Culture

Palladium, de Boris Razon: Ceci est un roman

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 12.10.2013 à 13 h 13

En lice pour le Goncourt et le Femina, Boris Razon signe avec Palladium son premier roman. Une plongée épique dans les bas-fonds de l’inconscient. Il s’est entretenu avec Slate.

Boris Razon, par Julien Falsimagne.

Boris Razon, par Julien Falsimagne.

La première fois que j’ai vu Boris Razon, j’étais élève à l’école de journalisme de Sciences-Po. Sa réputation le précédait: normalien, rédacteur en chef du Monde.fr à 26 ans, de cette génération de journalistes ayant d’emblée compris l’importance du Web. Il est rentré dans la salle de classe, barbe de trois jours, look Edouard Baer, démarche zigzagante, aidé d’une canne. Il s’est assis et les élèves ont découvert une  trace de trachéotomie à la base du cou. Sa diction était légèrement altérée par un reste de paralysie faciale. On s’est demandé qui était ce type dont on découvrait l’intelligence aigue, ce qui lui était arrivé. On n’en sut rien. Jusqu'à cette rentrée littéraire 2013. C'est un homme pudique. L'écrivain l'est beaucoup moins.

Quand Stock a annoncé la sortie de Palladium, roman que Jean-Marc Roberts avait choisi d’éditer, et qu’il aurait porté s’il n’était mort avant, beaucoup de journalistes (Boris Razon est connu dans la presse, a fortiori dans la presse web) ont éprouvé une même curiosité: qu’était-il arrivé à cet homme? Cela a sans doute aidé à susciter un intérêt rapide et assez vaste pour ce premier roman, dès avant sa parution. 

Les drôles de vacances

Cette curiosité là, Boris Razon, assis dans son bureau de France Televisions, où il dirige désormais le «transmédia» et les «nouvelles écritures», dit qu’il ne l’imaginait pas: «Je n’avais pas anticipé un tel écho médiatique. Les gens qui me connaissent bien savent ce qui m’est arrivé. Mais ce que je raconte-là je ne l’ai jamais raconté à personne avant. Ça, personne ne pouvait en avoir la curiosité, car on ne pouvait même pas se douter que ça existait».

«Ça», c’est ce qu’il appelle ses «drôles de vacances», prises malgré lui à l’été 2005. Celles qu’a prises son esprit, enfermé dans son corps. Atteint d’une maladie dont on ne sait pas vraiment ce qu’elle est, sorte de forme sévère et atypique du syndrome de Guillain Barré, Boris Razon s’est retrouvé paralysé à l’issue de longues semaines à sentir son corps s’affaiblir, et à tenter de croire que ce n’était que de l’hypocondrie.

Ce qu’il raconte dans Palladium, c’est d’abord la lente déchéance de son corps. Les douleurs sporadiques et ciblées transformées en calvaire total. La dégénérescence. L’humiliation même d’être un homme réduit à l’état de «poulpe».

«La merde s’est mise à couler hors de moi, sans même que j’aie à pousser. Elle s’écoulait délicatement et tombait sur le lino. (…) Tu vois ce corps nu et souillé exposé comme à l’abattoir… Tu comprends ce que je ressentais, non? (…) Pendant que je me vidais sur le suspensoir à merde, j’entendais des pas approcher. Des pas que je connaissais, les pas de Caroline. Je distinguais aussi les voix de mes parents. Je sentais la merde sortir de moi et tomber en tas sur le sol. Je ne voulais pas qu’ils me voient comme ça, embroché comme un animal.

Je n’ai rien vu. Mais j’ai entendu. J’ai entendu le hurlement d’horreur de la femme que j’aimais et ses sanglots. Elle m’avait vu.»

Jusque là, Palladium relève du témoignage, comme on a pu en lire dans Le Scaphandre et le Papillon. Qui vous tord le ventre. Mais classique.

