle fatigue qu’elle parvenait à dormir la nuit. Il lui arrivait rarement d’affronter des tâches trop répugnantes, bien que ses collègues de travail eussent évoqué des expériences à vous dresser les cheveux sur la tête. C’étaient des femmes plus âgées qu’elle qui estimaient toutes qu’elle aurait dû s’efforcer d’améliorer sa situation. Elles lui conseillaient de suivre une formation pour un emploi derrière le comptoir pendant qu’elle était encore jeune et présentable. Mais ce qu’elle faisait suffisait à la contenter. Elle ne voulait pas avoir à parler avec des gens.

Aucun de ceux avec lesquels elle travaillait ne savait ce qui était arrivé. Du moins, s’ils le savaient, ils n’en laissaient rien paraître. Elle avait eu sa photo dans les journaux – celle qu’il avait prise d’elle et des trois enfants, le nourrisson, Dimitri, dans ses bras, et Barbara Ann et Sasha de part et d’autre, regard tourné vers l’objectif. Sa chevelure était longue et ondulée alors, brune, boucles et couleur naturelles, ainsi qu’il les aimait, et son visage doux et réservé – reflet moins de sa façon d’être à elle que de la façon dont il voulait la voir.

Depuis lors, elle avait coupé ses cheveux très court, les avait décolorés et défrisés, et elle avait perdu beaucoup de poids. Elle se faisait appeler par son second prénom désormais: Fleur. Sans compter que l’emploi qu’on lui avait trouvé était dans une ville assez éloignée de l’endroit où elle avait vécu avant.

C’était la troisième fois qu’elle faisait le voyage. Les deux premières il avait refusé de la voir. S’il recommençait cette fois-ci, elle renoncerait, tout simplement. Et même s’il la voyait, peut-être ne reviendrait-elle pas pendant un certain temps. Il fallait rester raisonnable. À vrai dire, elle ne savait pas ce qu’elle ferait.

Pendant le premier trajet en car, elle ne s’était pas inquiétée. S’abandonnant au mouvement et regardant le paysage. Elle avait grandi sur la côte, où il y avait un printemps digne de ce nom, mais ici on sautait presque directement de l’hiver dans l’été. Un mois plus tôt il y avait de la neige, et à présent il faisait assez chaud pour aller bras nus. D’éblouissantes étendues d’eau miroitaient çà et là dans les champs et la lumière du soleil pleuvait à travers les branches sans feuilles.

Dans le deuxième car, elle commença à se sentir tendue et ne put s’empêcher d’essayer de deviner quelles femmes parmi celles qui l’entouraient devaient se rendre au même endroit qu’elle. C’étaient des femmes seules, d’ordinaire vêtues avec soin, de manière peut-être à faire croire qu’elles se rendaient à l’église. Les plus âgées semblaient appartenir à des paroisses rigoristes, à l’ancienne, où il fallait porter jupe, bas et un semblant de couvre-chef, tandis que les plus jeunes auraient pu être les fidèles d’un culte moins compassé, acceptant les tailleurs-pantalons, les écharpes de couleur vive, les boucles d’oreilles et les coiffures gonflantes.

Doree n’entrait dans aucune de ces deux catégories. Depuis un an et demi qu’elle travaillait, elle ne s’était pas acheté un seul vêtement nouveau. Elle portait son uniforme au travail et un jean partout ailleurs. Elle avait cessé de se maquiller parce qu’il ne l’y autorisait pas et, à présent qu’elle aurait pu le faire de nouveau, s’en abstenait. Ses courtes mèches raides de cheveux blonds comme les blés étaient mal assorties à son visage osseux et sans fard, mais quelle importance?

Dans l’autobus, elle s’assit près d’une fenêtre et tenta de garder son calme en déchiffrant les panneaux publicitaires ou indicateurs. Il existait un truc pour s’occuper l’esprit dont elle avait appris à se servir. Avec les lettres des mots qui se présentaient à sa vue, elle cherchait à assembler le plus grand nombre possible de mots nouveaux. «Stop», par exemple, dont on pouvait tirer «pot» et «sot», et «marché», qui vous donnait «charme», «mare», «rame», et même – voyons voir – «harem». Ce n’étaient pas les mots qui manquaient vers la sortie de la ville, à mesure qu’on passait devant de grands panneaux d’affichage, des magasins gigantesques, des concessions automobiles, voire des ballons captifs amarrés à des toits annonçant des ventes promotionnelles.

Doree n’avait rien dit à Mrs. Sands de ses deux dernières tentatives, et ne lui dirait probablement rien de celle-ci. Mrs. Sands, qu’elle voyait tous les lundis après-midi, parlait de passer à autre chose, bien qu’elle ajoutât toujours que cela prendrait du temps, et qu’il ne fallait rien précipiter. Elle dit à Doree qu’elle était en bonne voie, qu’elle était en train de découvrir peu à peu sa propre force.

«Je sais que c’est une formule rebattue, devenue un cliché usé à mort, dit-elle. N’empêche qu’elle est toujours vraie.»

Elle avait rougi en s’entendant prononcer le mot «mort» mais s’était gardée d’aggraver les choses en s’excusant.

À l’âge de seize ans – il y avait donc sept ans de cela – Doree allait voir sa mère à l’hôpital tous les jours après l’école. Sa mère se remettait d’une opération de la colonne vertébrale qu’on avait présentée comme grave mais sans danger. Lloyd était aide-soignant. Lui et la mère de Doree avaient en commun d’être tous deux de vieux hippies – bien qu’il fût en fait plus jeune de quelques années – et, chaque fois qu’il en avait le temps, il venait bavarder avec elle des concerts auxquels ils avaient assisté et des manifs auxquelles ils avaient participé l’un et l’autre, des gens aux mœurs scandaleuses qu’ils avaient connus, des trips, de la défonce, ce genre de choses.

Lloyd était apprécié des patients pour ses plaisanteries et la sûreté de ses mains vigoureuses. Il était trapu et large d’épaules, avec suffisamment d’autorité pour être parfois pris pour un médecin. (Il s’en serait passé, d’ailleurs – une bonne part de la médecine n’étant dans son opinion qu’une escroquerie et beaucoup de médecins des imbéciles.) Il avait la peau sensible et un peu rouge, les cheveux clairs, un regard plein d’assurance.

Il embrassa Doree dans l’ascenseur et lui dit qu’elle était une fleur dans le désert. Puis, avec un rire d’autodérision, ajouta: «Quelle originalité!

– Vous êtes poète sans le savoir», répondit-elle par gentillesse.

Une nuit, la mère de Doree mourut subitement, d’une embolie. Elle avait un tas d’amies qui auraient volontiers hébergé Doree – laquelle vécut de fait chez l’une d’entre elles un moment – mais ce fut le dernier ami en date, Lloyd, qui eut sa préférence. Un an ne s’était pas écoulé qu’elle était enceinte, puis mariée. Lloyd ne l’avait encore jamais été, bien qu’il eût au moins deux enfants dont il ne savait pas trop où ils vivaient. De toute façon, ils devaient déjà être adultes. Sa philosophie de l’existence avait évolué avec l’âge – il croyait à présent au mariage, à la fidélité, était opposé à toute contraception. Et il trouvait que la péninsule de Sechelt, où Doree et lui vivaient, était devenue trop peuplée – vieux amis, vieux modes de vie, vieilles maîtresses. Ils ne tardèrent pas à traverser le pays jusqu’à une ville qu’ils avaient choisie pour son nom sur la carte: Mildmay. Ils ne s’installèrent pas dans le bourg mais louèrent une maison à la campagne. Lloyd trouva un emploi dans une fabrique de crème glacée. Ils plantèrent un jardin. Lloyd savait des tas de choses sur le jardinage, comme sur la charpenterie, l’usage des poêles à bois et l’entretien d’une vieille voiture.

Sasha naquit.

***

«C’est tout naturel», dit Mrs. Sands. 


Et Doree: «Ah bon?»


Doree s’asseyait toujours sur une chaise à dossier droit devant le bureau, pas sur le divan, qui avait un motif floral et des coussins. Mrs. Sands déplaçait son propre siège sur le côté du bureau afin qu’elles puissent converser sans aucune barrière entre elles.

«Je m’y attendais plus ou moins, dit-elle. Je crois que c’est ce que j’aurais fait à votre place.»

Mrs. Sands ne l’aurait pas formulé ainsi, au début. Ne fût-ce qu’un an plus tôt elle aurait été sur ses gardes, sachant combien Doree se serait révoltée à l’idée que quiconque, un seul être au monde, pût se mettre à sa place. Elle savait qu’à présent Doree le prendrait comme une façon, non dépourvue d’humilité, d’essayer de comprendre.

Mrs. Sands n’était pas comme certaines. Pas enjouée, ni mince, ni jolie. Ni trop vieille non plus. Elle avait à peu près l’âge qu’aurait eu la mère de Doree, n’ayant toutefois pas l’air d’avoir jamais été hippie. Ses cheveux gris étaient coupés court et elle avait un gros grain de beauté sur la pommette. Elle portait des souliers à talons plats, des pantalons flottants et des hauts à fleurs. Même quand ils étaient framboise ou turquoise, ces hauts ne donnaient jamais l’impression qu’elle attachait de l’importance à sa façon de s’habiller – on aurait plutôt dit que, quelqu’un lui ayant conseillé un peu plus d’élégance, elle était docilement allée acheter ce qui lui semblait répondre à ce besoin. La grande sobriété impersonnelle de ses manières pleines de bonté ôtait à ces vêtements toute gaieté agressive, tout ce qu’ils auraient pu avoir d’insultant.

«N’empêche que les deux premières fois, je ne l’ai même pas vu, dit Doree. Il a refusé de venir.

– Alors que cette fois il a bien voulu? Il est venu?


– Oui, oui. Mais c’est tout juste si je l’ai reconnu.


– Il a vieilli?


– C’est possible, oui. Je crois qu’il a maigri. Et puis ces habits. L’uniforme. Je ne l’avais jamais vu dans une tenue de ce genre.


– Il avait l’air d’être quelqu’un d’autre à vos yeux?


– Non.» Doree tira sur sa lèvre supérieure, réfléchissant à ce qu’il avait de changé. Il était tellement immobile. Elle ne l’avait jamais vu aussi immobile. Il ne semblait même pas savoir qu’il était censé s’asseoir en face d’elle. C’était la première chose qu’elle lui avait dite. «Tu ne t’assieds pas?» et il avait répondu: «Je peux?»

«C’était plutôt qu’il semblait un peu vide, dit-elle. Je me suis demandé si on lui donnait des médicaments.

– Peut-être quelque chose pour le stabiliser. Remarquez, je n’en sais rien. Vous avez eu une conversation?»

Doree se demanda si c’était le mot juste. Elle lui avait posé quelques questions idiotes, ordinaires. Comment il se sentait. (Ça va.) Avait-il assez à manger ? (Oui, croyait-il.) Y avait-il un endroit où il pouvait se promener s’il en avait envie? (Sous surveillance, oui. On pouvait appeler ça un endroit. On pouvait appeler ça se promener.)

Elle avait dit: «Tu as besoin de prendre l’air.»
 Il avait répondu: «C’est vrai.» 
Elle avait failli lui demander s’il s’était fait des amis. Comme on le demande à son enfant en parlant de l’école. Comme on le demanderait à ses enfants, s’ils allaient à l’école.

«Oui, oui», disait Mrs. Sands, poussant vers elle la boîte de Kleenex toujours disponible sur le bureau. Doree n’en avait pas besoin, ses yeux étaient secs. C’était au creux de l’estomac que ça n’allait pas. Que ça remuait.

Mrs. Sands se contenta d’attendre, en sachant assez pour ne pas intervenir.

Ensuite, comme s’il avait détecté ce qu’elle s’apprêtait à dire, Lloyd avait raconté qu’un psychiatre venait s’entretenir avec lui de temps à autre.

«Je lui dis qu’il perd son temps, ajouta-t-il. J’en sais autant que lui.»

C’était la seule occasion à laquelle Doree l’avait trouvé à peu près semblable à lui-même.


D’un bout à l’autre de la visite, elle avait senti son cœur cogner. Craint de défaillir ou de mourir. Il lui en coûte un tel effort de le regarder, de faire coïncider avec lui la vision qu’elle a de cet homme mince et gris, mal assuré et pourtant froid, aux gestes machinaux et pourtant désordonnés.

Elle n’avait rien confié de tout cela à Mrs. Sands. Elle aurait risqué de lui demander – non sans tact – de quoi elle avait peur. D’elle-même ou de lui?

Mais il ne s’agissait pas de peur, elle n’avait pas peur.

***

Quand Sasha eut un an et demi, Barbara Ann naquit, et deux ans plus tard ce fut Dimitri. Ils avaient choisi ensemble le prénom de Sasha et avaient ensuite conclu un pacte selon lequel il choisirait le prénom des garçons et elle celui des filles.

Dimitri fut le premier qui était sujet aux coliques. Doree songea qu’il ne tétait peut-être pas assez de lait, ou que son lait n’était pas assez riche. Ou trop riche? En tout cas, pas comme il fallait. Lloyd avait fait venir une dame de la Leche League pour s’entretenir avec elle. Quoi que vous fassiez, avait dit la dame, il ne faut pas lui donner de biberons de complément. Si vous mettez le doigt dans cet engrenage, il ne tardera pas à refuser le sein.

Comment eût-elle su que Doree avait déjà commencé à lui donner un biberon de complément? Et c’était effectivement ce qu’il semblait préférer – il acceptait de plus en plus difficilement le sein. Au bout de trois mois, il n’était plus nourri qu’au biberon et il devint impossible de le cacher à Lloyd. Elle lui dit que son lait s’était tari et qu’elle avait dû recourir au biberon. Lloyd pressa un sein après l’autre avec une détermination frénétique et réussit à en tirer une ou deux misérables gouttes de lait. Il la traita de menteuse. Ils se disputèrent. Il dit qu’elle n’était qu’une putain comme sa mère.

Toutes ces hippies n’étaient que des putains, déclara-t-il.

Ils ne tardèrent pas à se réconcilier. Mais chaque fois que Dimitri s’agitait, chaque fois qu’il s’enrhumait, s’effrayait du lapin apprivoisé de Sasha ou s’accrochait encore aux chaises à l’âge où son frère et sa sœur marchaient déjà sans soutien, le fiasco de la tétée était évoqué.

***

La première fois que Doree était allée au cabinet de Mrs. Sands, une des autres femmes qui étaient là lui avait donné un dépliant. Sur la couverture, il y avait une croix d’or et des mots écrits en caractères dorés et violets. «Quand Ton Chagrin Semble Insupportable...» À l’intérieur il y avait un portrait de Jésus aux couleurs pastel et un texte en petits caractères que Doree ne lut pas.

Assise devant le bureau, les doigts encore crispés sur le dépliant, elle s’était mise à trembler. Mrs. Sands avait dû lui faire desserrer les doigts pour le lui prendre de la main.

«Quelqu’un vous a donné ça?» demanda-t-elle.

Et Doree: «Elle, là», indiquant de la tête la porte fermée.


«Vous n’en voulez pas?
– C’est quand ça ne va pas fort que ces gens-là essaient de vous mettre le grappin dessus», dit Doree avant de se rendre compte que c’était là une remarque de sa mère quand des dames porteuses d’un message similaire étaient venues la visiter à l’hôpital. «Elles croient qu’on va tomber à genoux et que ça s’arrangera.»

Mrs. Sands poussa un soupir.


«Bah, dit-elle, ça n’est certainement pas si simple.


– Ni même possible, dit Doree.


– Peut-être.»


Elles ne parlaient jamais de Lloyd au début. Doree ne pensait jamais à lui si elle pouvait l’éviter et, dans le cas contraire, en le considérant seulement comme un terrible accident de la nature.

«Même si je croyais à ces machins», dit-elle, c’est-à-dire à ce qu’il y avait dans le dépliant, «ce serait uniquement pour...» Elle avait eu l’intention de dire que ce genre de croyances serait commode parce qu’elle lui permettrait d’imaginer Lloyd brûlant en enfer, ou quelque chose du même goût, mais elle fut incapable de poursuivre tant c’était idiot d’en parler. Et à cause aussi d’une difficulté familière, cette espèce de marteau qui cognait dans son ventre.

