France

A Monaco, il reste de vrais riches

Victoria Floethe, mis à jour le 20.02.2009 à 14 h 00

Appartenir au club des nantis était devenu presque banal, la crise arrange tout cela

Le port de Monte Carlo

Le port de Monte Carlo

 

 

Votre portefeuille boursier implose ? Rien de tel qu'une réunion de gens encore riches à Monte Carlo.

Mes modestes mais bien utiles placements ont perdu 40% de leur valeur d'un seul coup, puis encore 20%, me laissant, pour ainsi dire, sans ressources. J'ai soudainement eu besoin de plus qu'un boulot de journaliste web au moment même où le marché de l'emploi ne se portait pas vraiment bien. C'était ça, ou un homme fortuné!Mes investissements m'avaient justement permis d'éviter d'avoir recours à tels hommes. Ces types incroyablement riches mais tristes à mourir dont New York regorge et qui s'attaquent à toutes les célibataires - des gars qui bossent dans les fonds spéculatifs ou dans le capital-investissement, des comptables ou encore des bureaucrates. Le problème, c'est que non seulement je n'avais plus de placements sérieux, mais en plus, c'en était fini de cette abondance sur le marché de jeunes hommes ennuyeux ayant fait fortune très vite chez Blackstone, Goldman ou Morgan Stanley.

C'est alors que je me suis retrouvée, il y a peu, à Monaco, ce "coin de soleil pour gens de l'ombre", comme disait l'écrivain Somerset Maugham.


Son altesse sérénissime le prince Albert organisait une conférence pour attirer des investisseurs dans la principauté. Un événement auquel avait été invité mon ami Ian, un gestionnaire de fonds passionné, et comme j'ai pu le remarquer, quelque peu inquiet. Conscient de ma situation (c'est lui qui m'avait poussée à vendre mes actions WaMu, les derniers 40% de mon portefeuille), il m'avait proposé de l'accompagner pour l'aider. Mon rôle : noter scrupuleusement les détails de chaque conversation pour qu'il ne manque rien. "Ce sont des gens terriblement importants", m'avait-il annoncé.

"En quoi ?"
"Ils ont encore de l'argent."

Quand on pense à Monaco, on pense d'abord au portrait qui en est fait dans La Main au collet d'Alfred Hitchcock. Dans ce film, qui est l'un de mes préférés, un très langoureux Cary Grant, ex-cambrioleur surnommé "Le Chat", mène une retraite idyllique dans un Monte Carlo dont les routes pittoresques et périlleuses surplombent la Méditerranée. Quand le mari de Grace Kelly, le Prince Rainier (dont la mère s'était d'ailleurs vraiment sauvée avec un voleur de bijoux) est arrivé au pouvoir en 1949, les caisses de l'Etat étaient vides. Avec la seconde guerre mondiale, les casinos - alors 95% des recettes nationales - avaient été désertés par les clients. C'est Rainier, avec le soutien très offensif d'Aristote Onassis, qui a reconstruit l'économie en faisant de Monaco un paradis fiscal et un endroit sûr et hospitalier pour les grosses fortunes. La principauté a atteint son pic de prestige dans les années 1960. A l'époque, se souvient avec tendresse Taki, le chroniqueur des grandes fortunes, Monaco était "à l'abri des Russes et des nouveaux riches" et ressemblait "davantage à une Ruritanie-sur-mer qu'à un Las Vegas-sur-mer".

Durant cette ère de dérégulation, de liquidités internationales et de grandes fortunes publiques qui a commencé dans les années 1980 et a duré deux décennies, la réputation de Monaco a souffert. Alors que le monde s'enrichissait, le chic et le dynamisme de la principauté se heurtaient à des difficultés. Monaco est ainsi devenu au mieux une adresse postale, au pire une sorte de Riyad de la Riviera, aussi ennuyeuse que celle du désert, avec ses cheiks qui ne boivent pas d'alcool. A une accumulation de mauvais programmes immobiliers sont venus s'ajouter deux événements indicateurs du déclin : la mort de la princesse Grace en 1982 et celle du banquier Edmond Safra dans un incendie criminel en 1999. Ce dernier événement était si macabre que, malgré des efforts pour lui donner une touche de mystère et de glamour, le journaliste Dominick Dunne n'a plus eu le droit d'évoquer le sujet, qui n'intéressait personne, dans Vanity Fair.

Cette conférence, à laquelle assistaient quelques centaines d'hommes en costumes Brioni, avait lieu dans l'un des hôtels du prince. (Les meilleurs hôtels de Monaco lui appartiennent.) Celui-ci est arrivé au milieu du buffet dînatoire du premier soir. Albert II a 50 ans et n'a jamais été marié, même s'il a au moins deux enfants illégitimes. Albert et ses sœurs, Stéphanie et Caroline, sont "des catastrophes ambulantes bien conseillées",  m'a résumé Ian, voulant faire une sorte de compliment.

En fait, le prince n'avait absolument pas l'air extravagant ou inaccessible - il s'est montré timide et un peu maladroit. Il a bafouillé un discours d'accueil avec un mauvais accent américain. Albert a été animateur de camp de vacances durant de nombreux étés au bord du lac Winnipesaukee, m'a soufflé la personne à côté de moi. "Votre Altesse", lui dis-je alors qu'il prenait ma main, ajoutant sans le vouloir une sorte de révérence. Il a échangé quelques mots avec Ian. Ils ont parlé des boîtes de nuit londoniennes et d'un New-Yorkais nommé Madoff - c'était quelques semaines avant que celui-ci ne devienne célèbre. ("Alors comme ça le prince connaissait Madoff", me suis-je étonnée auprès d'Ian après la révélation du scandale. "Rien de surprenant", m'a répondu ce dernier, d'un air détaché.)

Quand Albert est monté sur le trône à la mort de son père en 2005, il a annoncé vouloir débarrasser Monaco de sa réputation d'"Etat paria", de paradis du blanchiment d'argent et des escrocs, en rendant le système bancaire plus transparent. La conférence visait justement à souligner le rôle positif de Monaco au sein de la communauté financière internationale. Pourtant, j'avais l'impression qu'il était question d'autre chose, que je ne pouvais pas forcément entendre.

On a eu droit à moult discours ennuyeux de banquiers - deux jours de présentations Power Point à propos de flux de capitaux, de taxation et de restrictions de change. Mais alors que le système financier international s'effondrait, qu'est-ce que ces hommes et leurs beaux costumes faisaient exactement ici ? Difficile de ne pas se poser la question. Alors je l'ai posée.

"Eh bien, les crises ne font pas forcément perdre de l'argent à tout le monde", m'a répondu un Londonien pas très causant, qui était assis à côté de moi au déjeuner.
"Comment ça ?", ai-je insisté, pensant à mes comptes ruinés.
"Certains ont opté pour des liquidités."
"Et pourquoi auraient-ils été si intelligents, et tous les autres si bêtes ?"

"Il y a plein de gens qui conservent beaucoup de liquidités, parce que leur principale mission, après avoir gagné de l'argent, c'est ne pas le perdre", m'a expliqué M. Mystère, non sans une once de prétention. Voilà qui sonnait soit comme une définition de la prudence, soit comme celle d'un monde secret de Bernies. S'il y a eu un Bernie, il doit y en avoir beaucoup d'autres - beaucoup, beaucoup d'autres - avec de l'argent à planquer. Mais alors, où était donc la thune de Bernie ?

Il était d'ailleurs à l'évidence de plus en plus délicat d'avoir de l'argent quand plus personne n'en avait. Le second jour, avec Ian et quelques autres, nous sommes sortis déjeuner à La Chèvre d'or, dans le village d'Eze, sur les hauteurs de Monaco. En observant la Côte d'Azur, il était difficile de croire à l'apocalypse. Mais tout le monde y croyait ici, à l'apocalypse - et pensait que c'était une bonne nouvelle pour Monaco.

L'intérêt de Monaco, comme des autres paradis fiscaux, c'était d'être un sanctuaire pour les riches dans un monde où les riches avaient besoin de se cacher des non-riches et de ces impôts trop gourmands. Mais être riche était devenu banal et commun - Monte Carlo aussi. Sauf que maintenant, alors que tout le monde manque d'argent, être riche pourrait redevenir rare.

Je dois l'admettre, je me suis sentie soudain excitée. Pendant si longtemps, ces riches si ennuyeux, si conventionnels et si prévisibles, ont été les princes charmants des temps modernes - toutes les mères de mes amies ont conseillé à leur fille de choisir, à qualités comparables, un hedge funder. (Ma propre mère, qui vit à Atlanta, n'a elle-même qu'une seule idée en tête depuis que je suis arrivée à New York.) Mais très clairement, j'étais ici avec tout un tas d'anti-princes charmants. (Autre confession : Bernie Madoff m'intéresse beaucoup plus en tant qu'escroc qu'en tant que probable ex-pilier de cette communauté.)

Les choses ont changé : avoir plein d'argent n'est plus l'état naturel, celui que chacun devrait pouvoir atteindre, c'est tout le contraire. Si vous en avez, c'est qu'il y a quelque chose de pas très catholique chez vous. Quoique ceci puisse attirer aussi certaines filles.

Pour le dîner de gala que le prince organisait en l'honneur de ces nouveaux potentiels "investisseurs" à l'Hôtel de Paris, j'ai laissé pendre mes cheveux et j'ai mis une robe blanche en mousseline. Dans Rebecca, le roman de Daphné Du Maurier, c'est à l'Hôtel de Paris que la pauvre et jeune dame de compagnie de Mme Van Hopper logeait avec celle-ci avant de rencontrer, et d'épouser, le riche et mystérieux Maxim de Winter. Dans le hall, on pouvait encore entendre Mme Van Hopper grommeler : "La plupart des filles donneraient tout pour avoir la chance de voir Monte Carlo".

Avant le dîner, alors que nous étions dans la salle de danse en attendant l'arrivée du prince, j'ai attiré l'attention d'un type canon qui habitait à Dubaï, un dragueur aux origines difficiles à deviner. Il semblait avoir envie de parler de tout sauf d'argent. Quand je suis allée m'asseoir, j'ai découvert que le plan de table avait été modifié. Je n'étais plus assise à côté de cet homme sagement accompagné de sa femme, mais à côté du beau parleur - mystérieux, insaisissable, plein d'esprit et certainement loin d'être correct - que, et ça m'enchantait au plus au point, ma mère aurait détesté.

Alors que l'on devenait plus intimes, il a énuméré les endroits du monde où il possédait des maisons, faisant remarquer que ces temps-ci, ce n'était pas le moment de se disperser et de mener la grande vie. C'est le moment, a-t-il ajouté, de faire profile bas. Est-ce que j'étais d'accord ? Il allait, pensait-il, renforcer sa fortune grâce à une propriété un peu plus haut sur les collines. Est-ce que j'avais déjà vu La Main au collet ? Et bien justement, il était en train d'acheter une propriété à côté de l'endroit où avait été tourné le film.

"Vous aimez être bien traitée ?", m'a-t-il demandé, en passant un bras derrière ma chaise.
"Oui, s'il vous plaît."

Victoria Floethe
Traduit par
http://www.slate.com/id/2211083/pagenum/all/#p2

Victoria Floethe
Victoria Floethe (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte