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Lampedusa: la technologie contre les naufrages en Méditerranée

Les cercueils des victimes du naufrage de Lampedusa dans un hangar de l'aéroport, le 5 octobre 2013. REUTERS/Antonio Parrinello.

Les cercueils des victimes du naufrage de Lampedusa dans un hangar de l'aéroport, le 5 octobre 2013. REUTERS/Antonio Parrinello.

Deux universitaires ont lancé Watch the Med, un site dont le but est de documenter précisément les naufrages de migrants à l'aide de témoignages, d'enquêtes et de l'utilisation d'outils technologiques.

Toujours plus de cadavres en Méditerranée. Le dernier bilan du naufrage de migrants près des rivages de l'île de Lampedusa, survenu le 3 octobre, fait désormais état de plus de 300 morts.

Face à ce drame, la Commission européenne estime qu'avec la mise en place du programme Eurosur, les Etats seront mieux armés pour «sauver des vies» mais aussi pour «lutter contre l'immigration clandestine». L'objectif de ce nouveau programme est de mutualiser les informations des Etats européens relatives à la surveillance en mer.

Au coeur d'Eurosur, on trouve une panoplie d'outils de surveillance maritime: des radars, images satellites et même des drones. La plupart de ces techniques sont déjà utilisées, mais l'idée ici serait de le faire «mieux».

Une réponse politique aux drames méditerranéens que Charles Heller, chercheur à l'université londonienne Goldsmiths, trouve «vraiment scandaleuse». «Plus on militarise la frontière, plus les chemins que prennent les migrants sont dangereux», affirme-t-il.

En un étonnant contrepied, lui et un autre chercheur, Lorenzo Pezzani, ont décidé d'utiliser eux aussi certains outils technologiques de pointe pour créer le projet Watch the Med. L'idée est de documenter le plus précisément possible les cas de naufrages en Méditerranée, parfois en temps réel.

Pour cela, les deux chercheurs mènent des enquêtes. «Tout crime laisse des traces, explique Charles Heller. Or, il ne s'agit plus simplement d'empreintes laissées par un criminel, mais de traces multiples, que l'on peut trouver dans différents moyens de surveillance. Lors de chaque incident, il s'agit de se demander: quelles traces celui-ci a-t-il pu laisser?»

«Spatialiser un incident est essentiel»

En agissant de la sorte, Watch the Med cherche à «lutter contre l'impunité en Méditerranée», à mettre en lumière les «responsabilités directes» en jeu lorsque des migrants meurent.

Sa source privilégiée: le réseau associatif, et notamment l'association boat4people. Via ces acteurs non étatiques, au plus proche du terrain, les chercheurs de Watch the Med sont mis au courant de naufrages ou de bateaux à la dérive. Des articles de journaux leur permettent de croiser les sources, de renouer le fil des évènements.

Ils utilisent aussi des technologies de pointe pour tenter de reconstituer les faits. Des images satellites peuvent être achetées à des entreprises privées. Des balises sur des bateaux commerciaux permettent de connaître leur position via un site internet.

En croisant toutes ces données, les chercheurs tentent de reconstituer les évènements. Dans quelle direction allait le bateau? A quel endroit les migrants ont-ils été repérés? «Spatialiser un incident est essentiel, estime Charles Heller. Car la mer n'est pas un no man's land. C'est un espace quadrillé en zones de recherche et de sauvetage [zones dites S.A.R : search and rescue, ndlr] attribuées à chaque Etat. En sachant dans quelle zone a eu lieu l'incident, on sait qui était responsable du lancement des secours.»

Reconstitution de l'histoire et des trajectoires

L’été dernier, le pétrolier Salami avait sauvé 102 migrants en détresse non loin des côtes libyennes. Faisant fi des injonctions des garde-côtes italiens, il avait poursuivi sa route vers les eaux européennes.

S’ensuivit un épisode tragicomique où Malte et l’Italie se rejetaient la responsabilité d’accueillir ces migrants, la première envoyant ses forces armées pour empêcher le navire d’accoster dans ses ports. Deux jours plus tard, l’Italie accepta finalement de recevoir les 102 miraculés sur son sol. Un incident documenté précisément, carte à l’appui, sur le site de Watch the med.

«Le même soir, un autre bateau sauva aussi des migrants en détresse, ajoute Charles Heller. Ils étaient 96.» Mais là, l’équipage turc se plia aux demandes italiennes et fit une embardée vers la Libye pour les débarquer, violant ainsi le principe de non-refoulement (non-expulsion d’un réfugié vers un pays où sa vie est en danger). «Et là personne ne sait ce que sont devenus les migrants, conclut le chercheur. Ils sont renvoyés dans un pays où leur traitement est peut-être pire que sous Khadafi.» Là encore, Watch the Med a compilé les faits, a pu reconstituer l’histoire et les trajectoires.

Questions sur Lampedusa

Dans le cas du drame récent de Lampedusa, lui aussi documenté sur le site, le chercheur se pose des questions:

«Comment un tel drame a pu arriver si près de la côte? Comment se fait-il que ce bateau n'ait pas été détecté vu le nombre de garde-côtes, la présence de Frontex, les radars, la surveillance aérienne? Pourquoi les secours, selon certains témoignages, auraient mis 45 minutes pour arriver sur le lieu du naufrage, très proche du port? Autre point interrogation: des bateaux de pêcheurs seraient-ils passés à proximité sans assister les migrants?»

Ces questions sont selon lui une façon pour Watch the Med d'exercer un «droit de regard» sur ce qui se passe vraiment en Méditerranée, là où les Etats ont plutôt l'habitude de «garder à l'ombre les morts et les violations des droits humains».

Cédric Vallet

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