***

Lloyd estimait que leurs enfants ne devaient pas aller à l’école. Ce n’était pas pour des raisons religieuses – refus des dinosaures, de l’homme des cavernes, des singes et tout et tout – mais parce qu’il voulait qu’ils soient proches de leurs parents et qu’on leur fasse faire connaissance avec le monde prudemment et progressivement plutôt que de les y jeter d’un seul coup. «Il se trouve que je les considère comme mes enfants, disait-il. Enfin, comme nos enfants, pas comme les enfants de l’Éducation nationale.»

Doree n’était pas sûre d’être à la hauteur dans ce domaine, mais il s’avéra que l’Éducation nationale éditait des directives et des programmes qu’on pouvait se procurer à l’école la plus proche. Sasha était intelligent et apprit à lire pour ainsi dire tout seul, et les deux autres étaient encore trop petits pour apprendre grand-chose. Le soir et pendant les week-ends, Lloyd enseignait à Sasha des éléments de géographie et du système solaire, l’hibernation des animaux, le fonctionnement des automobiles, traitant chaque sujet à mesure des questions que posait l’enfant. Ce dernier ne tarda pas à prendre de l’avance sur les programmes mais Doree continua quand même d’aller les chercher à l’école pour lui faire faire les exercices en temps voulu afin d’être en accord avec la loi.

Il y avait une autre maman dans le district qui faisait la classe chez elle. Elle s’appelait Maggie et possédait un minibus. Lloyd avait besoin de sa voiture pour aller au travail et Doree n’avait pas appris à conduire. De sorte qu’elle fut contente quand Maggie lui proposa de l’emmener à l’école une fois par semaine remettre les exercices terminés et prendre les nouveaux. Elles emmenaient évidemment les enfants. Maggie avait deux garçons. L’aîné souffrait de tant d’allergies qu’elle devait surveiller de près tout ce qu’il mangeait – c’était pourquoi elle lui faisait la classe à domicile. Du coup elle estimait plus simple de s’occuper aussi du cadet. Ce dernier avait envie de rester avec son frère et était asthmatique, alors...

Quel bonheur pour Doree quand elle comparait avec la bonne santé des trois siens. C’était, disait Lloyd, parce qu’elle avait eu tous ses enfants quand elle était encore jeune, alors que Maggie avait attendu d’être au bord de la ménopause. Il exagérait son âge mais il est vrai qu’elle avait attendu. Elle était opticienne optométriste. Elle et son mari étaient associés et n’avaient pas entrepris de fonder une famille avant qu’elle puisse cesser de pratiquer et qu’ils achètent une maison à la campagne.

Elle avait les cheveux poivre et sel, coupés très court. Elle était grande, la poitrine plate, enjouée et opiniâtre. Lloyd l’appelait la goudou, seulement derrière son dos, ça va de soi. Il plaisantait avec elle au téléphone mais sa bouche formait à l’intention de Doree les mots «c’est la goudou». Doree ne s’en formalisait pas vraiment – il traitait beaucoup de femmes de «goudous». Ce qu’elle craignait plutôt, c’était que sa façon de plaisanter paraisse trop amicale à Maggie, comme une forme d’intrusion, ou à tout le moins une perte de temps.

«Tu veux parler à bobonne? Oui. Elle est juste devant moi. Elle bosse sur la planche à laver. Oui, je suis l’esclavagiste type. Elle te l’a pas dit?»

***

Doree et Maggie prirent l’habitude de faire les commissions ensemble après être allées chercher les sujets de devoirs à l’école. Cela fait, elles achetaient parfois au Tim Hortons des cafés à emporter et emmenaient les enfants à Riverside Park. Là, elles s’asseyaient sur un banc pendant que Sasha et les fils de Maggie gambadaient ou se suspendaient aux filets d’escalade de l’aire de jeux, que Barbara Ann faisait de la balançoire et que Dimitri jouait au bac à sable. À moins qu’on reste dans le minibus, quand il faisait froid. Elles parlaient surtout des enfants et de cuisine, mais cela n’empêcha pas Doree d’apprendre que Maggie avait parcouru l’Europe sac au dos avant ses études d’optométrie, ni Maggie de découvrir que Doree s’était mariée si jeune. Et aussi la facilité avec laquelle elle était tombée enceinte au début, que cela n’était plus le cas désormais, d’où les soupçons de Lloyd, qui fouillait les tiroirs de sa commode à la recherche des pilules – qu’elle devait prendre en douce, pensait-il.