Et le déluge de feu s’est déclenché

Ce que Razon raconte ensuite, c’est l’échappée de l’esprit. Alors qu’il est allongé dans son lit d’hôpital, qu’il ne quittera pas pendant des semaines, son esprit part. Il descend peu à peu les cercles de l’enfer. Le récit glisse dans un réalisme magique qui touche à l’argentin Borges, au colombien Garcia Marquez: cette littérature sud-américaine l’a nourri.

Le narrateur devient meurtrier, vagabond, adultère, mécréant. Il part dans un voyage épique d’Ecully à Singapour. Le malade a des hallucinations homériques. Ce sont toutes les passions humaines qui sont là en jeu: la guerre, la violence, l’amour, le sexe, la religion. Le narrateur voyage. Il accoste à Singapour. C’est son premier combat:

«Et le déluge de feu s’est déclenché. Notre bateau a fait demi-tour avant d’être coupé en deux par une torpille. Les Singapouriens nous poursuivaient. Les balles pleuvaient tandis que l’avant du bateau s’échouait sur une plage de sable, me projetant au sol. Je voulais fuir, échapper aux soldats, comment pourraient-ils savoir que je n’y étais pour rien ? Je n’arrivais pas à ramper, mon visage menaçait de s’enfoncer dans le sable. J’avais peur, vois-tu, et je me sentais complice de cette attaqué ratée. Qu’allait-il advenir de moi ? J’en étais là quand, soudain, j’ai entendu une voix connue, un peu dure, martiale, me dire : ‘Allez, tu peux te redresser maintenant, fais un effort…‘ Etait-ce possible?»

Son infirmière le rattrape dans le réel. Le va et vient est régulier. Entre les chapitres, des extraits de dossier médical disent, par exemple: «fièvre, céphalées, méningite, troubles oculaires, méningo-radiculo-névrite». Son corps-poulpe est alité. Son esprit en pleine guerre en Asie du Sud-Est.

Dans ses hallucinations, Boris Razon plonge dans les tréfonds de l’être.

Se souvenir

«C’est vrai, c’est drôle, c’est très intime, concède-t-il. C’est difficile de faire plus intime que ça. Et en même temps je me sens très protégé par l’écriture romanesque et ce que j’espère être, au fond, un peu universel. Ce sont des grands mots mais c’est ça: j’espère toucher les gens, qu’ils comprennent quelque chose sur ce qui les entoure mais surtout sur eux. Qu’au fond de l’intime il y a un monde».

Ce voyage au fond de l’intime, qui est la même chose qu’un voyage au bout de l’enfer, Boris Razon dit qu’il est vrai. Le livre se présente comme un roman, mais les hallucinations ne sont pas inventées. Elles sont parfois trop longues, épuisantes pour le lecteur, mais elles confèrent bien l’épreuve qu’était cette errance. L’auteur les a éprouvées – et bien d’autres, élaguées.

«C’est une forme d’expérience de la folie. Mais je m’en souviens.»  Comme on se souvient d’un rêve? «Non, je m’en souviens vraiment. C’est la mémoire. Je m’en souviens comme de drôles de vacances. Je m’en souviens comme si j’étais parti en juillet et en août, à Ecully, à Singapour. C’est un moment de ma vie, comme un très long voyage. Les rêves, ça part quand on se réveille, quand on vit. Le matin quand j’ai rêvé je peux m’en souvenir mais dans la journée ça s’estompe. Là ça ne partait pas. Là, avant que ça s’estompe, il a fallu que j’écrive. Sinon j’en avais un souvenir… parfait.»

