Culture

Patrice Chéreau, le génie de la scène à l’épreuve de l’écran

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.10.2013 à 21 h 24

A l'heure de sa disparition, ce n'est pas rendre service à cet immense artiste que d'uniformiser son parcours: malgré quelques réussites éclatantes, de «Hôtel de France» à «Intimité», sa puissance scénique n'aura jamais trouvé son plein équivalent au cinéma.

Patrice Chéreau, président du jury du Festival de Cannes, le 14 mai 2003. REUTERS/Éric Gaillard.

Patrice Chéreau, président du jury du Festival de Cannes, le 14 mai 2003. REUTERS/Éric Gaillard.

Mai 1987, Festival de Cannes. Dans la section parallèle Un certain regard est présenté Hôtel de France. Son réalisateur est une célébrité, mais pas une célébrité de cinéma.

Patrice Chéreau a 43 ans. Il est l’enfant prodige du théâtre, devenu une des figures majeures de cet art. Une figure de proue d’un mouvement de réinvention du théâtre dans l’orbe historique qui a mené à Mai 68 et l’a prolongé, réinvention esthétique et émotionnelle tout autant que politique —mouvement allumé sans doute par les aînés, Vitez, Sobel, mais repris par lui avec une verve ravageuse et raffinée, mouvement dont son ancien acolyte à Villeurbanne, Roger Planchon, ou Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie sont d’autres figures majeures.

Mais seul Chéreau a rejoint, en degré de reconnaissance, son mentor Giorgio Strehler et les deux autres grands maîtres de la scène théâtrale européenne, Peter Brook et Klaus Michael Grüber.

Ses mises en scène ont stupéfait et enthousiasmé les publics de France et d’ailleurs. Il a mis le feu à Wagner et à Bayreuth, il est le seigneur d’un Anneau du Nibelung qui a fait le tour du monde.

Il a mis en scène Ibsen et Marivaux, Mozart et Berg, comme nul ne l’avait fait. Avec Combat de nègres et de chiens et Dans la solitude des champs de coton, il a révélé un grand auteur dramatique contemporain, Bernard-Marie Koltès.

» A lire aussi: «Comment Chéreau a révolutionné Wagner»

Il règne depuis 1982 sur l’équipement culturel le plus vivant, le plus excitant du pays, le Théâtre des Amandiers à Nanterre, après avoir fait de cette salle de banlieue, grand navire froid échoué au milieu des cités, un rendez-vous impératif pour quiconque a du goût pour le théâtre.

Il y a aussi installé une école d’où, sous la direction éclairée, rigoureuse et affectueuse de Pierre Romans, émerge une génération de jeunes acteurs: Valeria Bruni-Tedeschi, Marianne Denicourt, Agnès Jaoui, Laura Benson, Vincent Perez, Laurent Grévill, Bruno Todeschini, Pierre-Loup Rajot, Thibault de Montalembert, Marc Citti... 

A Cannes, une indifférence même pas polie

Pourtant, lors de ce Festival de Cannes 1987, Patrice Chéreau, s’il est évidemment connu, n’est pas une vedette. Côté cinéma, il n’en est pourtant pas non plus à son coup d’essai.

Mais La Chair de l’orchidée (1974) et Judith Therpauve (1978) n’ont semblé ni convaincants, ni cohérents avec ce qu’il a exploré à la scène. L’Homme blessé (1983), plongée fantasmatique dans les abîmes du désir, grand rôle offert à Jean-Hugues Anglade (et mémorables apparitions de la Gare du Nord et de Claude Berri) a impressionné, mais plutôt comme une promesse.

Transposition contemporaine du Platonov de Tchekhov (que Chéreau monte en parallèle aux Amandiers), Hôtel de France est un moment de cinéma libre, qui proclame sa foi en l’espace habité par les corps jeunes, en des formes aussi aériennes et solaires qui répondent en contrepoint à celles, d’un expressionnisme volontiers sombre et oppressant, construites avec Richard Peduzzi aux décors et André Diot aux lumières pour le théâtre.

A Cannes, le film est accueilli avec une indifférence pas même polie. Cet échec, pour un créateur qui, côté scène, a volé de victoire en victoire, marque une sorte de blocage dans l’hypothèse de devenir la grande figure d’une idée du spectacle ambitieux, dépassant les clivages et les limites qui distinguent théâtre, opéra et cinéma.

Ce rêve wellesien (l'auteur de Citizen Kane aura été une de ses grandes figures de référence) n’adviendra pas. Un fossé ne se comblera jamais entre le caractère toujours relatif et fragile de ses réussites à l’écran et l’absolu de ses réussites scéniques —que son Hamlet (1988), aussitôt érigé en référence classique, Le Temps et la chambre (1991), la reprise de La Solitude (1995) ou Phèdre (2003) viendront à nouveau consacrer, à des hauteurs vertigineuses, tandis que son Wozzeck au Châtelet (1992) reste comme la pointe peut-être la plus acérée, la plus parfaite, d’une émotion pensée et matérialisée dans l’espace et le temps. Celui de la scène.

Le jeu pervers de La Reine Margot

Ses réussites de cinéma sont pourtant bien réelles, et même éclatantes, avec les trois films suivants, même s’il aura fallu sept ans à Patrice Chéreau pour présenter une nouvelle réalisation.

» A lire: «Avec La Reine Margot, j'ai vraiment appris à faire du cinéma»

La Reine Margot (1994) marque profondément. Mais le jeu, non dépourvu de perversité et si typique du génie de Chéreau, entre une spectaculaire fresque baroque portée par une star alors à son zénith, Isabelle Adjani, et une plongée dans les gouffres d’une fascination trouble incarnée par les trois (exceptionnels) interprètes masculins, Jean-Hugues Anglade, Daniel Auteuil et Vincent Perez, se fait, malgré le succès et les Césars, dans la douleur et les malentendus, notamment avec le producteur Claude Berri.

Puis, véritable invention de cinéma, transposant depuis le théâtre ce qui peut l’être (l’idée de troupe d’acteurs) et inventant une manière inédite de les filmer (grâce à la caméra portée comme jamais par Eric Gautier), Ceux qui m’aiment prendront le train (1998) est certainement le sommet de l’œuvre filmée de Patrice Chéreau. Malgré la très belle variation en mineur d’Intimité (2000), il faudra bien constater cependant qu’elle ne mène à aucune stabilité, aucune «réponse» cinématographique comparable à la souveraineté scénique de l’artiste.

A voir les nettement moins convaincants films qui suivent (Son frère en 2003, Gabrielle en 2005, Persécution en 2009), on peut constater la répétition d’une formule qui aurait dès lors renoncé à l’aventure du cinéma comme langage singulier pour chercher à combiner une sécurité venue du théâtre (le scénario, le jeu d’acteurs) à une possibilité technique du filmage, la capacité à s’approcher au plus près des corps et des visages.

Instinctivement habité par le théâtre

Formule que dépassait dans tous les sens Ceux qui m’aiment…, formule qui aura trouvé un temporaire point d’équilibre avec Intimité et dont la répétition de plus en plus systématique marque la limite. Formule aux antipodes de la liberté d’invention de Chéreau pour la scène, et qui définit l’écart entre ce qu’il aura accompli dans l’un et l’autre domaine.

» A lire: «Patrice Chéreau, la disparition d'un metteur en scènes»

A l’heure de sa disparition, au moment de saluer l’immense artiste qu’il a été, ce n’est pas nécessairement lui rendre service et correctement éclairer son parcours que de tout uniformiser: très jeune (ses mises en scène de Marivaux et de Labiche sont remarquées alors qu’il est encore au lycée), Chéreau aura été comme instinctivement habité par le théâtre; il aura énormément désiré retrouver la même évidence avec le cinéma et y aura consacré d’immenses efforts, couronnés de succès très inégaux.

Ecrire cela, plutôt que d’en faire une sorte de génie universel, revient à espérer le respecter plus justement, en même temps que prêter davantage attention à ce qu’il a fait et à la difficulté des arts auxquels il s’est affronté.

Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte