Yudhoyono réélu: l'Indonésie revient de loin

Le président sortant a été réélu dans le calme.

Ni euphorie ni tempête. La réélection, dès le premier tour, du président sortant Susilo Bambang Yudhoyono ne provoque pas de vagues en Indonésie. Prudent, conservateur, très soucieux de son image, SBY - tout le monde l'appelle ainsi - a mené sa barque tranquillement, sans excès, sans outrage et de façon autonome. Cette méthode semble convenir à ses compatriotes, qui n'ont pas boudé le scrutin présidentiel du 8 juillet et ont accordé environ 60% de leurs suffrages à leur favori. Le grand public ne souhaitait, visiblement, ni rupture ni changement. Les résultats officiels, qui seront communiqués le 25 juillet, confirmeront que SBY entamera, le 20 octobre, son deuxième et dernier mandat quinquennal.

L'Indonésie revient de loin. Voilà onze ans, ce vaste ensemble d'archipels, d'îles et d'îlots était au bord du chaos. Après avoir régné pendant trente-deux ans d'une main de fer, Suharto avait été contraint de jeter l'éponge alors que l'émeute se propageait de ville en ville. Des milliers de gens devaient périr dans les incendies criminels de supermarchés. Des viols collectifs étaient organisés dans le quartier chinois de Djakarta. Happé par une crise financière régionale qui s'était amorcée en Thaïlande, un système de gouvernement s'était brusquement effondré. «Collusion, corruption, népotisme», avaient clamé les manifestants. Bâtie sur les ruines des Indes néerlandaises, l'Indonésie semblait même menacée de désintégration.

Aujourd'hui, la deuxième élection au suffrage universel d'un chef de l'Etat s'y est déroulée dans le calme. S'il y a eu des désordres, ces derniers ont été liés avant tout au manque de moyens et à l'incompétence des organes électoraux. Faire voter plus de 170 millions d'inscrits - sur environ 240 millions d'habitants - n'est pas une mince affaire. La gestion des scrutins laisse encore nettement à désirer. Mais ni les accusations de tricherie ou de manipulation ne sauraient remettre en cause la victoire de SBY, que tous les sondages donnaient gagnant depuis longtemps.

La première explication est la faiblesse de ses deux adversaires, Megawati Sukarnoputri (27% des suffrages) et Jusuf Kalla (13%). La première n'a jamais été une battante. Fille aînée de Sukarno, «père de l'indépendance», elle est devenue, dans les dernières années de Suharto, le symbole de la résistance au dictateur. Toutefois, elle a davantage régné que gouverné lorsqu'elle a occupé la présidence de 2001 à 2004. Le deuxième, vice-président encore en exercice, est un homme d'affaires qui a fait fortune sous Suharto avant de devenir le colistier de SBY en 2004. Ce partenariat ayant fait son temps, Jusuf Kalla s'est retrouvé dans une trappe.

Général à la retraite qui a fait carrière militaire sous Suharto - une carrière solide mais sans éclats, sans grand relief - SBY n'est pas Sukarno. Ses discours n'enflamment pas les foules. Il a davantage de prestance que de charisme. Il fait partie de son époque: le Tiers monde a changé, il a tenu à terminer une thèse de doctorat (économie) avant l'élection présidentielle de 2004. Il ne force pas le changement. Sans goût pour les attaques frontales, il se glisse dans le mouvement et ne commet guère de faux pas.

Les gens sont contents, sans plus

S'il n'a réalisé, pendant son premier mandat, que le tiers des promesses électorales, il a néanmoins pris des initiatives dans plusieurs domaines. Quelques scandales de corruption ont été traités et même le beau-père de son fils s'est retrouvé derrière les barreaux. Il a saisi l'occasion offerte par le désastre du tsunami de décembre 2004 pour imposer à l'armée un règlement politique du conflit à Atjeh. Avec l'aide de l'Australie et des Etats-Unis, il a formé une unité d'élite qui a neutralisé les réseaux terroristes. Il est parvenu, non sans mal, à établir des relations de travail avec un Parlement divisé et dont son propre mouvement, le Parti démocrate, ne contrôlait pas directement le dixième des députés.

Le facteur sans doute le plus important est la marche de l'économie, dans un pays dont les infrastructures ont encore un retard considérable, comme le souligne les catastrophes aériennes, et qui compte des dizaines de millions de pauvres. L'Indonésie est, en Asie, l'un des pays qui résiste le mieux aux effets de la crise mondiale, avec un taux de croissance d'environ 4% cette année et sans doute de 6% en 2010. Le prix du pétrole a rechuté au bon moment, avant la campagne présidentielle, permettant au gouvernement de dégager un programme populaire d'aide directe aux foyers les plus démunis. L'inflation vient d'être ramenée à 4%, son taux le plus bas depuis neuf ans.

Si les minorités religieuses éprouvent le sentiment que leurs droits ont reculé, SBY s'est gardé de ramener l'islam - religion dont se réclament 85% des Indonésiens - dans le débat électoral. Il s'est assuré le soutien d'une poignée de partis politiques musulmans sans pour autant leur faire trop de concessions: il a notamment refusé de leur accorder la vice-présidence (le vice-président élu, Boediono, est l'ancien gouverneur de la Banque centrale). Et il dispose d'un ancrage plus substantiel au sein du Parlement, dont le Parti démocrate contrôle le quart de sièges depuis les élections législatives du 9 avril dernier. Ce qui devrait - toujours la manière douce - faciliter quelques réalignements politiques dont le prochain cabinet pourrait être un premier reflet.

Il n'y a donc pas matière à un triomphalisme qui n'est d'ailleurs pas, du moins jusqu'ici, dans les habitudes de SBY. Le président réélu, qui fêtera ses 60 ans en septembre, s'est rarement retrouvé sur la défensive. Mais l'Indonésie est aujourd'hui un navire qui négocie prudemment des eaux parfois houleuses. La popularité de SBY - trois votes sur cinq - est à cette image: les gens sont contents, sans plus, tant qu'il n'y a pas de sérieux dérapages. Le chef de l'Etat aurait tort de l'ignorer.

Jean-Claude Pomonti

(Photo: Le président SBY, sa femme et son fils pendant un meeting le 28 juin 2009/ Reuters/ Ho New)

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