Le voyage d’Ulysse dans l’inconscient

Est-ce donc vrai que lorsque l’on touche le fond, les confins de la mort, il n’y a plus que de l’épique? Que les hallucinations d’un homme qui côtoie la mort tiennent de L’Iliade et de L’Odyssée? Ou bien ne sont-ce que les hallucinations d’un normalien, qui avait lu ces livres, et qui soudain plongé dans une autre dimension sélectionne ces chefs d’œuvres, les réinvestit à sa manière ?                                                                                                         

«Je trouve ça dingue qu’à l’intérieur de mes hallucinations, il y ait des figures et des structures mythologiques très classiques. Je pense qu’à l’époque du récit du voyage d’Ulysse par exemple, il y avait un rapport au mystère que nous n’avons pas – que nous n’avons plus. Nous, on maîtrise le monde. En tous cas on essaie. Eux beaucoup moins». Et lorsqu’un homme se retrouve coupé de son corps, hallucinations au seuil du vide, il retrouve ce rapport au mystère, qui redevient total.

«Ces livres, L’Iliade, L’Odyssée, je les ai lus. Mais je n’ai pas le sentiment qu’ils m’aient influencé tant que ça, ni structuré mon inconscient. La proximité que je vois c’est vraiment le rapport au mystère».

Impossible, de toute façon, de comprendre tout à fait ce qui se joue, quand le vivant vacille. «Je crois que quand ta vie est en jeu oui, il n’y a plus que de l’épique. Et tout y passe. Tous les verrous du conscient sautent. Tu es alors aux racines de l’être. Il y a du bien, du mal, de la violence. Mais tout est en jeu.»

De l’étrange inexplicable survient. Comme par exemple le fait que Razon avait beaucoup d’hallucinations autour d’un fil, qu’il aurait eu dans la tête, qui risquait d’être coupé. Le thème est récurrent. Il raconte:

«On me donnait de l’atropine pour permettre à mon cœur d’aller un peu plus vite notamment quand on faisait ma toilette, et j’ai découvert à cette occasion que l’atropine fait référence aux trois Parques.» Des divinités maîtresses de la destinée humaine: l’une fabrique le fil de la vie, l’autre le déroule, la troisième le coupe – c’est atropos, qui donne son nom à l’atropine.

«Je n’ai pas fait de grec donc je ne le savais pas, je ne savais pas que l’atropine faisait référence à ça, et que dans mes hallucinations la drogue rose qu’on fume et qui te permet de voler, c’est l’atropine. Je ne le savais pas.»

L’écriture du roman a replongé Boris Razon dans ses turpitudes. Revenu à la vie, au réel, il ne voulait tout d’abord pas faire de livre, surtout pas un «récit de victime». Et puis il s’est convaincu ou laissé convaincre en se disant deux choses:

«La première c’est que je me souvenais de tout. Et que comme j’ai toujours eu une bonne mémoire c’était possible que d’autres gens aient vécu la même chose et ne s’en souviennent pas. Et la deuxième c’est que mon boulot c’est d’écrire. Et ces deux choses associées faisaient que c’était presque mon devoir d’écrire ça».

Encore faible au début, il a commencé par dicter le texte à un ami. Puis à un logiciel de reconnaissance vocale. Puis il a tapé. Cela correspond à une évolution de style, à la plongée du roman au plus profond de l’intime. Difficile de dire ce qui relève de la technique d’écriture ou du choix de différencier le glissement de la réalité aux hallucinations.

«L’écriture n’était pas agréable. Ce qui m’angoissait c’était de ne pas terminer.» Dans sa vie d’avant, Boris Razon avait laissé beaucoup de choses inachevées. Un livre, une thèse…

Il a fini celui-là. Si bien fini qu’il a été sélectionné pour le Goncourt, il vient de passer le deuxième tour d’écrémage, et d’être ajouter à la sélection du prix Fémina. Il est surpris de voir à quel point être dans la liste du Goncourt le réjouit. «Je ne m’attendais pas à être aussi content.»

C’est une nouvelle vie, en partie permise par le livre. Après avoir écrit les hallucinations, il a pu les oublier. «Mais beaucoup de romans aident leurs auteurs. Et celui-là c’est sûr, représente beaucoup de choses, il me permet de clore un chapitre de ma vie». Dans la nouvelle vie, Razon est écrivain.

Charlotte Pudlowski

Boris Razon, Palladium. Editions Stock.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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