France

Apprend-on de la même manière à l'école Jules-Ferry ou Pef?

Louise Tourret, mis à jour le 11.10.2013 à 14 h 33

Dis-moi comment tu t'appelles, je te dirai qui tu es... Est-ce que ça marche aussi pour l'Education nationale?

Jules Ferry! C’est le nom le plus donné aux écoles françaises. 600 établissements s’appellent comme ça. Sur le podium (un peu ancien), on trouve aussi Jean Moulin puis Jacques Prévert et, dans le top 10, Antoine de Saint Exupéry, les Curie: Marie avec ou sans Pierre et les Joliot-Curie.

Une école Pef, Pierre Elie Ferrier, l’auteur du célèbre Prince de Motordu, vient d’être inaugurée à Saint-Ouen en banlieue parisienne. Vous êtes bien au début du XXIe siècle: un auteur «jeunesse» et encore en vie pour l’école d’un tout nouvel «éco quartier» d’une ville de banlieue qui se gentrifie (ou qui cherche à se gentrifier).

Tous les enfants d’aujourd’hui connaissent Pef, c’est un classique contemporain, mais il est certain qu’avec ce choix on s’éloigne des références à la culture littéraire, même enfantine comme celle incarné par Jules Verne par exemple (le nom de ma propre école primaire). Signe des temps?

Ce n’est pas la première école Pef, il faut dire que les établissements d’aujourd’hui prennent volontiers des noms très actuels. Voire sensiblement démagos.

Ainsi il y a une école Renaud Séchan (oui le Renaud de Hexagone et Laisse Béton) dans l’académie de Grenoble et une école Coluche en Normandie. Le fondateur des Restos du cœur a même son collège à Rougemont-le-Château (Territoire de Belfort) depuis 2006. Un nom choisi après une consultation des élèves.

On trouve aussi une école Pierre Bachelet; dans le Nord (c’était les corons) évidemment. Brel, Barbara, Brassens, Ferré connaissent un certain succès scolaire qui reflète un goût très Education nationale pour les chanteurs à texte des années 1960 (non il n’y a pas d’école Johnny Hallyday).

Certains noms d'école sont aussi sujets à des polémiques parfois rigolotes. Par exemple l’école Philippe Meirieu. L’anecdote peut passer pour une private joke de spécialistes de l’éducation, mais on rappellera simplement que le pédagogue, aujourd’hui engagé en politique chez EELV, personnifie l’horreur pédagogique pour certains et qu’il incarne le camp des «pédagogues» pour les «républicains» qui le détestent. C’est LA querelle scolaire française.

Toponymie scolaire

Il y a eu aussi l’histoire de l’école Jack Lang, inaugurée en 2008 à Beuvry-la-Forêt, dans le Nord. L’ancien ministre de l’Education nationale avait expliqué lors de l'inauguration que l’idée lui avait semblé étrange à première vue. Finalement, le tribunal administratif avait retoqué la décision du conseil municipal, jugeant que ce nom portait «atteinte au principe de neutralité des services publics».

Et puis il y a tous ces noms un peu «chargés»: les «Sainte Marie», Jean-Paul II, Bossuet du privé ou Robespierre, Youri Gagarine ou Maurice Thorez, dans le style banlieue rouge.

Là comme ailleurs, le nom de l’établissement et la force de l’habitude finissent par faire oublier l’illustre personne à qui il rend hommage. D'ailleurs, pour les obsédés de l’excellence scolaire, Lakanal ou Henri IV évoquent davantage des établissements où il est de bon augure d’être admis que la Révolution ou l’édit de Nantes

On peut aussi évoquer la classification de Marat Goyet, un délicieux précis de toponymie scolaire qu’on trouve dans Tombeau pour le collège (cité avec l'accord de l'auteur):

«Le nom d’un grand auteur mort depuis quatre cents ans, d’un roi, d’un savant du XVIIIe siècle ou d’un homme politique du début de la Troisième République doit vous rassurer. Celui d’un sculpteur ou d’un peintre cubiste doit vous inquiéter. Celui d’un chanteur mort récemment, d’un cinéaste ou d’un champion sportif doit vous alarmer. Pour brouiller les pistes (…) il me semblerait bienvenu de baptiser tout nouveau collège “Charles d’Orléans”, “Sénèque” ou “Chateaubriand”.»

Eh oui, les noms s'accordent à des époques, des quartiers et des classes sociales et finalement à un niveau de réussite académique. Ça fonctionne d'ailleurs aussi très bien avec le nom des élèves. Intuition confirmée par les travaux du sociologue Baptiste Coulmont: les chiffres sont implacables, les Adèle et les Clémence ont davantage de mentions à des bacs plus cotés que les Allison ou les Britney (ceci est un raccourci, ses travaux méritent de plus amples développements).

Pour revenir à Pef, on peut penser qu’il y a dans ce choix l’idée que le nom de l’école doit être à hauteur d’enfant. Une idée qui a donc un sens pédagogique puisque qu’elle véhicule une conception de l’enseignement moins vertical et un rapport non surplombant à l'enfance. Un nom à faire soupirer dans le fameux camp des «républicains»!

Mais à bien y réfléchir, et comme nous le rappelait justement Mara Goyet, c’est le choix de Jacques Prévert qui est plus étonnant.

Le poète, très présent dans les programmes, arrive troisième, on l’a dit, des noms les plus donnés et c’est le premier écrivain: 325 écoles et 7 lycées, jetait un regard dur sur l’institution scolaire et préférait les cancres aux bons élèves:

Le cancre

Il dit non avec la tête

Mais il dit oui avec le cœur

Il dit oui à ce qu'il aime

Il dit non au professeur

Il est debout

On le questionne

Et tous les problèmes sont posés

Soudain le fou rire le prend

Et il efface tout

Les chiffres et les mots

Les dates et les noms

Les phrases et les pièges

Et malgré les menaces du maître

Sous les huées des enfants prodiges

Avec des craies de toutes les couleurs

Sur le tableau noir du malheur

Il dessine le visage du bonheur.

Mais laissons la conclusion à Raymond Queneau (un nom très très courant d’écoles et de collèges publics!) qui a écrit un des dialogues les plus savoureux sur l’école. C'est, bien sûr, dans Zazie dans le métro

Louise Tourret

Mara Goyet, Tombeau pour le collège, Flammarion, «Café Voltaire», septembre 2008.

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