Culture

Comment Chéreau a révolutionné Wagner

Jean-Marc Proust, mis à jour le 08.10.2013 à 10 h 06

A l'été 1976, le jeune metteur en scène français, chargé, avec Pierre Boulez notamment, du «Ring» du centenaire à Bayreuth, a imposé au théâtre lyrique d’être d’abord du théâtre.

Le Ring de 1976 mis en scène par Patrice Chéreau.

Le Ring de 1976 mis en scène par Patrice Chéreau.

Juillet 1976, Bayreuth. Il y a cent ans résonnaient ici les premières notes de L’Or du Rhin, prologue de la Tétralogie wagnérienne, oeuvre prométhéenne, mythe immense. Pour le centenaire de ce Ring, une nouvelle mise en scène est prévue. Un défi extraordinaire sur cette «Colline sacrée» où règne le conservatisme.

Surprise: pour le relever, Wolfgang Wagner, petit-fils du compositeur, a fait appel à un quatuor de Français: Pierre Boulez, qui a déjà «désacralisé» un Parsifal à Bayreuth, Patrice Chéreau, qui vient du TNP, Richard Peduzzi, qui fait les décors de tous ses spectacles, et Jacques Schmidt pour les costumes. Des noms aujourd’hui familiers, au moins pour les trois premiers, mais qui représentent alors pour Bayreuth un incroyable pari. Des Français. Presque inconnus. Chéreau, alors que Peter Brook et Ingmar Bergman, excusez du peu, ont été pressentis.

Une sieste pendant la Walkyrie

Au début était l’innocence -ou l’insolence. Dans le livre Histoire d’un Ring, Patrice Chéreau explique benoîtement qu’il ne connaissait pas l’oeuvre. Avoue avoir «dormi lors d’une représentation de La Walkyrie à Paris en 1972». Il a déjà monté un Rossini, cherchant en vain le théâtre derrière un «objet de peu d’importance», malgré le raffinement de la musique. Son envie d’opéra est faible mais le Ring lui inspire une «curiosité violente».

Il lit, regarde, cherche, se souvient: Dürer, Fritz Lang, Jules Verne, The Rocky Horror Picture Show, Jean Genet…

Lorsque le rideau s’ouvre sur L’Or du Rhin, ce 24 juillet 1976, le public retient son souffle, ou plutôt s’étouffe. La beauté des flots a cédé la place à un barrage hydroélectrique.

Scandale. Entre la nature et l’architecture, Chéreau et Peduzzi ont choisi. Les filles du Rhin? Des putes.

La suite est à l’avenant: les casques et peaux de bêtes ont été remplacés par des costumes embourgeoisés, il y a un frêne mort et les docks de New-York. Le Ring évoque la Révolution industrielle, Wotan doit composer avec Marx et Adorno. Pour ce dernier, Wotan est «la fantasmagorie de la révolution enterrée».

Le personnage de Mime est «le juif» humilié par «l’aryen» Siegfried («Il fallait jouer de façon très risquée avec le vocabulaire de l’antisémitisme puis le retourner»). Pourtant, Chéreau rejette les «lectures simplificatrices», le marxisme de Georges Bernard Shaw dans Le Parfait wagnérien comme la reductio ad hitlerum.

«Souvenez-vous de la malédiction de l’anneau»

La suite fait partie de l’histoire. Une mise en scène huée, des spectateurs francophobes, des porteurs de pancartes «Disneyland», des menaces: «Souvenez-vous de la malédiction de l’anneau». La violence des réactions surprend le metteur en scène: «La provocation est étrangère à mon travail.» Wolfgang Wagner le soutient. Pour la dernière représentation en 1980, 85 minutes de standing ovation. Entre-temps, le Ring et Chéreau ont changé l’opéra.

Comment? En faisant jouer les chanteurs. Ce qu’ils ne faisaient guère. Lorsqu’il présente son projet et ses maquettes en 1975, ceux-ci sont sceptiques: «Hat er schon ein Konzept?» («Il a déjà un concept?»). Or, c’est avec eux qu’il va travailler. En profondeur.

Au début était la mise en scène. Chéreau pressent que son apport sera celui-là, dans un monde où les habitudes sont tout. Les chanteurs connaissent leur rôle bien sûr. Ils le connaissent par coeur. Il doit composer avec le chant. Mais il veut des gestes, des regards, des corps, des rencontres, une attention. Ce qu’illustrera le duo, d’un si juste élan érotique, des jumeaux.

Jeannine Altmeyer (Sieglinde) et Peter Hofmann (Siegmund) dans La Walkyrie

Patrice Chéreau parle aux chanteurs «des dangers du pléonasme», des gestes qui répètent ce que dit la musique. il leur explique qu’on peut être triste lorsque la musique dit d’être gai, leur demande au moins d’essayer. Mais «peuvent-ils devenir des acteurs? Leur concentration se fait essentiellement sur le chant», doit-il admettre. Et le metteur en scène de déplorer que certains «fassent semblant de jouer, imitent des sentiments».

Il lutte contre les habitudes, les certitudes: «Les chanteurs wagnériens sont parfois, de façon un peu comique, convaincus de leur mission quand ils entrent sur le plateau.» Loin du monolithisme des rôles, il leur apprend également à se mouvoir dans l’espace vaste du plateau. Il exige la précision, la netteté des mouvements pour que tout s’enchaîne. Il change parfois une orientation, un geste, alors que les chanteurs, pour être sécurisés dans leur chant, prendre leur souffle, ont besoin de stabilité.  

Effacer les idées reçues

Il explique qu’un personnage a des aspects positifs (et le chanteur se gargarise) et négatifs (il se renfrogne). Il veut du doute, de l’ambiguïté, parle de Nixon pour expliquer Wotan. Il tente d’effacer des idées reçues.

Jess Thomas (Siegfried) ne comprend pas mais s’exécute -avec talent. Les filles du Rhin ne veulent pas être des prostituées: comment serez-vous séduisantes en poissons?, leur dit-il.

Il doit gérer l’urgence (on travaille vite à l’opéra), des oppositions internes. Et s’adapter aux exigences de la musique, toujours. Les chanteurs doivent parfois regarder le chef d’orchestre? Qu’importe: Chéreau place «un partenaire au ras de la ligne de ce regard», pour lui donner un sens théâtral.

Survient le miracle. Sans doute pas le premier jour. Mais au fil des cinq années que dure la production, dans une mise en scène qui fait à la fois office de «révolution» et de classique. Car voici que l’opéra redevient le théâtre lyrique, avec des chanteurs-acteurs. Heinz Zednik compose un Mime inoubliable, Gwyneth Jones est admirable en Brünhilde, Donald McIntyre impose son Wotan ambigu, Karl Ridderbusch est excellent dans un spectacle «qu’il détestait et dont il disait le plus grand mal dehors».

Les puristes objecteront que le talent des acteurs supplée la défaillance des chanteurs. Avec raison, car le chant wagnérien est alors au plus bas, mais peu importe: ce Ring est le plus bouleversant, le plus intense qui soit.

Avec lui, Chéreau a donné définitivement vie au théâtre. Ne nions pas le génie d’Adolphe Appia ni celui de Wieland Wagner, précédents metteurs en scène du Ring, mais c’est autre chose qui se joue. Le jeu théâtral, là où le chant a fait longtemps office d’écran. Tristan, 120 kilos, vêtu d’une peau d’ours, donnant la réplique à Isolde, au moins autant, sont irrémédiablement renvoyés au passé.

Par le chant et par le jeu

Aujourd’hui, qu’on le déplore ou non, les chanteurs doivent être crédibles. Savoir jouer, avoir le physique des rôles, comme nous l’expliquait récemment Natalie Dessay. Le temps où les chanteurs se plantaient comme des piquets devant le public n’est plus. Le choeur qui reste immobile en chantant ad libitum «Andiam, andiam» («Partons, partons»), non, ce n’est plus possible. Maria Callas, en s’imposant un régime amaigrissant, avait donné l’exemple.

Parler de provocation ne sert à rien. De dépoussiérage non plus. Patrice Chéreau a demandé à des chanteurs de transmettre l’émotion à la fois par le chant et par le jeu. Exploit inouï que d’être, dans ce moment si surhumain du chant lyrique, si profondément humain.

Là où le mélomane pouvait auparavant fermer les yeux pour savourer la beauté du timbre, il doit désormais ouvrir les yeux, prendre ses jumelles pour scruter sur le visage les rictus, les regards, les sentiments. observer les mains, les corps, un mouvement, une urgence, comme dans Elektra, à Aix-en-Provence, la dernière mise en scène de Chéreau. Ce sanglot à fleur de peau qui irrigue Ceux qui m’aiment prendront le train, il l’exigea sur un plateau d’opéra.

Le mélomane obtus en voudra sans doute à Chéreau de son héritage qui se déploie désormais sur tous les plateaux: des chanteurs crédibles, sachant jouer, au détriment parfois de la perfection vocale. Les initiés -ou les dormeurs- ont dû se faire une raison: désormais il y a des surtitres parce que le public veut suivre l’histoire, savoir ce que disent les chanteurs, ce qu’ils vivent.

Le chant pur est réservé au disque. L’opéra est un spectacle vivant, c’est à Chéreau qu’il le doit (et Visconti, et Strehler, et d’autres, bien sûr, mais pas pour cette exigence de l’acteur) et il le montre chaque jour, avec des mises en scènes qui tordent, triturent, broient les oeuvres et les personnages. Les réinventent, jusqu’à la prochaine représentation, la prochaine interprétation.

«L’art théâtral est éphémère, l’art théâtral est fugitif», disait-il modestement. Le sien restera inoubliable.

Jean-Marc Proust

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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