France

Les Neets, la jeunesse perdue que le FN pourrait recueillir

Monique Dagnaud, mis à jour le 18.10.2013 à 16 h 15

L’émergence de cette zone grise de la jeunesse –15% des moins de 29 ans et 20% des 20-29 ans, ni en emploi, ni en formation, ni en stage– peut-elle ébranler la cohésion sociale? A-t-on mesuré son coût politique?

REUTERS/Regis Duvignau

REUTERS/Regis Duvignau

Connaissez-vous les Neets? Ces jeunes ni en emploi, ni stagiaire, ni en formation, sont près de deux millions de personnes en France, chiffre en augmentation. La moitié d’entre eux a quasiment renoncé à chercher un travail, comme s’ils étaient éjectés de la case insertion avant d’y être entrés. Cette catégorie récemment définie par les chercheurs européens est difficile à cerner et brise les représentations sur les âges de la vie: des jeunes en cheminement incertain et parfois interminable vers l’âge adulte. Des moins de 30 ans «lost in transition».

Ce déraillement dans l’enchaînement des générations pèse d’un poids économique substantiel sur les familles et sur les finances publiques –les contrats d’avenir et les contrats «garantie jeunes» ciblent cette fraction de la jeunesse. Mais a-t-on mesuré son coût politique? 

Le niveau d’engagement politique et la confiance accordée aux dirigeants sont beaucoup plus faibles chez cette catégorie que chez les jeunes en activité. Comme le précise une note de l’OCDE:

«L’Europe échoue dans son contrat social avec la jeunesse et le désenchantement politique croissant pourrait atteindre des niveaux similaires à ceux qui ont déclenché les printemps arabes en Afrique du Nord.»

L’émergence de cette zone grise de la jeunesse –15% des moins de 29 ans et 20% des 20-29 ans– peut-elle ébranler la cohésion sociale? Peut-on se sentir «inutiles au monde» comme l’écrivait Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale à propos de ces exclus de l’intérieur, et agir simultanément comme citoyen engagé? Comment se comportent ces invisibles dans le contexte déjà chaotique de la politique en France? Pourraient-ils se révolter?

Rares sont ceux qui se révoltent

Les travaux de sciences politiques l’attestent: chez ces jeunes loin de l’emploi, dotés le plus souvent d’un faible capital scolaire (85% des Neets n’ont pas dépassé le niveau du bac), le retrait de l’arène politique est net. Comme s’ils préféraient se faire oublier plutôt que de proclamer au grand jour leur détresse. Leur réponse à l’infortune qui les frappe est rarement l’action collective, les révoltes de la jeunesse émergent plutôt dans l’université. 

Le mouvement des Indignés, né dans les pays d’Europe du sud en mai 2011, comprenait d’abord des étudiants révoltés de se trouver sans perspectives de travail –et si cette mobilisation n’a pas vraiment eu de réplique dans la jeunesse française, c’est parce dans le wonderland de Diderot, le diplôme d’études supérieures offre finalement le meilleur bouclier contre le chômage– mais une petite fraction des Neets, environ 300.000 personnes, est munie d’un diplôme d’études supérieures.

Ce dernier chiffre signale de fait les limites de la course aux parchemins et recouvre des situations diverses: intellectuels ou artistes précaires, étudiants en panne d’inscription, personnes en sabbatique au long cours, paumés de l’orientation professionnelle, etc.

A plusieurs reprises, il est vrai, des jeunes en voie d’exclusion ont été les acteurs d’émeutes violentes, avec mises à feu de voitures, détériorations de bâtiments publics (notamment d’écoles) ou pillages: ce fut le cas en banlieue parisienne à l’automne 2005. Ces embrasements toutefois sont rares et concernent davantage des adolescents encore unis par une solidarité de quartiers.

Les jeunes adultes en déshérence sont disséminés sur les territoires, parfois dans les lisières des grandes villes ou à la campagne, et enclines à l’isolement, ayant perdu progressivement les liens qui se tissent dans les espaces de scolarité ou de travail.  

Les rois du vote par intermittence

Une certaine psychologie se forge alors dans ce processus de mise à l’écart, qui ne survient pas d’un seul coup, mais qui se construit au fil du temps comme un enchaînement d’opportunités gâchées. Souvent, ces jeunes adultes ont intégré leur décrochage scolaire comme une faute qui leur incombe –«j’aurais pas dû faire de bêtises, j’aurais dû écouter ma mère…»–, et manifestent un manque profond de confiance en eux. Ils ont le sentiment d’être méprisés par les entreprises et ballotés par les services administratifs, et finalement d’être transparents aux autres.

Revenus de tout, ils se résignent progressivement à cette désaffiliation de la société, un fatalisme qui les incite à ne pas s’acharner dans la quête d’un emploi. Ils vivotent, mais espèrent un miracle: un piston, une rencontre, une occasion –le succès des stars de la téléréalité ou du football fait rêver, sans trop d’illusions toutefois.

Pessimisme aidant, ils ne croient guère à la mobilisation ou à l’action collective, et face à une société qui ferme ses portes, ils inventent des ripostes individuelles: les activités gratuites (dans les espaces urbains ou numériques) pour tuer le temps, la débrouille qui implique de rechercher les bons plans et qui n’interdit pas de flirter avec l’illégalité, une entraide entre copains de galère, une verve désabusée contre les pouvoirs.

Ce détachement imprègne aussi leurs comportements électoraux. Ils sont les rois du vote par intermittence et de l’abstention, suivant en cela la démarche des nouvelles générations, pour lesquelles voter est un droit, et non pas un devoir. L'élection présidentielle les fait encore se déplacer, les scrutins locaux ou les européennes, infiniment moins. La croyance dans la vertu transformatrice de la politique est émoussée pour beaucoup de jeunes électeurs, mais ce scepticisme est encore plus ancré chez ceux qui peinent à se projeter vers un avenir et ont du mal à percevoir un lien entre leur destin et celui de leur pays.

Enfin, quand ils votent, les jeunes au bord de l’exclusion n’hésitent pas à accorder leurs suffrages à des partis extrêmes. Le Front national exerce une attirance auprès d’eux comme il le fait plus généralement pour les électeurs non diplômés et/ou issus des milieux populaires.  

Dans le contexte de désillusions à l’égard de la gauche, la cote de popularité de Marine Le Pen ne cesse de croître, y compris auprès de la jeunesse: 33% d’opinions positives auprès des 18-24 ans, légèrement plus encore chez les trentenaires, un étiage qui avoisine sa moyenne nationale (étude CEVIPOF, juin 2013). Et la présidente du parti d’extrême droite, au prix de discours simplistes ou démagogiques, se construit une image d’ultime secours pour ceux qui n’ont rien à perdre.

La jeunesse «lost in transition» se révèle ainsi un enjeu éminemment politique. Non seulement par son impact électoral, mais par sa consonance emblématique: elle incarne, en effet, la défaite d’un modèle de société où le travail était abondant et intégrateur, et où les générations se succédaient avec une certaine harmonie. Elle met à mal la valeur travail, qui pourtant, pour la majeure partie des individus, continue d’être hautement identitaire, et marquée du sceau du devoir et du contrat avec la société.  Ces  jeunes en stand by pour une période indéterminée et peut être interminable génèrent désenchantement et révolte morale: des traits bien identifiés de la société française aujourd’hui.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte