Sondage: les bobos selon les Français, le grand malentendu

Détail de la couverture de «Bobos in Paradise» de David Brooks

Détail de la couverture de «Bobos in Paradise» de David Brooks

Les résultats du premier sondage représentatif en France sur les fameux «bobos», réalisé par l'institut YouGov pour Slate, montrent à quel point le terme apparu en 2001 pour désigner l'élite de la société de l'information est devenu un vague synonyme de la bourgeoisie: un contresens!

On pensait ne plus avoir à les présenter... Depuis que l'essayiste américain David Brooks a publié, en 2000, Bobos in Paradise, traduit sous le titre Les Bobos, le terme a connu un succès qui ne s'est jamais démenti en France. Brooks désigne dans son livre les bobos comme étant des Américains, dont il écrit faire partie, qui ont une «éthique commune qui mélange la rébellion des années 1960 à la réussite des années 1980».

En 2000, Annick Rivoire dans Libération mentionne pour première fois en France dans un article de fond le terme qui, depuis, est entré dans le langage journalistique courant, puis dans le langage tout court.

En 2013, on croit tout savoir sur le bobo. On connaît son goût pour les après-midi de troc vintage, les quartiers populaires qu'il gentrifie à tout va et toute la gamme des produits Apple...

Mais plus le terme se popularisait, plus ce qu'il recouvrait devenait large et flou. Chacun a pu d'ailleurs remarquer, lors d'une discussion, que cette notion pouvait renvoyer à des réalités ou à des comportements très différents. Car depuis la période d'engouement initial pour le terme, l'usage a évolué et le bobo est devenu un peu n'importe qui, mais surtout pas nous-mêmes. Un tournant sera ainsi atteint en février 2013 lorsque Marine Le Pen traitera NKM de «bobo de gauche». Le bobo devenait dès lors une insulte à connotation politique.

L'institut YouGov a réalisé pour Slate.fr un sondage représentatif, réalisé sur Internet du 4 au 6 octobre, visant à mieux cerner ce à quoi renvoie dans l'opinion[1] ce bobo omniprésent bien qu'insaisissable. Voici les principaux résultats.

Le bobo vu par l'opinion: un individu «riche» et «détaché des réalités»

Le bobo est d'abord associé à ses revenus: il est vu comme un individu «riche» pour près d'un tiers des répondants (32%) au style «tape à l'œil» (33%). Les adjectifs négatifs apparaissent très vite dans le classement des termes associés aux bobos, puisqu'ils sont décrits comme «détachés de la réalité» (32%) et «hypocrites» (28%).

Les mots qui définissent le mieux les bobos selon les répondants

Les mots qui définissent le mieux les bobos selon les répondants, sans «bourgeois»

Les mots qui définissent le mieux les bobos selon les répondants, sans «bourgeois» ni «bohème»

Le classement des trois professions jugées les plus bobos est sans surprise. Viennent dans l'ordre les artistes (pour 38% des personnes interrogées), les enseignants d'université (20%) puis les journalistes (19%). Les architectes et les graphistes suivent en bonne logique.

Sur le plan politique, le bobo vu par l'échantillon est conforme à la définition originelle: c'est un héritier de la libéralisation des moeurs des années 1960 qui défend «le soutien à la culture» (24%) et les «libertés individuelles» (18%), mais dont la première valeur reste «l'écologie» (avec 31% des réponses) —un phénomène relativement récent politiquement. On ne sera par ailleurs pas surpris de voir «la réduction de la dette» (3%) et «le soutien aux sites industriels en difficulté» (1%) figurer en queue de peloton des mesures jugées bobos.

Bobos ou gauche caviar?

Plus surprenant, le classement des personnalités va à l'encontre de certaines idées reçues. Certes, Jean-Pierre Pernault n'est perçu comme bobo que par 22% des répondants, mais ce qui est plus intéressant, c'est que Jack Lang truste la catégorie des responsables politiques bobos (46% le considèrent comme tel), quand Bernard Henri-Levy arrive en tête du classement des personnalités avec 46% de gens qui l'associent à un bobo (hors politique).

De purs produits bobos, contemporains de l'éclosion du terme, comme Lou Doillon, Zaz, Bénabar ou Vincent Delerm n'arrivent que bien plus bas. De même, on peut s'étonner de retrouver Sartre avant Houellebecq ou la musique électronique enterrée par Le Nouvel Obs (20%, deuxième derrière l'art contemporain) dans les références culturelles associées à nos bobos.

Les Français semblent donc être restés attachés à la notion de «gauche caviar», une sorte d'ancêtre du bobo utilisée pour décrire l'élite intellectuelle et politique des années 1980 proche du mitterrandisme, une génération à laquelle appartiennent BHL et Jack Lang –ils en sont emblématiques– mais pas vraiment Zaz!

Il ne faut pas chercher plus loin l'amalgame, et même le contresens de Nicolas Sarkozy qui, candidat en 2012 à sa réélection, se met à fustiger les «bobos du boulevard Saint-Germain». Le président sortant avait ensuite ciblé «tous ceux qui donnent des leçons, la gauche caviar, la gauche morale qui habite boulevard Saint-Germain, qui met ses enfants dans des écoles privées». On voit que le glissement d'un terme vers l'autre est devenu un classique de la droite française. Ces «bobos»-là lui donnaient pourtant une écrasante majorité de 45,1% au premier tour!

Le bobo défini par sa richesse: un contre-sens

Cette déformation est peut-être la conséquence de la traversée de l'Atlantique de la notion de bobo. Brooks, dans son essai, voit dans les époux Clinton, «arrivés à la Maison Blanche chargés à bloc d’idéaux bohèmes et d’ambitions bourgeoises», l'archétype bobo américain. Une génération qui arrive au pouvoir dans les années 1990, soit un peu après nos bobos préhistoriques des années 1980, à la grande époque de la gauche paillettes.

Le bobo est donc, aujourd'hui, devenu synonyme d'une classe de personnes bien plus nombreuse que celles pour lesquelles le terme était né. «Certains attributs du bobo qui ressortent du sondage, comme “tape à l'oeil” ou “riche”, montrent que le terme en vient à devenir un synonyme flou et protéiforme d’élite –presque indépendamment de leur “légitimité” culturelle», écrit Suzanne Ter-Minassian, responsable de la recherche politique et sociale de YouGov.

Rappelons que le sous-titre du livre de Brooks, «La nouvelle classe supérieure et comment elle est arrivée là», insistait au contraire sur l'importance du diplôme et du capital culturel, puisqu'il décrit les bobos comme l'élite issue de la société de la connaissance et de l'information, l'opposant à la bourgeoisie traditionnelle «WASP». Le détachement à l'égard de la réussite et en particulier de l'argent sont des caractéristiques marquantes de ce groupe, ce qu'on ne retrouve pas dans les valeurs associées aux bobos dans le sondage mené par YouGov.

Selon Suzanne Ter-Minassian, «le capital culturel semble moins pertinent que le style dans la définition du bobo par l’opinion. Le bobo est loin de constituer l’idéal type du dominant-dominant bourdieusien (fort capital culturel et fort capital économique), le critère d’éducation n’est sélectionné que par 8% des répondants, la richesse et le tape-à-l’œil étant jugé bien plus pertinents dans cette définition».

Finalement, on en déduit que le bobo semble représenter pour l'opinion cet individu qui porte des lunettes rectangulaires d'intello sans forcément suivre une thèse sur le renouvellement urbain, plus porté sur les vacances au Cap-Ferret que le tourisme écolo-responsable... Une sorte d'escroquerie sociologique, en somme!

J.-L.C.

[1] Echantillon représentatif de la population adulte française (961 personnes). Sondage réalisé sur Internet entre le 4 et le 6 octobre 2013 (méthode des quotas). Retourner à l'article

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