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Tout ce que vous avez entendu sur l'accident nucléaire de Fukushima est faux

A Minamisoma, dans la région de Fukushima, en septembre 2013. REUTERS/Damir Sagolj

A Minamisoma, dans la région de Fukushima, en septembre 2013. REUTERS/Damir Sagolj

L'idée, par exemple, que l'évacuation de Tokyo aurait été nécessaire se fonde sur des preuves bancales et facilement réfutables.

A l'est de San Francisco, c'est au milieu d'un campus grouillant d'agents de sécurité que se trouve le Lawrence Livermore National Laboratory, l'un des plus éminents établissements de recherche du gouvernement américain. Le 11 mars 2011, quelques heures après le tremblement de terre au Japon et l'effroyable tsunami qui s'en est suivi, une équipe de scientifiques de Livermore était sur le pont pour évaluer le danger posé par la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. L'équipe d'une quarantaine d'individus comprenait des physiciens, des météorologues, ainsi que des experts en modélisation informatique et en santé publique. Leur spécialité: les risques des aérosols –matières toxiques issues d'incendies de produits chimiques, cendres de volcans en éruption ou rejets radioactifs.

Le travail de ces scientifiques –secret à l'époque et même aujourd'hui quasi inconnu du grand public– eut un impact énorme sur la crise nucléaire japonaise en ce qu'il permit d'éviter une réaction démesurée et potentiellement désastreuse de la part des Etats-Unis. Cette histoire révèle des informations nouvelles et cruciales sur la gravité de l'accident et offre une autre perspective sur les événements de Fukushima, généralement décrits comme apocalyptiques.

Les médias ont alimenté l'idée, largement partagée au sein du grand public, que toute une partie du Japon oriental –y compris Tokyo, à près de 250 km au sud-ouest de Fukushima– allait être gravement contaminée si les fuites radioactives de la centrale n'étaient pas rapidement contenues. Les aéroports de Tokyo furent pris d'assaut par des étrangers voulant fuir le pays au plus vite. En leur for intérieur, les commandants en chef des forces américaines redoutaient les risques encourus par les membres de l'armée et leurs familles habitant dans les bases des environs de Tokyo. Selon des officiers de haut-rang, les radiations allaient sans doute exiger une évacuation massive. 

Les fonctionnaires avec l'équipement de protection dans la zone d'évacuation à proximité de la centrale de Fukushima, à Koriyama le 13 mars 2011. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Les plus éminents conseillers scientifiques du Président Obama se sont alors tournés vers Livermore pour déterminer l'ampleur du péril dans lequel l'archipel japonais était plongé. Après plusieurs jours d'analyses et bon nombre de modèles informatiques, les scientifiques en ont conclu que les radiations à Tokyo n'allaient jamais atteindre ne serait-ce que le niveau minimum requérant une évacuation, et ce même si Fukushima Daiichi connaissait la pire fusion possible combinée avec des conditions météorologiques extrêmement défavorables. Obama fut mis au courant et les angoisses d'une évacuation se dissipèrent.

Les détails essentiels de cet épisode sont révélés ici pour la première fois et se fondent en partie sur des documents officiels rendus publics grâce à la Freedom of Information Act. Ces révélations, couplées à d'autres informations nouvelles, vident de leur substance certains mythes extrêmement puissants tournant autour de Fukushima et ont des implications de taille sur le débat sur l'énergie nucléaire, faisant rage depuis l'accident. (Ces révélations n'ont aucun lien avec les actuelles fuites d'eau de la centrale qui, selon certaines estimations, seraient bien moins graves et bien plus résolubles que ce que laisse aujourd'hui entendre une partie de la presse.)

Quel fut le scénario du pire à Fukushima? En mars 2011, cette question rongeait les pensées de millions de gens et demeure encore aujourd'hui tout à fait d'actualité. L'un des arguments massues avancés par les opposants à l'énergie nucléaire veut que Tokyo ait échappé de justesse à des radiations dangereuses et que, si l'accident avait davantage versé dans l'incontrôlable, la contamination de la métropole tokyoïte aurait été telle qu'elle aurait obligé à l'évacuation en catastrophe de ses 30 millions d'habitants.