«C’est ce que tu fais?» s’enquit Maggie.


Doree s’indigna. Dit que jamais elle ne s’y serait risquée.


«Parce que, tout de même, je trouve que ce serait horrible, de le faire sans le lui dire. C’est un peu à la blague, qu’il les cherche.


– Ah bon», dit Maggie.


Et un jour, Maggie demanda: «Est-ce que tout va bien pour toi? Dans ton ménage, je veux dire? Tu es heureuse?» 


Doree répondit oui, sans hésitation. Après quoi elle fit plus attention à ce qu’elle disait. Elle vit qu’il y avait des choses auxquelles elle était habituée qu’une autre personne pouvait ne pas comprendre. Lloyd avait une façon de voir qui lui était propre: il était comme ça, voilà tout. Déjà quand elle avait fait sa connaissance à l’hôpital, il était comme ça. L’infirmière-chef était quelqu’un d’assez guindé, il l’appelait donc Mrs. Vieille-Chieuse alors que son nom était Mrs. Fletcher. Il le prononçait si vite qu’on ne pouvait s’en apercevoir. Il la soupçonnait d’avoir des chouchous et pensait qu’il n’en faisait pas partie. À présent il y avait quelqu’un qu’il détestait à la fabrique de crème glacée, quelqu’un qu’il appelait Louie La Sucette. Doree ignorait le vrai nom du bonhomme. Du moins cela prouvait-il que ce n’était pas seulement à des femmes qu’il en voulait.

Elle était à peu près sûre que ces gens n’avaient pas autant de torts que Lloyd leur en prêtait, mais il ne servait à rien de le contredire. Peut-être les hommes avaient-ils besoin d’ennemis, de même qu’ils avaient besoin de plaisanter. Il arrivait d’ailleurs que Lloyd plaisante de ses ennemis. À croire qu’il riait de lui-même. Il la laissait alors rire avec lui, du moment que ce n’était pas elle qui s’était mise à rire la première.

Elle espérait qu’il ne se mettrait pas à considérer Maggie de cette façon. Par moments, elle avait bien peur d’en entrevoir la possibilité. S’il l’empêchait d’aller à l’école et à l’épicerie avec Maggie, cela lui compliquerait beaucoup la vie. Mais le pire, ce serait la honte. Il lui fau- drait inventer un mensonge idiot pour expliquer la chose. Mais Maggie comprendrait – comprendrait en tout cas qu’elle mentait et en conclurait probablement que la situation de Doree était pire qu’elle l’était en réalité. Car Maggie avait elle aussi une façon bien tranchée de voir les choses.

Puis Doree se mit à se demander pourquoi elle se préoccupait de ce que Maggie risquait de penser. Elle ne leur était rien, Doree ne se sentait même pas très à l’aise avec elle. C’était Lloyd qui l’avait dit, et il avait raison. La vérité entre eux, ce qui les liait, n’était compréhensible à personne d’autre qu’eux et ne regardait d’ailleurs personne. Que Doree veille à sa propre fidélité et tout irait bien.

***

Cela empira, peu à peu. Pas d’interdiction directe, mais un surcroît de critiques. Lloyd finissant par décréter que Maggie elle-même était peut-être la cause de l’allergie et de l’asthme de ses fils. La responsable est souvent la mère, dit-il. Il avait vu ça à l’hôpital bien des fois. La mère désireuse de tout maîtriser, d’ordinaire une femme ayant fait des études.

«Il y a des enfants chez qui c’est de naissance, tout simplement, dit Doree, mal avisée. Tu ne peux pas dire que c’est la mère à tous les coups.

– Ah, parce que je ne peux pas. Et pourquoi?


– Je ne voulais pas dire toi personnellement. Je n’ai pas voulu dire que tu ne pouvais pas. Ce que je veux dire c’est qu’ils sont peut-être nés comme ça. Non?

– Depuis quand tu t’y connais en médecine, toi?


– J’ai pas dit ça.