Pire encore, le gouvernement aurait su depuis le départ, grâce à un scénario développé par ses propres experts, que Tokyo courait un grave danger. Naoto Kan, à l'époque premier ministre et devenu depuis ardent défenseur de la sortie du nucléaire, a récemment affolé la presse en affirmant que l'évacuation de 50 millions de Japonais – avec la «panique générale» et les «nombreuses victimes» qu'elle aurait provoqué– avait été une éventualité terriblement proche de la réalité.

Pour avoir passé 27 ans dans de très grandes rédactions, je peux facilement comprendre pourquoi les médias se sont rués sur ces histoires d'apocalypse censée s'abattre sur Tokyo. Elles évoquent des images à la Godzilla –une foule paniquée prenant les trains et les autoroutes d'assaut pour fuir la plus grande zone métropolitaine au monde– et sont idéales pour méduser des lecteurs et des téléspectateurs.

La vague du tsunami dans une rue de Miyako, dans le nord-est du Japon, le 11 mars 2011. REUTERS/Mainichi Shimbun

Cet accident fut le pire impliquant de la radioactivité depuis l’explosion de Tchernobyl en 1986 et il força des dizaines de milliers de personnes vivant près de la centrale à quitter leurs maisons. Et la fuite radioactive aurait même pu être bien plus dangereuse.

Mais les allégations portant sur une évacuation potentielle de Tokyo ont induit le public en erreur, et gravement. Les calculs des scientifiques de Livermore sur un scénario du pire montrent que cette menace était très largement surfaite. Par ailleurs, un examen scrupuleux de documents officiels américains permet de saper une autre croyance largement partagée.

Peu après la catastrophe, les responsables du gouvernement japonais ont été décrits comme voulant tromper le public avec des annonces rassurantes tandis que, à l'inverse, une vérité sans fard venait des Américains. Cette façon de voir les choses eut des conséquences terribles sur l'opinion que le public se faisait des annonces officielles du gouvernement japonais, que ce soit sur la sécurité des aliments, de l'eau et même des conditions de vie dans les régions les plus à l'est du Japon. Mais comme le montre un autre article, cette perception des responsables japonais comme tragiquement optimistes vient en réalité d'une déclaration à l'évidence erronée d'un officiel américain spécialiste du nucléaire.

La véritable histoire de Fukushima ne pourrait pas vraiment faire l'objet d'un film d'horreur, mais elle demeure sidérante à bien des égards.

C'est après la deuxième puis la troisième explosion du réacteur de Fukushima Daiichi que les responsables américains se sont décidés à agir. «Je crains que nous soyons en deçà de la réalité», déclarait le 16 mars 2011 Stephen Trautman, directeur-adjoint du programme nucléaire de la marine américaine, au sujet de la propagation possible des rejets radioactifs. Il s'entretenait alors avec d'autres experts du nucléaire américains, réunion téléphonique dont nous pouvons aujourd'hui lire la retranscription.

«Et tout ce dont il est question ici, si les choses s'aggravent dans un futur proche, c'est du grand nombre de citoyens américains (…) que nous devrons orienter et dont nous devrons nous occuper.»

Le toit endommagé du réacteur n°1 de la centrale de Fukushima Daiichi, le 12 mars 2011. REUTERS/TEPCO/Handout

Le cœur de ces préoccupations concernait les plus de 40.000 membres actifs de l'armée, les civils du Département de la Défense ainsi que leurs familles habitant la base navale de Yokosuka et les bases aériennes d'Atsugi et de Yokota, toutes situées dans la région de Tokyo. Ces bases sont stratégiquement cruciales pour les Etats-Unis et sa volonté de maintenir la stabilité de l'Asie-Pacifique. Les amiraux et généraux commandant ces bases savent pertinemment quels sont leurs impératifs géopolitiques, mais fixent aussi une priorité élevée sur la «protection des forces». Les familles de militaires, qui avaient appris les premiers départs de civils étrangers, poussèrent à l'action et l'Amiral Robert Willard, commandant des forces américaines dans le Pacifique, s'en fit le héraut.

Pour lui prêter main-forte, il avait à sa disposition des projections issues du Bettis Atomic Power Laboratory, un établissement de Pittsburgh concevant et fabriquant des équipements nucléaires destinés à la Navy. Un mémo datant d'une semaine après le séisme cite les modèles de ce laboratoire montrant que des radiations dépassant de manière substantielle les normes gouvernementales américaines allaient probablement atteindre Yokosuka –la ville est encore plus éloignée de Fukushima que ne l'est Tokyo– si les réacteurs et les piscines attenantes n'étaient pas stabilisées.

«Les civils travaillant dans la marine, le personnel militaire et leurs proches devraient quitter les lieux dans les prochains jours (…) avant que la limite d'exposition du public soit dépassée», précise le mémo, en concluant par un sinistre:

«Dans l'éventualité la plus extrême de dommages significatifs du cœur ou des piscines, il n'y aurait pas suffisamment de temps pour évacuer les civils travaillant dans la marine, le personnel militaire et leurs proches pour leur éviter d'être exposés aux niveaux de radiations discutés ci-dessus.»

Dans la Situation Room de la Maison Blanche, l'équipe d'intervention d'urgence était composée de responsables de tant d'agences différentes qu'il n'était pas rare que l'écran des vidéo-conférences soit divisé en 32 vignettes, avec des gens s'exprimant du Pentagone, d'Hawaï, de Tokyo et d'ailleurs. Mais les diplomates présents résistèrent à l'idée d'une évacuation de troupes: quel genre de signal cela allait-il envoyer à la Chine, à la Corée du Nord, à leurs alliés? Si Tokyo cédait à la panique, les relations américano-japonaises ne risquaient-elles pas d'en souffrir irrémédiablement?

L'administration se devait de respecter les niveaux d'exposition standard énoncés par l'Environmental Protection Agency (EPA). Ces normes ne signifient pas un «danger» dans le sens le plus commun du terme; une exposition à des doses de radiations aussi faibles ne rend pas les gens malades ni n'augmente leur risque de contracter un jour un cancer. Il existe un risque légèrement plus élevé (+ 0,5%) pour les gens recevant sur toute leur vie une dose cumulée de 100 millisieverts (une mesure de l'effet des rayonnements sur l'organisme). Les normes de l'EPA fixent le niveau de protection du public à des doses bien plus basses, là où le risque supplémentaire de cancer est indétectable.

Des fonctionnaires vérifient les taux de radiation, à Koriyama, le 13 mars 2011. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Washington donna son accord à des «départs volontaires» et des vols payés par le gouvernement pour les proches du personnel militaire et diplomatique. Mais si les doses de radiations mesurées dans la région de Tokyo s'étaient mises à dépasser les normes de l'EPA, là la Maison Blanche n'aurait eu pas d'autre choix que d'ordonner une évacuation massive. La question lancinante fut dès lors de savoir si ces niveaux étaient réellement en-deçà des normes, une question sur laquelle la Navy n'eut de cesse de revenir avec une gravité croissante.

Ce qui fait peser pas mal de responsabilité sur les épaules de John Holdren et de Steve Fetter, qui en connaissent un rayon sur les centrales nucléaires et les radiations.

Holdren est le conseiller scientifique en chef d'Obama. C'est un physicien et ancien professeur de politique environnementale à Harvard et à l'université de Californie-Berkeley. Il est célèbre pour ses travaux sur le changement climatique, les technologies énergétiques et les dangers des armes et des infrastructures nucléaires. Fetter, qui fut directeur-adjoint du cabinet d'Holdren, peut même pour sa part se targuer d'une expertise encore plus pointue sur la science des accidents nucléaires.

Sa thèse de doctorat obtenue à Berkeley (avec Holdren comme directeur) était titrée «Des dangers radiologiques des réacteurs à fusion», des recherches qu'il poursuivit en rejoignant, à partir de 1988, l'université du Maryland.

Les deux hommes étaient d'accord pour dire que le plus gros problème venait du combustible usagé stocké dans la piscine du réacteur n°4 qui, selon les experts américains, n'était plus capable de retenir l'eau à cause d'une explosion ayant eu lieu à proximité. Un manque d'eau dans la piscine signifiait que les barres de combustible usagé (plus d'un millier) allaient s'échauffer, prendre feu pour enfin émettre un niveau tel de radiations que n'importe quel ouvrier travaillant dans le secteur allait en être mortellement irradié. L'incendie aurait par ailleurs propulsé dans l'atmosphère de grandes quantités de particules, pour très longtemps radioactives. Et si l'approvisionnement en eau des autres réacteurs se révélait à son tour impossible, alors leur combustible allait fondre et émettre encore davantage de radiations extrêmement dangereuses.

«Nous devons désormais envisager, comme vous l'avez probablement déduit d'informations accessibles au public, une très forte probabilité d'émissions radioactives aussi importantes si ce n'est davantage qu'à Tchernobyl», peut-on lire dans un courriel de Holden adressé à un confrère scientifique, daté du 16 mars 2011 et parlant de l'incendie possible du combustible usagé.

Pour autant, les conseillers scientifiques du gouvernement n'ont pas été convaincus par le modèle des experts de la Navy. Il se fondait sur l'idée que le vent allait souffler constamment et dans une seule direction, portant avec lui des particules radioactives d'iode et de césium dans un nuage à haute altitude –un scénario du pire encore pire que le pire des scénarios probables en réalité.

Et même si Fetter était arrivé à des conclusions similaires en usant de modèles comparables, il n'y attacha que peu d'importance. «Ce type de modèles sont pertinents pour des distances de 15 à 35 km, pas sur plus de 300 km», expliquait-il dans une interview, après son retour à l'université du Maryland.

Des bateaux tentent d'éteindre le feu qui ravage la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, le 21 avril 2010. REUTERS

Ce qui explique pourquoi la Maison Blanche fit appel à l'équipe de Livermore. Ce groupe de chercheurs, anciennement rassemblés sous l'étiquette de la National Atmospheric Release Advisory Center ou NARAC, avait déjà travaillé sur la catastrophe de Tchernobyl, les incendies de puits de pétrole au Koweït en 1991 ou encore l’explosion, en 2010, de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon.

Les scientifiques de Livermore pouvaient se targuer d'une extraordinaire puissance de calcul, couplée à des prévisions météorologiques à haute résolution et des bases de données météo et terrestres, le tout capable de générer des cartes en 3D des rejets dangereux et de leur parcours. La précision de leurs projections est bien plus importante que celles des modèles plus simples et elle permet aussi de savoir comment des aérosols sont susceptibles de voyager sur des périodes et des distances longues, en prenant en compte plusieurs variables météorologiques. Leurs conclusions allaient par ailleurs dépendre de la contribution d'experts du gouvernement, dépêchés pour évaluer la situation à Fukushima Daiichi.

«Il y a des scénarios du pire et il y a des éléments plus probables. Nous devrions concevoir un scénario du pire qui peut se révéler probable», précisait Gregory Jaczko, président de l'US Nuclear Regulatory Commission, aux employés de son agence, le 18 mars 2011.

«Je veux dire, le pire, ça serait que vous éjectiez le cœur, que quelqu'un le mette dans un sac plastique et l'emmène... en Californie.»

Et devant les rires de ses collègues, Jaczko de conclure:

«Je pense donc que nous devrions produire un terme source [une estimation de la quantité de particules radioactives émises] qui serait, réellement, ce que j'appellerais un scénario du pire, tout en demeurant quelque chose de possible.»

S'en sont suivis de longs débats, parfois âprement techniques, entre experts des différentes agences. En plus de la fusion de plusieurs réacteurs, les modèles devaient-ils inclure l'incendie si redouté des barres de combustible usagé du réacteur n°4, et ce même s'il était en réalité en bien meilleur état que prévu? Pour le «scénario du pire plausible», la réponse était oui, car des fissures ignorées étaient toujours susceptibles de vider la piscine, de générer de graves conséquences et de s'ouvrir sur de nouveaux problèmes structurels.

Un hélicoptère survole la centrale de Fukushima Daiichi, le 12 mars 2011. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Le facteur le plus fondamental, selon Fetter, relevait des prévisions météorologiques. «Nous ne voulions pas diriger le nuage directement sur Tokyo et le laisser tranquillement dériver; ce n'était pas réaliste car la direction du vent change constamment», explique-t-il. «Ce qui fait que [les chercheurs de Livermore] se sont plongés dans leurs données météo pour y trouver d'autres cas limites –des périodes pendant lesquelles les vents avaient longtemps soufflé vers Tokyo.» Des modélisations précises de la dispersion atmosphérique et du «parcours du nuage» montrèrent que, à une grande distance de la centrale, les radiations allaient être substantiellement réduites; il n'aurait suffi que d'une petite pluie pour balayer les particules en suspension. 

Dans les trois derniers jours de mars, les résultats des modèles informatiques scellèrent les débats: un nuage susceptible d'émettre des radiations supérieures aux normes américaines était incapable de s'approcher à moins de 120 km de Tokyo –les Américains pouvaient donc rester tranquilles.

Le 1er avril 2011, dans un courriel adressé à l'Amiral Michael Mullen, chef d’état-major, Holdren détaillait la chose:

«Notre optimisme en tant que tel ne se fonde en aucune manière sur l'idée que la situation à Fukushima serait sous contrôle, mais sur des modèles mathématiques montrant que les pires radiations émises par un ou plusieurs réacteurs ne peuvent pas dépasser [les normes américaines] à Tokyo, même si les conditions météorologiques étaient les pires qui soient. Ce n'est qu'avec des radiations d'envergure émises par le combustible usagé, combinées à une météo encore plus retorse [que ce que les scientifiques jugent réaliste], que les [normes] pourraient être dépassées à Tokyo, et dans ce cas, selon les plus récentes modélisations, elles ne le seraient pas de beaucoup, [ce qui fait que] même dans ces circonstances extrêmes, ne pas sortir de chez vous est tout ce que vous auriez à faire.»

Les lecteurs ayant suivi de près les événements de Fukushima pourraient trouver intéressante cette histoire de scénarios du pire produits par le gouvernement américain, sans pour autant la voir comme définitive. Après tout, le gouvernement japonais n'a-t-il pas, lui aussi, produit son propre scénario du pire? Oui, tout à fait. De nombreux articles n'ont-ils pas mentionné ce scénario en précisant qu'il aurait nécessité l'évacuation de Tokyo? Si, parfaitement, ils l'ont fait –à tort. 

* * *

Le moment choisi par le Premier ministre Naoto Kan pour demander une nouvelle analyse –plus d'une semaine et demie après le désastre du 11 mars– a semblé bizarre à Shunsuke Kondo, président de la commission japonaise de l'énergie atomique. «Vu que les choses commencer visiblement à se calmer, envisageriez-vous un scénario du pire?» demanda le Premier ministre, selon un rapport d'enquête publié ultérieurement, à quoi Kondo répondit:

«Si les choses se calment, alors un scénario du pire n'est-il pas inutile?»

Ce qui n'a pas empêché Kondo, 69 ans et ancien professeur de génie atomique à l'université de Tokyo, de pousser d'autres membres du gouvernement à mettre au point un tel scénario afin de réfléchir à des mesures préventives. Il promit de le terminer en trois jours.

A l'instar des experts américains, Kondo se pencha sérieusement sur le combustible usagé du réacteur n°4 et ce même si des responsables japonais pensaient (à raison, comme ce sera plus tard établi) que la piscine était encore remplie d'eau. Il imagina une «réaction en chaîne» commençant par une nouvelle explosion d'hydrogène et se terminant sur le type d'incendie radioactif redouté par les Américains. Il estima ensuite le trajet des radiations, avec des méthodes qu'il jugea lui même «très rudimentaires» –soit des modèles qui ne s'appuyaient pas sur le système informatique japonais prévoyant les mouvement du nuage.

Kondo en conclut que les zones requérant une évacuation n'étaient pas du tout proches de Tokyo. Si le pire advenait, les populations vivant à un rayon d'environ 50 km de la centrale «allaient devoir se voir proposer une évacuation avant le 14 décembre, soit le pic probable des émissions radioactives». Au-delà de ce périmètre, quelques endroits méritaient aussi l'évacuation, comme il le précisa dans un rapport de 15 pages destiné aux principaux ministres japonais.

Donc, si le scénario de Kondo ne prévoyait pas l'évacuation de Tokyo, que disait-il exactement concernant la capitale? C'est là que la presse s'est grossièrement trompée; pour le comprendre, voyons tout d'abord comment la riposte à un incident nucléaire est censée se dérouler. 

Des personnes attendent de pouvoir téléphoner, à la gare de Shibuya, à Tokyo le 11 mars 2011. REUTERS/YOMIURI

L'exercice de Kondo se joue sur une période plus longue que les modèles américains. Les Américains s'arrêtaient globalement à ce que les spécialistes nomment la «phase précoce» d'un accident nucléaire –quand un nuage radioactif peut causer des irradiations principalement par inhalation et quand les autorités doivent soit faire en sorte que les populations restent calfeutrées chez elles (ce qui peut se coupler à la distribution de comprimés d'iodure de potassium, soit procéder à des évacuations dépendant du type et des concentrations de particules contenues dans le nuage.

Les calculs de Kondo concernent aussi la «phase intermédiaire» et la «phase ultime», où les populations sont exposées sur de longues périodes à des particules déposées sur leur peau, leurs vêtements et sur le sol; celles qui sont dispersées dans l'eau et les aliments qu'ils consomment; et celles enfin qui sont réémises dans l'air qu'ils respirent.

Cette phase ultime se mesure en plusieurs dizaines d'années –jusqu'à 50 ans– car les doses accumulées sur toute une vie ont leur importance. Les risques de contracter un cancer sont estimées à +0,5% pour une personne exposée tout au long de sa vie à 100 millisieverts, un risque qui augmente avec des doses plus élevées. Si une zone est susceptible de s'approcher trop près de ces doses pendant un certain nombre d'années, les autorités disposent de suffisamment de temps pour mettre en œuvre diverses mesures préventives, comme par exemple le contrôle de l'approvisionnement en eau et en nourriture, la décontamination des sols et des bâtiments, etc. Dans l'idéal, ces mesures réduisent l'exposition à un niveau acceptable et dans le cas contraire, l'évacuation et le relogement des habitants doit être envisagé.

Pour déterminer le type de mesures à mettre en œuvre dans la phase ultime, et ce si le pire survenait à Fukushima, Kondo s'est fondé sur des niveaux de contamination terrestre calculés à partir des restrictions imposées après le désastre de Tchernobyl. Il conclut que «l'évacuation obligatoire» devait concerner des zones situées à 170 km de la centrale, une évacuation qui devenait seulement «volontaire» à 250 km.

De telles conséquences avaient beau déjà être redoutables, la presse les a rendues exponentiellement pires quand les projections de Kondu ont été mises à la connaissance du public début 2012. Vu que Tokyo est à moins de 250 km de la centrale, la capitale aurait irrémédiablement été affectée, pouvait-on lire dans de nombreux articles –même si cela aurait en réalité dépendu de la force et de la direction des vents, qui auraient très bien pu se perdre en mer voire en plein cœur du Japon. Et des journalistes (étrangers comme japonais) ont usé du terme «évacuation» dans ce contexte, comme si Kondo avait voulu signifier un exode de masse impératif dans toutes les zones concernées par les expositions de phase ultime.

Dans l'Asahi Shimbun, un quotidien de référence, on a pu ainsi lire que, selon le scénario de Kondo, le gouvernement japonais aurait «requis l'évacuation de toutes les populations dans un rayon [de 250 km]» et qu'il aurait «ordonné l'évacuation obligatoire de toutes les populations dans un rayon [de 170 km]». Une carte accompagnait cet article sur laquelle on voyait toute une partie de l'île d'Honshu, l'île principale du Japon incluant Tokyo, où les habitants auraient été obligés de faire leurs valises. De même dans le Wall Street Journal qui disait que le scénario prédisait «l'évacuation des populations à une distance de 250 km de la centrale, y compris celles habitant la métropole tokyoïte».

Quand je lui ai demandé pourquoi il n'a pas cru bon de corriger ces exagérations insensées, Kondo m'a répondu:

«Quand j'ai donné mon rapport à M. [Goshi] Hosono [qui venait d'être nommé ministre de la catastrophe nucléaire], mon travail était terminé. Je n'étais là pour commenter la presse. Mon devoir, c'était de me faire comprendre par M. Hosono.»

Sans oublier que, depuis le tout début de la crise, un scénario encore pire que celui de Kondo circulait parmi les plus hauts rangs du gouvernement japonais.

* * *

«Une réaction en chaîne diabolique», telle est la formule utilisée par Yukio Edano, l'ancien porte-parole en chef du gouvernement, pour décrire un scénario que le gouvernement avait entre les mains dès le début de la catastrophe.

Cet effet boule de neige aurait débuté avec le retrait, par Tepco, de tout son personnel travaillant sur le site de Fukushima Daiichi. Dès que des niveaux élevés de radiations auraient atteint d'autres centrales de la région, elles auraient été elles aussi vidées de leurs employés, ce qui aurait inévitablement conduit à davantage de fusions et d'incendies de combustible usagé. «Nous allions perdre Fukushima Daini, avant de perdre Tokai», aurait dit Edano, selon le rapport final, rendu public l'an dernier, de la commission d'enquête indépendante –un groupe d'illustres citoyens japonais rassemblés pour analyser les circonstances de l'accident.

«Dans ce cas, il était tout simplement logique de conclure que nous allions perdre Tokyo.»

Ce scénario n'avait aucun fondement scientifique, comme l'a d'ailleurs admis Edano; il ne s'agissait que d'un exercice mental fantasmagorique conçu par des politiciens. Ce qui n'a pas pour autant empêché les médias de reprendre ses allégations en chœur.

En une de l'édition du New York Times daté du 27 février 2012, Edano est en bonne place, cité dans un article sur le rapport de la commission. «Des dirigeants japonais (...) ont secrètement envisagé la possibilité d'une évacuation de Tokyo tout en tentant de minimiser les risques en public, révèle une enquête indépendante sur l'accident», pouvait-on lire dans le New York Times, qui reprenait la «réaction en chaîne» d'Edano. Des articles comparables ont aussi été publiés dans bon nombre de journaux aux quatre coins de la planète.

Une femme rescapée regarde les dégâts causés par le séisme et le tsunami, à Ishimaki, le 13 mars 2011. REUTERS/Yomiuri Shimbun

Voilà qui contraste avec ce qui s'est passé, quelques semaines après, quand un article dans la revue universitaire Foreign Affairs révélait les bases factuelles des scénarios du pire conçus par le gouvernement américain. Titré «A l'intérieur de la Maison Blanche pendant Fukushima», l'article est signé par Jeffrey Bader, qui s'était vu confier la responsabilité de plusieurs réunions inter-agences en sa qualité de directeur du Conseil de Sécurité Nationale pour les questions est-asiatiques. Laissant entendre que les angoisses d'une évacuation de Tokyo ont largement été surfaites, l'article résume rapidement les conclusions du gouvernement américain:

«Il n'y avait aucun scénario plausible dans lequel Tokyo, Yokosuka ou Yokota auraient connu des niveaux dangereux d'aérosols radioactifs.»

Aucun scénario plausible –on est loin de la réaction en chaîne «diabolique» et dans un contexte bien plus crédible compte tenu des arguments scientifiques en présence. Pourtant, les révélations de Bader n'ont été reprises nulle part, si ce n'est par une agence de presse de Kyodo et quelques journaux japonais locaux.

A ma connaissance, le seul journaliste qui s'est donné la peine d'analyser en profondeur les scénarios américains est Yoichi Funabashi, ancien rédacteur en chef de l'Asahi Shimbun –et, ironie du sort, président de la commission d'enquête indépendante. Le livre qu'il vient de sortir au Japon, Compte à rebours pour une fusion, rend compte de certains éléments de ce scénario, sans se fonder pour autant sur des documents internes au gouvernement américain.

Personne ne peut dire comment les choses se seraient déroulées si le pire était arrivé à Fukushima. Même les modèles informatiques les plus sophistiqués sont faillibles.

Mais le public doit savoir ce que les meilleures connaissances scientifiques actuelles permettent de montrer. Qu'importe les conclusions qu'on peut tirer de cet accident et de ses implications, il faut garder ce qui suit en tête: l'idée voulant que l'évacuation de Tokyo aurait été nécessaire se fonde sur des preuves bancales et facilement réfutables. De plus, la fausseté de ces allégations en dit long sur la distorsion des faits retrouvée dans bon nombre d'articles sur Fukushima. Des articles ayant donné naissance à des peurs infondées sur Fukushima qui ont, à leur tour, profondément influencé l'opinion publique. Il est temps aujourd'hui de dissiper ces peurs

Paul Blustein 

Traduit par Peggy Sastre

Une version japonaise de cet article a précédemment été publié dans Newsweek Japan.

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