– Non. Et tu n’y connais rien.»


De mal en pis. Il exigea de savoir de quoi elles parlaient, toutes les deux, avec Maggie.


« Je sais pas. De rien, en fait.


– C’est bizarre. Deux femmes dans une voiture. C’est la première fois que je vois ça. Deux femmes qui ne parlent de rien. Elle a décidé de casser notre couple.

– Qui? Maggie?


– Je connais ce genre de bonnes femmes.


– Quel genre?


– Son genre.


– Sois pas bête.


– Attention. Me dis pas que je suis bête.


– Pourquoi elle voudrait faire ça?


– Comment veux-tu que je le sache? Elle veut le faire, c’est tout. Attends. Tu verras. Elle t’amènera à pleurnicher dans son giron que je suis un salaud. Un de ces quatre.»

***

Et telle fut bien la tournure que cela prit. Du moins et sans aucun doute à ses yeux à lui, Lloyd. Elle se retrouva un soir vers dix heures dans la cuisine de Maggie, ravalant ses larmes et buvant une tisane. Le mari de Maggie avait dit: «Qui ça peut bien être, bon sang?» quand elle avait frappé – elle l’avait entendu à travers la porte. Il ne l’avait pas reconnue. Elle avait balbutié: «Je suis vraiment désolée de vous déranger comme ça... » pendant qu’il la dévisageait, les sourcils levés et les lèvres pincées. Et puis Maggie était venue.

Doree avait fait tout le trajet à pied, dans le noir, d’abord sur le chemin de gravier en bordure duquel elle habitait avec Lloyd, et puis sur la route. Elle se réfugiait dans le fossé chaque fois qu’une voiture arrivait, ce qui l’avait considérablement ralentie. Elle regardait d’ailleurs chacune de celles qui passaient, pensant qu’il pouvait s’agir de Lloyd. Elle ne voulait pas qu’il la retrouve, pas tout de suite, pas avant que la peur l’eût arraché à sa folie. À d’autres occasions, elle était parvenue à l’y arracher elle-même, en l’effrayant de ses sanglots et de ses gémissements, allant jusqu’à se cogner la tête sur le plancher en psalmodiant: «C’est pas vrai, c’est pas vrai, c’est pas vrai», sans jamais s’arrêter. Il finissait par céder. Il disait: «Bon, bon, d’accord. Je te crois. Tais-toi, chérie. Pense aux enfants. Je te crois, je t’assure. Arrête, quoi.»

Mais ce soir-là, elle s’était maîtrisée juste avant de commencer ce numéro. Elle avait mis son manteau et était sortie pendant qu’il lançait dans son dos: «Fais pas ça. Je te préviens!»

Le mari de Maggie était allé se coucher, l’air toujours aussi contrarié, pendant que Doree ne cessait de répéter: «Pardon, pardon vraiment de débarquer chez vous à une heure pareille.

– Oh, arrête ça, dit Maggie, pleine d’une bonté raisonnable. Tu veux un verre de vin?

– Je ne bois pas.

– Alors, ce n’est pas le moment de commencer. Je vais te faire de la tisane. C’est très apaisant. Framboise-camomille. Ce ne sont pas les enfants, hein?

– Non.»

Maggie lui prit son manteau et lui tendit des Kleenex pour ses yeux et son nez. «Ne me dis rien pour l’instant. On aura vite fait de te calmer.» Même quand elle eut en partie recouvré son calme, Doree ne voulut pas déballer la vérité tout à trac et faire savoir à Maggie qu’elle était elle-même au cœur du problème. Outre cela, elle ne voulait pas avoir à expliquer Lloyd. Aussi usante pour les nerfs que pût être la vie avec lui, il restait la personne au monde qu’elle sentait le plus proche d’elle et elle avait l’impression que tout s’effondrerait si elle en venait à le décrire à quelqu’un tel qu’il était, se montrant ainsi totalement déloyale.
Elle dit qu’elle et Lloyd avaient repris une vieille dispute dont elle avait tellement marre qu’elle avait préféré s’en aller. Mais ça s’arrangerait, elle y arriverait. Ils y arriveraient.

Dimensions in Trop de bonheur, Alice Munro. Editions de l'Olivier

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